D., L 38. II
(3) Un trait est tiré sur ces deux rimes. Es. de la Nat. t^ 310 r^
(4) «Mal pour herbe» (Malli. Œuv. IV, 457. Bcrg et Masc. compl. 1).
(5) « Ceci est mal imaginé: voilà le lieuoà feslois couchée, étant attendue de mon amant. Il faut dire : attendant mon amant. »
Comparez :
Et le feulUago sec dont la terre est couverte
Semble à mon espérance, en d'autres temps si verte,
Mais qui, sèche à présent, sert de jouet au vant. (D,, 1, 4'2).
128 MALIIKKBE KT DESPORTËS
Avant Arvei's il a dil le martyre du silence forcé qu'on observe ol rjni lue; et il plaint son mal avec la même discrétion pénétrante :
Je suis tant, par force, cnnemy de mon bien,
Que je cache ma peine à celle qui me lue,
Et, quand elle me plaint, je dy que ce n'est rien (1).
Il y a peut-être encore plus de résignation douce dans le beau sonnet à Hippolyte (2) :
Celle qui de mon mal ne prend point de soucy (3), Gomme si de ses yeux il n'avoit sa naissance, Se rit de mes douleurs, si tost que je commance A me plaindre, en pleurant (4), de son cœur endurcy.
J'ay beau m'humilier et luy crier mercy, • Mercy de l'aimer trop (car c'est ma seule offense), Elle en est plus rebelle, et se plaist que je pense Qu'un courage si fier ne peut eslre adoucy.
Ce n'est pas toutes fois ce qui plus me tourmente, Car sa rigueur m'est douce et mon mal me contente. Voyant mes beaux vainqueurs, ses yeux que j'aime tant.
Je me plains seulement de voir que la cruelle Ne croit pas que je l'aime et m'appelle inconstant, Ou dit que mes ennuis viennent d'autres que d'elle.
Cette note mélancolique lui est familière et on retrouve déjà chez lui ces langueurs et ces désespérances que nos modernes ont rendues souvent avec plus de science, pas toujours avec plus de bonheur. Pour moi je ne sais point de sonnet d'amour plus idéaliste, d'une inspiration plus élevée que cet acte de renoncement :
Si l'outrageuse loy d'un injuste hyméné (5)
De vous m'ôte la part (G), moins parfaite et moins belle,
(1) JD , I, 3.
(3) « Cette phrase eût été meilleure, afiu-mative particulière; car il y avoit Un monde d'autres dames que sa maîtresse, qui ne soucioient guère de 8on mal. Quand on dit la dame qui n'est point allée ce soir au Louvre, on présuppose que toutes les autres y sont allées (Malh- IV, 320). »
(4) Ces mots sont soulignés dans l'exemplaire de la Nationale.
(5) 0 Mal » (Malh. IV. 3r.O. Clcnn., 94). (6)« Mal » (76.).
LK COMMKMMUF, r.ONSinKUK r.OMMi: (IMVltF. DK CltnioIT 129
Paît qui peut se seclier coiunie une fleur nouvelle, Pour la donner à un (1) plus que moy fortuné.
Déesse, à qui je fus en naissant destiné, Ou plus que le malheur vous me serez, cruelle, Ou vous me laisserez la partie iuimortelle (2), L'ame à qui mes escrits tant de gloire ont donné (3j.
J'aimoy vostre beauté passagère e muable Comme une ombre de l'autre éternelle et durable, Qui sur l'aile d'Amour dans les cieux m'élevoit.
Ceste-cy sera mienne et Tautre aura la fainte ; Aussi bien mon atnour pure, éternelle et sainte, D'un salaire mortel payer ne se pouvoit (4).
Puis ce résigné s'éveille quelquefois de ces longs moments d'abandon et l'on retrouve alors en lui la màlc énergie du rude autour des stances du Mariage (.j). 11 sort du convenu et senil)le retrouver le naturel en même temps ([ue la force.
Deux beaux yeux, un beau teint, une bouclie vermeille, Un propos qui ravit les hommes de merveille. Rendent bien un amant du feu d'Amour espris, Mais, pour nourrir sa flamme et la faire éternelle, Il le faut asseurer d'une amour mutuelle. C'est ce qui le retient quand la beauté l'a pris.
