‹ La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur DesportesChapitre 23 sur 106 · LA POÉSIE OP.ATOIP.E · texte numérisé non relu

LA POÉSIE OP.ATOIP.E

On a pliisioiirs fois monlré dans ces cinquante dernières années (juc Malherbeavait laroemont profité des efforts de ses prédécesseurs et ([ue, sur bien des |)uints, il continuait lalMtuade tout en la ni;il- Iraitant. (1) En effet, outre qu'il imite scienimenl Ronsard. Du RellayDesportes même, il conserve et reprend des rythmes, des mots, des idées (|ui venaient d'eux et dont il était juste de leur rendre la création.

Mais, on ne saurait l'établir trop fermement au début de cette étude, sur le but, sur la nature, sur le principe même de la poésie. Ronsard et Malherbe sont en complet désaccord.

Quand le premier, au sorlfr'du collège de Coqueret, s'élance à la conquête du monde, ce n'est pas pour jouir des biens matériels que donne la fortune. Sans doute, quand la vie lui aura fait sentir ses nécessités et ses besoins, il recevra avec plaisir. demand(M'a même

(I) La réforme de Malherbe a lait on Allemagne l'objet de quelques l)rocliurt's spéciales : Borel, Des réformes littéraires opérées par Malherbe (Stuttgard, 1857); E. Laur, Malherbe, Litterarhistorische Skic:^e (Heidelberg 1879,; Millier, Uber den fransœsischen Dichter Fr. de Malherbe (GœvWt/. 1873) Neuendorf, Do Vinfluence opérée par Malherbe sur la poésie et sur la lançiue française. (Marburg. 1871). G. Gœrres, Malherbe und seine Zeit (Inowrac'law 1S72). En France, la petite esquisse de Bassot : (7/i réformateur... (Paris 1881) est absolument incomplète.

nnuNOT le

141) l.A DOCTUINK iJi; M M.III.ISIM':

àroccasiuii, mais comme un jjiôlrc clemaii<lr pour accomplir sa mission, non comme un ouvrier réclame j)onr payer son travail. C'est sans arrière-pensée de prolit qu'il se met à l'œuvre, enivré par la contemplation des chefs-d'œuvre antiques, les yeux fixés sur la vision qu'il vient d'avoir de l'art souverain et éternel :

L'âme lui bat au corps, voyant la flamme sainte,

et il va, rêvant non des riches parasites de cour, mais des premiers

harpeurs

Errants par les bois, par les monts, par les prées, Et jouissant tous seuls des Nymphes et des Fées, (i)

Malherbe au contraire sejîiel. àla poésie comme un artisan prend un métier dans lequel il espère réussir.

Sceptique en tout (2), en science comme en amour, en amour comme en religion, ce qu'il aime dans cet art, ce n'est pas l'art lui même, c'est ce qu'il peut et doit rapporter : la gloire, chose encore vaine, l'amour, jouissance déjà plus positive quand on l'entend comme lui, l'argent enfin qui vaut tout le reste,

Aux songe-creux les pures extases et les caresses imaginaires des nymphes des bords de l'Orne^! Il lui faut à lui de quoi tenir état dans le monde. 11 est si las de sa situation précaire, si avide d'une aisance à laquelle il n'atteint pas, que cette vaine poursuite l'exaspère et qu'il en arrive à ne considérer plus comme sensé que ce qui rapporte, comme beau que ce qu'on paie.

Qu'on lui présente un nouveau texte antique ou qu'on discute avec lui de controverse, il souffre de voir s'occuper de pareilles misères. Cela doit-il amender le pain et le vin? (3) On juge l'histoire nouvellement parue de d'Aubigné, qu'importe qu'elle soit emplie de mensonges ? « Le meilleur que j'y voie, c'est que les denrées seront

(1) Rons. Œuv. VI, 314.

