IMAGINATION ET RAISON
u ^lal herbe, nous dit Racan^ a voit aversion contre les fictions poétiques, et en lisant une épîlre de Régnier à Henri le Grand qui commence : « // estait presque jour... et le ciel souriant » où il feint que la France s'enleva en l'air ponr parler à Jupiter et se plaindre du misérable état oii elle étoit pendant la Ligue, il demandoit à Régnier en quel temps cela étoit arrivé et disoit qu'il avoit toujours demeuré en France depuis cinquante ans et qu'il ne s'éloit point aperçu qu'elle se fût enlevée hors de sa place. » (1)
Nous allons retrouver la boutade dans le Commentaire. A propos d'un sonnet où Desportes nous présente sa « rose » défendue» par toute une garde, ayant :
pour soldats choisis et pour riche équipage
L'honneur, la Chasteté, la Constance et la Foy!
« Voilà, s'écrie Malherbe, des soldats bien choisis et un équipage bien riche ! Il n'y a rien de sot si ceci ne l'est (2) ».
Ainsi se trouvent jugées d'un seul coup toutes ces personnilicalions de choses abstraites dont le Moyen-Age avait tant abusé.
Aussi bien étaient-elles un peu reléguées à cette époque dans le magasin des vieux accessoires, et leur valem- n'était pas si
(\) Rao. dans Malli. I, LXXI. L'épître de Régnier se trouve à la page 159 de l'éd. Courbet. Talleinant. contant la même anecdote, ajoute une réserve qui indique que Malherbe n'étendait pas sa théorie au poème épique (I. 294). Mais cette restriction est sans grande importance, cardans cette école l'opinion conuiiençait déjà à se répandre que les Français n'ont pas la tète épique. (V. de Gournay, Omb. 630).
(•2) Clcon. 18, n'. 338.
168 LA itocTiti.M; \)\-: .\i vi.iiKitr.i:
Jurande, ni l'iisa^o (in'cii Init Dosjjoi'Ics si judicieux '1 (ju'dii leur accordât mcmo un regret, si la main l)i'utal(' de Malherbe ne louchait qu'à elles.
Mais ce n'est pas seulement à ces fictions-là qu'il en vcnl. c'est à tontes les autres. Dès 'que l'imagination jn-end son vol vers le domaine de la pure fantaisie, il la rappelle et l'enchaîne.
Ainsi Desportes nous conte que, las de chercher des moyens toujours insLiflisants pour lléchir sa belle, il s'est pris à y rCver. Ne trouvant rien dans le réel, il est allé vers l'impossible. Et d'abord il lui a sem])lé qu'il était changé en rose. Mais « un j)ied cruel l'a foulé, comme un ver rampant sur la terre. » Devenu alors zéphire, il espérait baiser ses yeux et j-afraîchir son sein. A peine a-t-il soulevé ses petits cheveux follets que la frileuse s'est cachée dans ses habits. Successivement rosée, ombre, brouillard, il n'a pas mieux réussi : la flamme de son « soleil » a tout dissipé et desséché^ hélas!
Nous ne disons pas que la pièce soit bonne, elle renferme des obscurités et des négligences, mais c'est au sujet même que Malherbe s'en prend. 11 le condamne et refuse de le comprendre : '< Toute cette chanson est impertinente et pleine d'imaginations qui ne veulent rien dire (2) ».
Quelques passages du Commentaire semblent en contradiction avec ceux-ci, ce sont les trois ou quatre où Malherbe accorde des éloges à de pures fictions mythologiques. Ils confirment au contra ii-e notre théorie en la complétant.
Malherbe accepte, en effet, ce genre de fictions (3) et il n'accepte môme que celui-là.
La mythologie pajWQf^ rp<ln pmn- lui nnn ilnc rnssonrn-s de rimagination nûiiU4UP. On le savait déjà par ses œuvres. N'y
(1) Voyez Cart. et Masc. pour une masc. de faunes, IV, 460.
(i) Bcrfj. Mélamorplioses, iV, 452.
(3) Voy. Berri. et Masc. son. 4, IV, 431, El. 1. 3. IV, 35(i; surtout D. II. 5, IV, 274. Le premier de ces passages a été imité par Malherbe lui-même, et par tout le monde.
IMAC.I.NAIION |;t maison ICI)
inlro(Jiiit-il pas les souvenirs de l'anliquité profane jiis(nraii niili<'u criiis|)iiali()ns chréliennes, jusque dans une épitaplie dcsIintM' à un conveut et dont les reli^^eux sont obli^^'s de refuser l'introduction dans leur é^^ise? (l) Autantle doiiteniatérialiste lui paraît blâmable, rincertitu(Je siHLlajl£Lslinéeder;in[icirrovirencicuse(2i, la croyance à la fatalité impie (3 , autant les fables de Home ou de la (Irèce lui semblent choses reçues dont la piété ne saurait s'olTenser. Il admet "^'^''■"'' içLfflélang-e du sacré et du profane et ne trouve pas mauvais que dans un même sonnet on implore le Christ et sa dame i4s les vrais et les faux dieux (">).
Toutefois, il importe de regarder à quelles conditions cette permission est donnée, et quelles réserves elle comporte.
La première, c'est que le poète ne sera jamais pédant, quil laissera de cqtéNémésis (6},LaçiiMiUfisXélhés (7), qu'il n'aiïectera pas les noms anciens de Caurus. Eurus, Zé^hyiHis (8), que dans le langage ordinaire et lorsqu'il ne met pas en scène les divinités personnifiées, il n'appelleraj^asjajn^er Ampliitrite, le soleil Phébns ou dieu Cynthien, le rossignol Philomène (9). ""
La seconde condition, de beauconj) la plus imporlante, est que le poète n mvenje^rien. Les hommes de la Pléiade étaient si
il) I, 181).
(2) .4m. H. clï. 7, IV, 'iVi.
(3) Il a barré dans VEl. Il du livre premier : qiCon laisse tout faire à la fatahtc. II est bon de se souvenir que tout ceci est pour le monde. Malherbe étant en son particulier assez sceptique.
('») V.: D. II, 46, IV, 287. La pièce est jolie, mais aurait choqué le XMI' siècle. Malherbe n'en dit rien. Deimier, plus sévère que Malherbe reproche à Desportes de n'avoir pas fait partout le sacrifice de ces vers-là lorsque sa vieillesse est devenue pieuse [Ac. p. 528).
(5) Théophile est autrement violent contre les l'ables antiques (Voir A M. du Fargis I, 235).