Qu'on n'estime jamais qu'une dame inconstante , Qui veut embrasser tout et de rien n'est contante. Conserve un seul amant qui soit sans fiction ; Toute ardeur qu'elle allume est moindre que fumée, Car il faut bien aimer pour estre bien aimée, Et de deux cœurs unis naist la perfection.
(6) N'adorer qu'une chose et ne penser qu'en elle,
(1) L'hiatus est souligné dans l'exemplaire de la Nationnlc.
(2) Ti im (Malh. IV 3501
(3) « Note » [Ib. .
(4) Il faut dire que ce sonnet est imité d'un Italien.
(5) Ed. Midi. 419. Cf. Préface LXXVIIl.
(fi) « (]ette dernière stance dément lai)romicrc, à faute de hion imaginer», (Malh. IV. 318).
BRUNOT 9
j;j() \l \l.lli:iîl!K i;i DESl'OKTHS
Ne voir que par ses yeux, la trouver seule belle. Ce qu'elle a dans le cœui- le sentir tout ainsi, Gouster par sa présence une douceur extrême, Mourir ne la voyant, c'est ainsi comme j'aime ; Mais je ne dure pas si l'on ne maime aussi (1).
Voilà des conditions bien posées et quand la dame les refuse ou s'y montre infidèle, il faut voir de quel ton ce faux disciple des Italiens prend congé.
Il excelle aux ruptures, et nul n'a dit à une femme avec plus de hauteur dédaigneuse :
A peine il me souvient de vous avoir aimée (2).
Quand il les renie, il sait leur faire comprendre qu'elles n'ont été u qu'un banal instrument sous son archet vainqueur ». Encore « pour tirer du néant leur splendeur éphémère » lui n'a pas eu besoin « de croire ». Il mentait comme elles :
Ce que d'elle autrefois Amour me fit écrire. Lorsque son trait de flamme au cœur m'estoit caché. Sont tous propos d'un homme à la gesne attaché. Qui dit ce qui n'est point, forcé par le martyre.
Le bruit de ses beautez, volant par l'univers, N'est qu'un conte à plaisir que j'ay feint en mes vers Pour voir si je pourroisbien chanter une fable ; Bref, je n'y reconnois un mot de vérité (3).
Les adieux faits, il n'a même plus la haine, qui est encore un tourment. Ce qui lui reste, c'est l'indifférence et l'oubli méprisant d'illusions dont le souvenir même l'étonné :
Est-il vray qu'autresfois j'aye tant enduré Pour des yeux que je voy sans plaisir et sans peine ? Où sont tant d'hameçons dont elle estoit si pleine ? Qu'est devenu cepoilcrespement blond- doré?
(1) Am. H., st. p. 160. On remarquera la difféi-enc- avec Mnlliriiie. l,ui n'aime pas sans espoir. Desportes ne rontinnc pas à aimer.
(2) Am. d'Hipp., son.*68.
(3) Div. Am., 38, éd. Mich. ; 35 de l'éd. de KiOU. Malherbe ua rien observé sur ce sonnet.
r.K i:o\i\ii;\ I \iitF. {.oNsiiiKiti: i.onimi: iki \iu: m; < kiik.mi: l.'il
Je regarde esbahi son leiiil décoloré.
I)oi)t Téolal autresfois la rendait si hautaine ; l'U me nioeque à pari moy de nia poursuite vaine, Remerciant le lans qui nien a retiré (1).
Nous voilà loin, on le voil, desl"a<leurs à la jnode d Oiilre-nionls. (1 <'sl (|ue lN''h'ar(|ne n Csl, aj)i'ès (oui, <|ue j^rellV' sur ce (iaulois (jiii se lasse à la lin de s'abîmer, même en vers, dans les pures extases psychiques. L'oncde de ll(''i;nier(2', malg:r(' son idi'alisnie inlermillent. n'élail pas un imniah-riel.
Sans plus penser aux (•or|)s faiie l'aniour des âmes, ('^)
•'■fait bien.
Mais le plaisir consiste en chose (pii s'espreuve ({),
et Desportes aimait le plaisir. Il estimait que lidi'alisme n'est p;is de tous les instants.