(2) De sa manière daimer nous avons déjà parlé ; sur ses croyances religieuses les récits de Racan nous en disent assez (Voir Méin. sur la vie de Malherbe, fin). Une phrase que Je prends dans ses Lettres nous enseigne le cas qu'il fait de tout le reste : « Quelque habit que l'on porte en ce monde, et par quelque chemin que l'on y marche, on arrive toujours en même lieu. Cette vie est une pni-e sottise. IV, "'J »

(3) Voir Racan dans Malli. Œuv. I, LXIX et passim.

cahac.i i;ni'; ck-nkii \l ui: svsikmi;. la tokm:'; diivioimi: II"

;i l;t IkUIc ail prix (nrdlcs mil accdiislimu'' . (1 csl de (|u<ii il c-l (|U('sti(m. ') ( I ]

Toul le reste vanité, soltises, chimères! Peinture, niusi(|iie. poésie, tout ce (jui est fait j)our le plaisir des yeux ou des oreilles, iinitil(Mui public, vaine curiosité de ceux ([ui n'ont rien de meilleur à s'entretenir (2) ne mérite que !(> nu'pris, pres(jue la haine, puisque ces superiluités absorbent reilort de gens qui sans cela « pourraient se donner du bon temps ou penser à l'établissement de leur fortune. » (3)

Singulier maître déjà, quand on y rélléchit, pour la poésie française, ([ue cet homme prosaïque, un des plus positifs (jue Thistoire des littératures ait connus, cœur sans amour, esprit sans rêve, épris (le la seule matière, aussi bon tabellion (|ue poète (4), jugeant les vers d'après ce qu'ils rapportent (3), qui chante pour dix écus et que dix mille livres de rente eussent peut-être fait taire à jamais, lyrique ([ui raie de la langue le mot idéal, terme d'école (|ui ue correspond à rien dont on ait que faire en ce monde !

En second lieu dans l'école de Ronsard, au début surtout, on prétendait ne s'adresser (|u'aux doctes (6). La poésie devait être faite j)ourjiiiej3litc par une élite. Sur le premier point il fallut bientôt en rabattre (7), mais jamais on ne fit aucune concession sur le second.

(i) Lettre à M. du Bouillon iMalherbe IV, 53.

(2)Let. IV, 91.

(;}) Racandans Malh. I, LXXVI.

(4) Voyez rinstructiou à son lils, tome I, p. 331 et suiv. - (5) V. Malh. Œuv. III, 258 et comp..: S'ils produisent quelque chose de hon pour moi, ils seront à mon goût (III, 212;.

(G) Du Bell. {Dcf. et ilL, éd. P., p. 151) veut que le poète « fuie ce peuple ignorant, ennemy de tout rare et antique savoir » et « se contente de peu (It- lecteurs, à l'exemple de celuy ({ui pour tous auditeurs ne demandoit que IMuton ». Comp. Pontus deTyard [Disc, pliil. sol. 1') : L'intention du bon poëte n'est pas de se baisser et accommoder à la vilté du vulgaire (duquel il est le chef) pour n'attendre autre jugement de ses œuvres que celuy qui naistroit d'une tant lourde cognoissance, etc.

(7) Le Quintil censeur, au nom d'Horace même, combat cette ilédaigneuse extension de YOdi profanum. 11 faut, au contraire, que « l'honneur du poème soit acquis des choses et parolles prinses au mylieu de la conununauté (les hommes, tellement que tout lecteur et auditeur en pense bien pouvoii' autant faire et toutefoi-; n'v puisse advenir o. (Quint. Cens., éd. P. p. 2U-1).

i48 h\ DocruiNi: i>i; malhkishk

.lusfjii iiii l)()iil on in;iiiiliiil (|u'il n'y av;iit ancnn rajipori cnli'c le poète cl 1(3 cliei'clioar de rimes quoii appelle versilioaleiir. L'un n'est qu'une « chenille (|ui paist la basse Ininicur de la terre (1) », l'autre un inspiié qui a « les pieds à terre et l'esprit dans les cii'ux » (Hre supérieur, liériliei- des prophètes, « lout renij)li de frayeur et de divinité. »

La question n'est pas de savoir si on définissait bien exactement celte inspiration tant célébrée, on y croyait, en tous cas, avec sincérité . (2)

Dès lors, la poésie se plaçait non plus seulement au-dessus mais en dehors de tous les arts humains; médecine, philosophie, éloquence même, lout s'apprend (3) ; seule, elle est un pur don céleste :

Ly tant que tu voudras volume après volume..... Exerce incessamment et ta langue et ta plume. Join tant que tu voudras, pour un carme bien faire, L'obscure nuiclau jour et le jour à la nuict. Si ne pourras-Lu point cueillir un digne fruict D'un si fasclieux. travail, si Pallas t'est contraire C4).

Sans doute les retouches achèvent parfois l'œuvre. « Qui veut voler par les mains et bouches des hommes, doit longuement demeurer en sa chambre..., suer et trembler maintefois, endurer faim et soif et longues veilles. Ce sont les ailes dont les escrits des hommes volent au ciel ». Mais tous ces efforts seraient vains sans (( l'ardeur et l'allégresse d'esprit », faute de laquelle .< toute doctrine est manque et inutile. » (5)

(1) Rons. Préf. Fr. III, 21 V. Vauq. éd. Travers, Préf. LXV.

(2) Id. l'rèf Fr. ib. et VI, 313, 314, etc.

(3) Rom^. VI, 311. Comp. Vauiiuelin A. p. I, 82 :

Les vers sont le parler des Anges et de Dieu, La prose des humains : Le Poëte au milieu S'elevant jusqu'au Ciel, tout repu d'Ambrosie En ce langage escrit sa belle Poésie.

(4) Du Bart. Uran. 353.

(ô) Vauquelin n'ose plus décider avec la inèine netteté. (Voir Art. poét. 1, 112).

r.AHACTKHF. GKNKRAÏ. DU SYSTÈME. LA POKSIE < )l'. A |f)| HK I 5-î)

Ce (loiiiin' n'ii pas besoin d'rtrp discuté, « c'ost chose accordée entre les plus savants, le naturel faire plus sans la doctrine que la doctrine sans le naturel. » (l)

Malherbe, <{ni lisait ses vers à sa cuisinière, ne voulait pas voir les choses de si haut. Suivant lui, èlre poète demandait évidemment certains dons naturels, sinon il n'eût pas distingué entre ses disciples ceux (|ni avaiciut et C(uix <|ui n'avaient pas « le génie à la poésie. » (2)

Miiis nulle part, si (•(> n'est en plaisanlaiil. il ne parle de l'inspiration d'en haut. Lit.-x4»4t4U>le inspiration pour lui cesl la volonté. Renversant les termes de la formule de du Bellay, il eslime (jue « la doc tr ine Jajj: j)li.is. jans , le naturel que le naturel sans la doctrlng^))

Sa propre manière ne lui permettait pas d'avoir uneantre opinion. Comment était-il arrivé de ses premiers et pitoyables essais, comme dit Tallcmant, aux strophes majestueuses de l'Ode à la Keine? Par la tqnacitéet rappUcation, Plus tard encore, comment j)arvenait-il à éclaircir son premier jet, toujours impur et boueux? A force de s'acharner sur chaque stance, de cribler et de recribler les mots. Jamais cet homme peu fécond n'a connu les félicités du génie, les rencontres heureuses d'une verve qui se soutient tout en s'abandonnant. Ceux de ses vers ([ui trahissent le moins l'effort lui en ont énormément coûté. Pour une simple bntre. ses brouillons en fout foi (!^\ il peinait plus (|uc Régnier pour uiu; satire, raturant, ajoutant, retranchant « gâtant une demy rame de papier. » [i)

Ses adversaires se moquaient de ces lenteurs. On se racontait l'histoire de la « consolation au président de Verdun ». entreprise

(1) Ib. II, .3. De même du Perron. Eloq. p. 768: En la poësie, si la naissance ne donne aux poètes ceste ehaleur de sang et d'esprits, qui les fait sembler possédez et transportez de fureur et parler en langage élevé par-dessus le style et la condition ordinaire des hommes, il n'y a point d'artifice qui y puisse arriver. Et c'est pourquoi on dit que les poètes naissent, mais que les Orateurs se l'ont.