Les travaux et les paines Cherchent du bien solide, au lieu d'ombre et de vaut. N'abusez donc l'espoir d'un lidelle servant. Amour veut des (Mïets et dt'S preuves certaines (5).
Malgré les u portes fermées il)) et b>s obstacles il veut parvenir à la fontaine « et aussi y boire », la réserve hors de propos indisposant les dames et rendant les amants ridicules ;
Que dira-t-on de moy si l'on sçait ma simplesse (7) ? Desportes tout un jour a tenu sa maistresse A part, sans compagnie (8), avec elle enfermé, Baisant ses beaux cheveux, ses yeux et son visage, Et n'osa, le couard, bazarder davantage (9) : Dites qu'un tel amant est digne d'estre aimé !
T; Div. Am., 37. 34 de léd, de lOOO. Mallierbe n'a rien observé. [2] On peut voir, par exemple par i'épigr. 3 do la page 443. ((uil y avait entre Régaler et Desportes une certaine parenté d'esprit.
(3) Clèon, 92.
(4) Div. Am. 5, p 375.
(5) Comp. D. II, 56.
(6) « Nota >. (Malli. IV, 422).
(7) Cet hémistiche est souligné dan.s l'exemplaire de la Nationale.
(8) Ce vers est souligné dans le même exemplaire. (91 Dir. Am. St. 375.
J32 M \Mii;ititr. et DKSPOivrRs
Avec co tomp(''ramont qui osl relui de la rare, il élail impfxsihlo que Dosportos ii'cùt pas d'osprit.
Il on a, surtout dans co rocuoil dos Diverses Amoui-sofi il a n'iiiii la |)liij)art dos pièces dont le ton eût jni('' avec c(dui des autres « Amours )>, M. Michiels a déjà cité le joli refus qu'il oppose à une (lame (jui « faisait la trislo ol se plaignait des cicux » :
Ha! je vous enteiis bien, ces ])ropos ^l'acieux,
Ces regars desrobez, cet aimable sourire,
Sans me les déchiffrer, je sçay qu'ils veulent dire.
C'est qu'à mes ducatons vous faites les doux yeux. Cl)
Desportes s'est montré ailleurs encore railleur lin, par exemple dans cette jolie confession :
Je l'aimaypar dessein, la connoîssant volage, Pour retirer mon cœur d'un lien fort dangereux :. . .
Je duray quatre mois avec grand avantage, Goustant tous les plaisirs d'un amant bien-heureux ; Mais en ces plus beaux jours, ô destins rigoureux ! Le devoir me força de faire un long voyage.
Nous pleurasmes tous deux, puis, quand je fu paiMi -. Son cœur n'agueres mien fut ailleurs diverti : Un revint, et soudain luy voilà raliée.f2;.
Amour, je ne m'en veux ny meurtrir ny blesser ; Car, pour dire entre nous, je puis bien confesser Que plus d'un mois devant je l'avois oubliée. (3)
Ajoutorais-je ([ue ce poète de ruelles et d'alcôves a par instants aimé et compris la nature, les charmes de la paix et du « repos non diverti » ? (4)
Ses paysages sont encore un peu artificiels sans doute, avec leurs faunes, leurs sylvains, leurs naïades, moins peut-être cependant que ceux de Racan, — les nymphes qui les peuplent étant dessinées
{\)Uiv. Am. 420 p. 423 éd. mod. Le sonnet n'est pas dans l'éd. de 1600,
(2) «Guère bon. » Et puis il falloitdire « la luy voilà ralliée )»(Malh. IV. 4.38.)
(3) Dlr . Am. son 34, éd. mod. p. MYl lanc' 31; Cf. d'autres passai^es où Desportes plaisante visiblement 1). II. 30. 3 L Am. H , 52, 53 etc.
(4) Bcrij. son. L
Li: COMMKNTAlKi: CONblDÉHÉ COMME ŒUVRE DE ClUTIOLE 133
d'après de simples mortelles, point ima^Mnaircs celles-là, el ressemblant fort aux « montagnères », « blanches comme le lait, dispostement légères » « que les branles » ont décoiffées.