(2) V. Rac. dans Malh. I, LXXX.

(1) iialz. Ici. Cô j. Kiôl, 1, !)().-,.

j^';(l jA DncrniNi: dic MM.nr.ituF.

I„,nrl<' ronsol.'i- dn son vcuvnf^c cl linio alors qno, sentant sans doute venir \n niorl. lo nia-islrut avail (Ir.jà repris femme. Herthelol

ricanait :

Etre dix ans à faire une ode'

N'importe! « On fait assez tost si assez bien. » (1) Malherbe savait le secret ponr faire de l'excellent avec du médiocre, il laissait dire les railleurs, satisfait de les dépasser toul en marchant plus lentement.

On le voit bien essayer quelquefois de mettre ses retards sur le compte de sa paresse et de ses distractions (2). Mais généralement il esl plus franc et avoue sans vergogne que « faire vite est un miracle. » Or, ce n'est point tous les jours Pentecôte, et. quand le Saint-Esprit ne descend pas ponr aidera livrer les commandes, une bonne ode demande un travail acharné. Il faut remettre les vers les uns à l'enclume, les autres au tour !3j, les travailler, les laisser, puis les reprendre encore, après quoi se reposer l'esprit pondant

dix ans (4).

Et le « bonhomme o en arrive h ne plus croire qu'à cette fécondité du labeur. Il vent que la Muse, comme les prétendantes au trône d'Assuérus. se prépare six mois avec la myrrhe, six mois avec le cinname à paraître devant le roi. oubliant que, pour toucher à fond le cœur, il suftit d'une petite juive sortant du gynécée dans l'éclat de sa jeune et naïve beauté.

Au reste nous ne voulons pas discuter avec Malherbe ces doctrines; il importait seulementde lesfaire ressortir, elles expliciuent en effet comment il en vient à prescrire des règles et à leur attribuer pareille importance.

Les poètes spontanés n'ayant que faire de règles, leur art poétique, à eux, se borne à quelques doctrines générales sur la poésie, quelques renseignements sur les genres, quelques notes techniques sur la langue et le rythme.

(1) Œuv. III, 202.

(2) Let. 53, IV. 122.

i:]\ Il n'admettait pas tel quel le vers dHorace : Et maie tornatos... « C'est comme si l'on disoit à un cuisinier, cette pièce de bœuf n'est pas assez bouillie, quon la remette à la broche. >> Rapporté par Sirmond a Ménage. Éd. de Malh. III, 268).

(4) Let. IV. 180. Balzac, Let., 2h juil. 1650, 1, 882.

CARACTI.Rt; OliNLlISAL DP SVSTÈMi:. f.\ POKSIE OlUTOIlîi; ['M

(Icliii ail coiilraifc <jiii ciisci-no ([ik* l'arl csl dioso raisoniK'c et prémodilée, (jiii lail si grande la jiail (!<• la vuhjiilé lui .ioif, s'il est chef d'école, de la diriger. Oui dit labeurdit métiiode. L'idée devait donc venir tout nalureilomenl à Mallierbe d'en donner une.

Avec ses habitudes d'esprit, cette méthode ne pouvait r(rc que la sienne.

Or on sait, d'après les modèles qu'il a fournis, quel idéal il s'était lail de la poésie. Dès le XVIP siècle. Chapelain le déterminait avec beaucoup de justesse: « Ce que Alalherbe a d'excellent eld'incompai-able, dit -il, c'est Télocntion et le tour des vers et quelques élévations nettes et pompeuses dans le détail qu'on pourra bien imiter, mais jamais égaler. Ces parties toutefois ne sont guèrf plus portiques qu oratoires, et ceux-bà ne lui ont guère fait de tort qui ont dit de luy que ses vers ostoieiUdeJort belle.pmse rimpji. » (1)

On ne peut mieux juger les bons morceaux de Malherbe : ils sont oratoires; ce qu'il y atteint, ce n'est pas la poésie à proprement , parler, c'est réloc^uea£.e^j)oét^ique; le mot n'est pas de moi, je le j trouve déjà dans du Perron. (2)

Aussi bien ne jugeait-il pas qu'il pût y avoir autre chose, ni que le poète sentît et conçût autrement que le prosateur. Prose et poésie ne sont pas identiques pour lui, mais de même essence : ov/.5v.o'.a.

Son Parnasse est bien encore la montagne au double sommet au haut desquels se trouve d'un côté l'ode, de l'autre le discours. Mais ce qui distingue également les deux genres suprêmes des « badineries » ondes productions inférieures qui sont en-dessous, lettres, romans d'un côté, satires, vaudevilles, pastorales, comédies

(1) Cliap. Let. I, 637. Régnier et M'" de Gournav avaient eu le lort de ne pas accorder même que ce fût de la belle prose. « Leurs stances, dit cette dernière, sont non membres de la poésie, mais une prose rvmée et la plus mmce et superficielle de toutes les proses. * {Omb. U2.] Ailleurs Chapelain affirme que Malherbe « a ignoré la poésie, de la sorte que tous les maistres des l)ous ïlges l'ont connue. » ;i, 19)

(2) Traité del'Eloq. L'expression est aussi dansKonsard.

1")2 I. \ Dijciiu.M-; i)i; .mai.iii.iiisi;

(le l'auli-o, |)oiir losqucllcs siiflisciil la jiçi'iico, Iciijoucmfnl, ICsid-il. la facilité, o'esl |)oiir l'ode coniinc pour le discours, réloqucrice. Ij

Il y en a doux sortes, il est vrai, une oratoire, une autre poétique, mais toutes deux provienneni d'un nirnu' don naliii(d, disposent à peu près des mûmes moyens (2;. Le poète est un cavalier, l'orateur un fantassin ('V), mais presque semblablement armés tous deux, soumis à la même discipline, ou encore pour empruntera Malherbe une autre de ses images, ce sont deux voyageurs qui font la même roule, dont l'un maiehe librement, dont l'autre savanec en mesure. (4)

Cela rcvieni à dire sans ligui'e que la poésie est de même iiajnxe queJ.a prose, qu'elle g__lç__ig^i^Ç^ QJjlgl?. , JQ-J^gJBP.. but- Ja même origine, qu'elle est seulement sujette à quelques règles de plus, qui sont surtout celles de la mélodie et du rythun;.

De là l'importance qu'il donne à celte forme extérieure de la poésie et les sévères exigences qu'il lui impose. De là aussi ses protestations et ses raillei-ies quand on lui disait (|u"il y avait du nombre en prose. Cadencer des périodes c'était faire des vers et confondre tout, puisque la vraie démarcation était là. (oj

(1) Voir pour ces distinctions de genre: Malh. Comm. E(. II, av. 1. IV. 391. Ib. I, 13, IV. 370 ; Rac. Œuv. I. 33'.), et 355, 356.

(2) V, La Motlie le Vay. Let. à Naudè, 108.

(3) Pour les poètes ce seroit démonter des cavaliers, comme disoit Malherbe, que de les mettre en prose, ces deux genres d'escrire ayant des formes différentes qui ne s'entre-accomodent pas. (Chap. Lot. II, 413, note).

(4) Rac. I, 339

(5) Rac. dans Malh. Œuv. I, lxxxvi. Il en résulte que la conclusion naturelle et nécessaire de cet ouvrage serait une étude approfondie de la versilication de Malherbe. Nous avions en main les matériaux pour la faire. Mais à la suite d'une entente avec M. Allais, qui poursuit des recherches approfondies sur ce terrain, je lui ai laissé le soin d'exposer cette partie de la réforme. En attendant on consultera les travaux de Beckmann, Etude sur la langue et sur la vei sification de Ma//ierèe(Elberfeld 1873) Johannesson. Die BestrebunrjenMalhcrbt's auf demGebicte der poetischen Tcchnik, ^Hallo 1881; Grœbedinkel, dcr Versbau bci Ph. Despor/cs und Fi\ de Malherbe (Franz. Studien I, 41) Kalepky, In wclchen Umfan(]e toolltc Malherbe in der poetischen Technik Aciiderungen herbcifuhren? (Berlin 1882) Braam. Malkerbe's Hiatusverbot und der Hiatus in der neufranzoesischen Metrik. (Leipzig 1884). Lierau, Metrische Technik der drei sonettisten Maynard (}ombav.lt, Mallcville, vcnjUchea mit dey jenigcn Malherbe s.