Ses éloges de la vie des champs en rappellent trop d'autres mille l'ois imités ; pourtant dans ses maisons de campagne l'auteur, on le sent, a connu les joies de la pèche et de la chasse, les bons repos près des ruisseaux « encourtinés de buissons, sous les aunes qui font ombre à la chaleur brûlante, dans l'air pur où passent des senteurs de foins coupés, puis les repas du soir où l'on devise autour de la perdrix fraîche tucc :
Quand elle est dans le plat, comme elle fut surprise.
Mais il ne convient pas d'insister sur ce point. Ce n'était là que caprice de courtisan lassé, qui, les nerfs et l'estomac remis, s'ennuie du monde et :
Sans respect abandonne athi de la revoir
Et la beauté des champs et r;d)ry des bocages. (1)
Les mérites de Desportes sont ailleurs, ils sont dans cette grâce légère, dans cette sensibilité trop souvent affectée, mais quelquefois sincère et émue, nouvelle en tout cas dans la littérature d'alors qui le fait si souvent ressembler à nos modernes et qui en eut fait peut-être un poète vraiment grand si, vivant de nos jours et débarrassé de l'obsession de ses maîtres, il eût exprimé plus simplement cet amour qui était « sa nature et sa propre substance », ou, comme nous dirions aujourd'hui, sa raison d'être. (2)
Or on a pu suivre le « ('ommentaire deMalheihe » page pai' page pièce par pièce. Il n'y a pas un des morceaux, par un des vers que nous avons cités qui lui ait sembler mériter quelques mots d'éloge.
[VjBevfjer. éd. inod. p. l.V.i à 130 [2] D. II, 63. p. lOS.
13i- \i \i.iii;i(i'.i: i.i DLsi'UHiKs
il (.'sl (jcciipé à observer un hialiis. à «iurthM' iinc mauyaii>iLiiuu*v ;i corrigei" une faufo d'e grammaire, h condamner un aichnïsme^ Le reste])as?Tr~iTm^M^n;tt.
Que faut- il croire? h^st-ce parti pris, esl-ce impuissance? L un et l'autre probablement.
Je ne veux [tas dire qu'il di'clai'àt mauvais ce (jui ('dail Ikju cl (ju'il en eût conscience. ?sonI sans cela il n'eût fait grâce à rien, il n'eût pas reconnu assez bonnes et miMiie excellentes certjiines pièces^comme il Ta fait quelquefois, nous le verrons.
Mais, sans qu'il s'en rendît peul-'Mre compte nettement, la colère et la rancune l'inspiraient plus que la justice. 11 est des scrupuleux (|ui raflincnl l'équité quand il s'agit de prononcei" sur leurs ennemis. Malherbe n'était point de ceux-là, et il avait moins de raison ici (|ue partout ailleurs de forcer sa nature, |)iii>-fjue. n(> l'oublions pas. il taisait de la polémique et non de la critique.
Mais en outre Desportesaeu le malheurde possédei'des (jiialitc's dont aucune ou presque aucune ne devait être goûtée de Malherbe. Le charme voluptueux ([ui se dégage de ses bons vers, cette mélancolie douce qui touche sans attrister, traduite dans une langue un peu molle, avec un rythme peu marqué, qui a plus de souplesse (jue de cadence, était presque insensible pour le rude amoureux de la vicomtesse d'Ocliy, homme éjjris du réel, poète du seul lieu commun, fait de bon sens mais dépourvu tic finesse, magnifique parfois, jamais délicat, toujours correct, souvent lourd.
Un critique de nos jours eût peut-être essayé de faire abstraction de ses penchants naturels, de ses préjugés. La personnalité de Malherbe était trop puissante et trop marquée pour qu'il pût s'en lendre indépendant. 11 était de ces hommes qui invinciblement raj)|)orlent tout à eux, à leurs sensations et à leurs goûts. Naïvement il n"a rien rencontré à louer dans Desportes ([ue quelques passages où il retrouvait sa propre manière. Il le félicite alors, comme il le condamne souvent, à contre-sens, non que ce qu'il approuve soit mauvais, mais parce Desportes ne montre dans ces passages aucune de ses qualités les plus personnelles.