C.AUVCTKKK (IKNKini, 1)1 SVS IKNIK. \.\ l'OKSli: nUVIOll'.i; \IV.\

I']sl-il l)('S(»iii (le |U'(HiV(M' ([lie nous ne nous lrniu|ion< |t;is sui' ht conc('|)li(>n (|U(> Malli(>rl)e ;i cun de l;i |)o(''si(>?

Qu'on ouhlic le (lévolo|i|)(>nioiil nit'inc de l;i lidéialiiir rian(;aisc a|»rt's lui cl les preuves indirecles (|ui' les disciples nous d(Uinelaicnl des erreurs du nuiîli'c.

Ses j)ropi'os aveux sul'lisent pour le c(uivuincre. Que \a-l-il ( lioisir dans ses poomos? Sont-ce les ([uehjuos vers imagés ot pill(U'es([ues (|ui charuuiieul CduMiier? .Nuileiueiil. On dirail (|u"il a conscience que ces lleui's sont nées au hasard dans son jardin et (|iM' ce n'est pas lui qui les a semées, ?son ! son morceau favori, c est cette apostrophe harmonieuse, aux vei-s bienjMmés, sans boiirre ni^che ville, hàtie de beaux moellons bien symétriques, période savante, régulière, antithéti(|ue. parfaite entln, mais sans aucune poésie qui commenefi,:--

Beaux et grands bâtiments d'éternelle structure, (1)

on bien cnc(U'e celte j)i'oniesse d'amour:

Je ne ressemble point à ces foibles esprits, Qui bientôt délivrés, comme ils sont bientôt piis, En leur tidélité n'ont rien que du langage ; Toute sorte d'objets les touche également; Quant à moi, je dispute avant que je m'engage, Mais quand je l'ai promis, j'aime éternellement. (2)

On l'a à peine lue (|ue les vers de Victor Hugo viennent chanter à la mémoire et montrer que Malherbe se trompait s'il croyait que c'était là de la poésie. (3)

On ])eut lui accorder, il (^st vi'ai, f|ue. comme beaucoup d'autres, il ('tait mauvais juge de ses propres vei's. Mais comment alors commet-il, en appréciant les autres, les mêmes erreurs? Pourquoi

(Il L 138. Voir l'ùd. Ménage, III, 277.

<'i) Tous ces jeunes oiseaux

A l'aile vive et peinte, au langoureux ramage,

Ont un amour qui mue ainsi que leur plumage.

Les vieux, dont l'âge éteint la voix et les couleurs.

Oui l'aile plus ficiole cl, moins beaux, sont meilleurs ([[eniniu 111, 1)

l'jlj, i.\ nOCTRlNF. DK MAMIF.IU'.F.

lais<o-l-il |.Jis?('r dans Dosportos, comme nous l'avons vu, tout ce qui est viainient j)oérMiue, tandis que quelques morceaux obliennenl sou iudnl^^ence sans avoir d'autres mérites que d'être des raisonnements bien menés? Voyez le suivant :

J'excuse le mary de celle qui m'a pris D'estre si déffiant, de n'aller point sans elle : Je voudroy deux cens yeux, de peur d'estre surpris, Si i'estoy possesseur d'une chose si belle.

Le Gouverneur d'un fort vigilant et lidelle Cl), Jamais d'un long sommeil (2) n'assoupit sesespris.^ Il s'éveille en sursaut, court à la sentinelle, Et craint toujours qu'on ait (S) sur sa place entrepris.

Le maudit usurier, qui sa richesse adore, Sent, dés qu'il en est loin qu'un soucy le dévore, Et que mille glaçons le transissent de peur.

Hé! qu'est-ce qu'im llirosor, ou qu'une forteresse Aui)res de la beauté qui fait vivre mon cœur ? Son niary fait donc bien gardant telle richesse. (4)

Assurément le sonnet est « net» et l'a fortiori est en bonne et due forme. Est-ce néanmoins ce qu'un poète serait allé chercher dans le livre des Amours de Diane?

1 Or tous les choix de Malherbe sont à l'avenant. Aucun ne révèle Lie goût d'un poète, presque tous celui d'un rhéteur.

Sans cette observation préalable, plusieurs de ses remarques seraient inexplicables. Ainsi on se demande tout d'abord ce qui a pu faire apprécier un vers aussi banal que celui-ci :

(II) ne voit point de lin à l'œuvre commencée. (5)

I Ce n'est assurément ni la profondeur de la pensée, ni la beauté 4u style simple et nu, ni l'harmouie de cette demi-césure : fin à.

(1) (f Fidèle est ici hors de sa place, il n'est question que de vigilance; et puis, vous diriez que le fort est vigilant et fidèle. »

(2) « Somme, non sommeil. »

(3) « Mauvaise césure; dis : qu'on n'ait. »

(4) D. Il, 30, IV. 282.

[b) Div. Am. à M"' J. de Brissac. IV. 44!».

CAlUClKlii: r.KNKHAI, Kl SYSTKMK. I.A l'nKSIF. ((UMOIFU: {'.')',')

Mais, à V regarder de près, le vers ann nn^M'ile que nous verrons (lisliut;ué ailleurs encore: il pressente une op[)osili<)n enire les mois ///) el coninipucfio. Il n'en l'aul |ias plus pour ([u'on le remarque. jChaqjie fois (pie Malherbe rencontre une antithèse bien faile, il se déclare satisfait. Voici loulc une série de vers ([ui sont ainsi jugés bons ou très bons :

Le mal est grand, mais pire est le remède (Ij.

Son propos me chassoit, ses yeux me rappeloient, Dieu ! que j'.aime ses yeux, et que je liay sa bouche ! (2)

Il faut continuer, quoy que j'en doive attendre :

Ce fut témérité de l'oser entreprendre,

Ce serait lascheté de ne poursuivre pas (3j.

Je laisse au Philosophe et aux gens de loisir A mesurer le temps par mois et par journées. Je compte, quant à moy, le temps par le désir (4).

Tant de rapports fâcheux indignes de nostre ire, Ne sortent que d'esprits jaloux ou malcontans : Je suis d'advis de faire, et de les laisser dire, Ils en auront la peine et nous le passetans (5).

Quand au lieu d'un vers ou deux, c'est une strophe ou une pièce entière (}ui est faite de ces contrastes, cette harmonie, ce balancement de la pensée enchante .Malherbe comme ici :

Je voulu baiser ma Rebelle,

Riant elle m'a refusé :

Puis soudain sans penser à elle.

Toute en pleurs elle m'a baisé.

De son dueil vint ma jouissance,

Son ris me renilit malheureux.

Voilà que c'est, un amoureux

A du bien quand moins il y pense (6).

(2) Cleon. 12, IV. 331.

(3) Am. H. son. 9, IV, 298.

(4) Cleon. son. 4, IV, 329,

(5) Bcrg. epigr. 4. IV. 455.

')) Bcrg. epigr. 1, IV. 454.

Kncoro ciiciilc-l-il ;i Iriivci-s cclto (''pigramnu' comniciin s(»iiriro, un souvenir des lVi\ olili's cliarmaiitos de l'anioiir licurcnx. Il s'en (lôgagc nii'juc une soi-lc de conseil aux amoureux, moralité de ce ])etit conle. Mais (|U(* dire <le l"éj)ilapho d'un apoplectique dont on ne paisient même pas à d(''couvrir si elle est irnnicjiie ou s('i-ieus<'?

Hoiii-iiiii (l) eut un esprit veillant incessainiuant,

Et un corps endormi chargé d'âge et de graisse.