LE COMMKNTAIRi: r.ONSIDÉRi:; COMME Œl'VKF hK CHU loi K I .'{.'(
Ainsi dans « l'Adieu à la i'ologne », nn j)iMit diro rpio \o jx^Mc n'est plus lui-mèmo. Ai{?ri conirc ce pays pour lequel il n'rtail parti qu'à regret, où il avait du vivre de longs mois, soutirant de la nostalgie de la société raflinée et voluptueuse de la cour de France, choqué de la simplicité des cœurs, qu'il appelait barbarie, dégoûté de vices auxquels il ne pardounait pas leur grossièreté, il s'est vengé là tout d'un coup de son exil chez les Sarmates. Dès les premières strophes, ses rancunes accumulées éclatent en railleries amères.
Adieu Poloigne, adieu, plaines désertes, Tousjours de neige ou de glaces couvertes, Adieu, pays, d'un éternel adieu !
Ton air, tes mœurs, m'ont si fort sçeu desplaire Qu'il faudra bien que tout me soit contraire, Si jamais plus je retourne en ce lieu.
Adieu, maisons d'admirable structure, Poisles, adieu, qui dans vostie closture Mille animaux pesle-mesle entassez.
Filles, garçons, veaux et bœufs tout ensemble : Un tel mesnage à l'âge d'or ressemble Tant regrettez par les siècles passez.
Quoy qu'on me dist de vos mœurs inciviles, De vos habits, de vos meschantes villes. De vos esprits pleins de légèreté, Sarmates tiers, je n'en voulois rien croire, Ny ne pensoy que vous peussiez tant boire ; L'eussé-je creu sans y avoir esté?
On pourrait déjà se demander si au lieu de ces dégoûts de <> mignon de cour, ne respirant <|ue musc et ambre », comme disait Saint-4mand (l) on n'aimerait pas mieux un cri de bonheur, un élan vers cette France dont du iJellay exilé se souvenait avec une si douce mélancolie. Néanmoins l'attaque est vive, les vers ont de l'allure et de la verve, on leui' pardonne leur méchanceté !
(1^ Ed. Livet TI. xT) La Pnlnnoi.^^c.
130 M \i.iii;ur.i'; irr de.si'uutes
Miiis (HIC (lire (le (MMix (|iii siiivciil :
Si vostre terre estoit mieux cultivée, Que l'air fust doux, qu'elle fust abreuvée De clairs ruisseaux, riche en bonnes citez En marchandise, en profondes riviei-es, Qu'elle eust des vins, des ports et des minières, Vous ne seriez si longtaiis indomlez.
LesOthomans dont Tame est si hardie, Aiment mieux Cypre ou la belle Candie, Que vos déserts presque toujours glacez, Et l'Alemand qui les gueres demande.
Vous dédaignant, court la terre Flamande, Où ses labeurs sont mieux recompensez?
{Die. Am. p. \-2{.)
Ces considérai ions [xditico-économiquos^présentccs dans le style le plus prosaïque qui soit, sont d'un soudard et d'un aventurier, non d'un poète. Le nùiro avait le cœur si sec ce jour-là qu'il n'a même pas trouvé pour terminer un gracieux compliment à faire à son matire.
Malherbe, qui s'y connaissait, (h'clare ([ue la lin gâte tout. Néanmoins, cette longue boutailc bdlc qu'elle est, Fenchante, et il la déclare « très bonne ».
Hon aussi à son gré le sonnet 38 de Diane II. Et cependant combien il est pauvre, vide même de sentiment auprès de quelquesuns de ceux que nous avons vus. On avait insinué à Desportes que sa maîtresse pourrait lui être inlidèle. Un vrai poète, Desporles lui-même dans ses bons moments, eût pu faire aux médisants une autre réponse, leur jeter un de ces actes de foi enivrés de la passion triomphante, assouvie et rassurée, d'une illusion absurde mais louchante, d'où la tendresse déborde si vraie, si communicative qu'il semble qu'elle ait raison d'être confiante. Mais non. L'amant était ce jour glacé. Au lieu de croire avec son cœur, il a raisonné avec son esprit : Puisqu'il a mis quatre ans à vaincre, pourquoi un autre serait-il favorisé et qui donc dès lors se résignera à ce long stage?