L'esprit prompt se plaignoit dn corps tousjours dormant :

Le corps lourd de l'esprit qui n'avoit point de cesse.

Le Ciel, pour appaiser ces estranges discors,

A fait venir la Mort, ce pendant qu'il sommeille,

Qni d'un somme éternel a fait dormir son cors,

Atiii que son esprit plus à son aise veille.

Vai mary-e un seul mot : « Excellent. » (2)

Or lu note n'est pas donnée plus de trois fois, nous pouvons donc considérer le morceau comme un dos types achevés de la poésie française, telle ([ue Malherbe ren(e:id e( (pndle (jualih' a-l-il sinon d'être une antithèse bien bâtie et bien développée?

Si on songe, en outre, que sur une douzaine de passages qui ont obtenu le sufï'rage de Malherbe, C-i) les deux tiers n'ont pas d'autre valenr, qu'en conclure sinon (pie l'anlithèse est son image favorite ? (4)

Et n'est-elle pas la grande ressource de l'éloquence et parfois de la rhétorique ?

(.)n })Ourrait montrer, en onti'e, que tous les éloges accordés à Desportes dénoncent chez Malherbe iin^^jDnihû^ice niar^m'e.

(1) Ce Gilles Bourdin était procureur général du roi au Parlement. Il avait conunenté Aristophane. V, Ste-Marthe. Elog. II. p, 50.

(2) Epit. IV, 464. Chasles (art. cit. p. 148), avait déjà relevé ce jugement (le Malherbe sans se l'expliquer toutefois. Comp. encore les stances 9' et 10% de D. II, conipl 1, que Malherbe admire (IV, 281).

(3) On en trouvera en foule dans ses œuvres I. 134 ; 135 ; 179. v. 35 ; 193, v. 1*2, etc., etc.

(4) On verra dans le chapitre de la nettetf'^ counuent Malherbe enseigne minutieusement ù ronslniirc les antithèses.

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logique, de claj-|('. .le W^vn'^

MaTn'ammir (ju"il a |...iir (..ulcs cvs dioses s'accusera avec mm^ aulre évideucc daus la luullilu.l.' .les ciili.iues que nous aurons à classer.

Rien qu'à en reuilleler lu'-ii-.Mnnient la longue liste, on s'aperjjçoit «luon a à faire non à un homme qui sent, mais à un homme qui raisonne : « C'est mal raisonné », « celte conséquence n'est pas à propos », u voilà une raliocination bien étrange. » « Quelle appai-ence y a-t-il d'argumenter de cette façon? » « Pour rti-e l,.,u dialecticien il eût fallu dire » etc. (1).

Voilà, en elTet, de quoi il (>s( (jucstion : d'argumenU, de rfz^/^cpi2I^,dem/5o/i; d'imagination jamais ou pi^esqùèTànîâîsT

L'illusion de Malheihe à c.^ sujet est si forte, qu'après avoir discuté avec son adversaire une pensée qu'il juge illogique, après lui avoir posé un dilemme, il conclut par ces mots étranges: u c'est mal >i«ymtL^» Imagination et raison pour lui ne font qu'un, elles se confondent, c'est une même chose sous deux noms (2).

Aussi n'avons-nous pas besoin de pousser plus loin notre • l<''inonslration. Pour la faire complète il faudrait ajouter tout ce qui va suivre et montrer que parmi la masse des observations sur Desportes, sauf celles qui concernent la rime, la césure, l'harmonie, la versitication en un mot, et quelques autres qui ont trait au vocabulaire, toutes auraient pu être faites sur le texte d'un prosateur et peuvent servir à l'orateur aussi bien, et mieux peut-être, qu'au poète.

Le Commentaire, on le verra assez, ne fournit guère ({u'une rhétorique; c'est le code d'une école essentiellement oratoire.

(1) V. D. II, 41, IV. 285: I, comp. I, IV, m^- Am. //. son. àC. IV. a\^: Cteon. st. 1. IV, 332; Comp. : D. I. ch. 4, IV. 269.

(2) y.D. I, Rim-v tierces. IV, 272. Comp.: IV, :143.

CIIAPITUE II

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