Li: COMMLMAIRI-; CONSlDKHli CU.M.MK <i;i \ UK l)i: i.lUllMli; \'.i~
Et c'est tout. Pas une phrase d'abandon, un mol damour. Hien (|ue le simple calcul. Au goût de Malherbe le sonnet est bien bon.(l)
Pourquoi? simplement parce qu'il est fait suivant une formule que nous aurons à déterminer, et qui est la sienne.
Presque tous les exemples sont à l'avenant. Une fois ou deux cependant il semble que Malherbe ait cessé de se chercher dans les autres et aimé des vers qui n'auraient pu être de lui. (2)
Ainsi la Prière au Sommeil a trouvé grâce. Or nulle part, peutrire, quoi qu'en dise Chasles, on ne sent mieux la nonchalance de Desporles. (3) Ce n'est pas, en elTel, qu'il y ait grande originalité d'émotion dans cette pièce. L'opposition du malheureux qui veille, tandis que tout autour de lui sommeille et repose, n'est pas nouvelle. L'appel crié au songe qui s'en va et qu'on veut retenir. Test encore moins.
Toutefois il semble bien qu'on y voie l'amant de Diane toi (juil était, renversé sur son lit, dans la moiteur d'une nuit calme, soupirant sans soutfrir, rêvant sans trop désirer, dans la douceur non de l'insomnie qui est triste et morbide, mais d'une asomnie aianguie où passent des espoirs et des souvenirs de caresses.
Seulement, est-ce bien là ce qui a séduit Malherbe et adouci sa sévérité ? Voici la pièce avec son commentaire.
Prière au So/tuneil (4)
Somme, doux, repos de nos yeux, Aimé des hommes et des dieux, Fils de la Nuict et du Silence, Qui peux les esprits délier, Qui fais les soucis oublier, Kndormant toute violence.
Approche, ô Sommeil désiré ;
(3) Art. cit., p. 146.. ,,.
(4) « Cette pièce est des. meilleures; et Sii. il y. a des, impertinences. »
138 MALHKHRK KT DESPORTES
Las! c'est trop longtans demeuré, La nuict est à demi passée, El je suis encore attendant (Jiie tu chasses le soin mordant, Hoste importun de ma pensée (1;.
Clos mes yenx, fay-moy sommeiller, Je t'alten sur mon oreiller, (2) Oix je tiens la teste appuyée :
Je suis dans mon lict sans mouvoir, Pour mieux ta douceur recevoir, Douceur dont la peine est noyée (3),
Haste-toy, Sommeil, de venir :
Mais qui te peut tant retenir (4)?
Rien en ce lieu ne te retarde, Le chien n'abboye icy autour.
Le coq n'annonce point le jour, On n'entend point l'oye criarde.
Un petit ruisseau doux coulant A dos rompu se va roulant, Qui t'invite de son murmure ; Et l'obscurité de la nuict, Moète, sans chaleur et sans bruit.
Propre au repos de la nature.
Chacun, fo7^s que moy seulement.
il) 0 Qu"est-ce à dire : le soin est hôte de ma pensée-^ »
(2) Mon oreiller est souligné dans l'exemplaire de la Nationale comme les autres mots en italique.
(3) « Cheville ».
(4) Notons en passant que tout re passage est pris de Ronsard. Franc., liv. II, tome III, 9.).
Du haut ciVin loc un ruisseau s'eseouloit Olilivieux, qui, rompu, se rouloit Par les cailloux, invitant d'un murmure A sommeiller en la caverne obscure Le coq. qui aime à saluer le jour, L'oye et le chien n'y avoientleur séjour... Somme, dit-ell', le doux sorcier des yeux, Le bien-aime des hommes et des dieux Par qui le mal, tant soil mordant, s'oublie Pav qui l'esprit loin (in corps^se deslie...
LK COMMK.MAIUI:; «JU.NSlULHi; tOMMi: ihLVlU; IM; CKlIlnl K I liî»
Sent ore quelque allogernenl
Par le doux edbrt de tes charmes
Tous les animaux travaillés
Ont les yeux fermés et sillés,
Seuls les miens sont ouverts aux larmes.
Si tu peux, selon ton désir, Combler un homme de plaisir (1) Au fort d'une extrême tristesse, Pour monstrer quel est ton pouvoir, Fay-moy quelque plaisir avoir Durant la douleur qui m'oppresse.
Si tu peux nous représenter Le bien qui nous peut contenter, Séparé de longue distance, () somnie doux et gracieux!
Représente encore à mes yeux Celle dont je pleure labsance.
Que je voye encore ces. soleils.
Ces lys et ces boutons vermeils, Ce port plain de majesté sainte; Que j'entr'oye encor ces propos.
Qui tenoient mon cœur en repos.
Ravi de merveille et de crainte.
Le bien de la voir tous les jours Autrefois estoit le secours De mes nuicts, alors trop heureuses (2) : Maintenant que j'en suis absant, Ren-moypar un songe plaisant Tant de délices amoureuses.
Si tous les songes ne sont rien, C'est tout un, ils me plaisent bien :
.l'aime une telle tromperie.
Haste-toy donc, pour mon confort;
(1) « Il ne doit demander autre chose que repos et allégement, et non ilu plaisir. Il confond deux iinaij^inations : celui qui ne peut dormir connue lui doit demandera dormir; celui qui dort peut demander des songes i»laisants.»
(2) «Les nuits heureuses n'avoient point besoin de secours; cela eftt été bon, si elles eussent été malheureuses ".
.140 MALiiKuiti-: Kv i)F,spoim:s
On te dit frère de la Mort, Tu seras père de ma vie.
Mais, las! je te vay appelant, Tandis la miict en s'envolant Fait place à l'aurore vermeille :
0 Amour! tyran de mon cœur, C'est toy seul qui par ta rigueur Empesches que je ne sommeille.
Hé ! quelle estrange cruauté !
Je t'ay donné ma liberté, Mon cœur, ma vie et ma lumière (l), Et tu ne veux pas seulement Me donner pour allégement Une nauvre nuict toute entière '?
A quoi s'en prend le criti([uo et (p/esl-ce donc (|u'il ([ualilie d'impertinences? Est-ce cette détestable pointe, faite sans doute au réveil, après la leclure d'un mauvais sonnet italien :
On le dit frère de la mort, Tu seras père de ma vie.
Nullement. Tout au contraire, ce sont les vers (|ue nous aimons qui le choquent, c'est la jolie reprise :
Pour mieux ta douceur recevoir, Douceur dont la peine est noyée.
où la phrase semble elle-même s'abandonner et traduire par un artifice la nonchalance du demi-sommeil. Cheville, dit une note ! Cheville aussi le pauvre du dernier vers sans lequel il n'y aurait ni émotion, ni semblant d'émotion et de regret.
De pareils contre sens gâtent le moment d'intelligence artistique ([ue Malherbe semblait avoir, ils montrent (|ue malgré tout, partout et toujours il est et reste essentiellement subjectif.
M"" de fiournay, dans une allusion assez impertinente au grammairien à lunettes dit que lui et son école « s'efîorçoient à toute heure de prouver le repioche des autheurs et de les descooifire par
(1) » A quel propos : je t'ai donne ma lumière:^ l'uur la liberté, le cœur, et la vie, passé ».
LE COMMENTA IKK CONSIDKIIK r.oMMK «MVIU: l>K CHlIlon: I ïi
II' r(»l)iit dos moillciiros parcelles ou nioillcui-s Iraicts de Icius volumes, laiit ils étaieul mal servis eu luueltes. » ( I / L'image élail assez heureuse. Les lunettes de Malherbe n'avaient jamais pu le corriger de sa myopie. Kt ce u'élait là que leur moindre défaut. Elle ressemblaient un peu à ces instruments doplique dont les verres sont teintés de façon à ne laisser passer que certains ravons de lumière, l'éclat dos autres couleurs ne les traverse pas. A travers l'instruniont de ALalherbe, beaucoup de teintes étaieul absorbées outre que la colère lui troublait la vue.
En somme, comment eût-il bien jugé Dosportos? Il enviait I homme, dédaignait l'écrivain, ignorait le poète ; pour user de sa propre formule, il n'a pas eu ce qu'il faut au critique : « la science et la conscience. » (2)
(0 Omb. UO.
(2) Lot. (lo Mnynard éd. M\rt2. p. ^(i'^. Cnni|). Malli. Œin\. I. 93
LIVKE II