I.A LVX.Lli POÉTIQLi: 22!J
ralenti, comme il lodovail nrccssuiromcnl, il conlinuaif néanmoins; les tlocd-incs au nom desquelles il avait été entrepris, restaient ae(|uises.
Je trouve hien dans Henri Eslienne l'affirmalion (jue notre langue est assez riche, et « qu'cncores qu'elle perde de ses mots, elle ne s'en apperçoit point et ne laisse de demeurer bien garnie, d'autant (lu'elle en ha en si grand nombre qu'elle n'en peult sçavoir le compte et qu'il luy en reste non seulement a<sez, mais plus qu'il ne lui en fault. » (1) Toutefois il ne faut pas oublier que l'auteur plaide ici nne thèse, qu'il s'est proposé un but spécial qui est (l'tMnpêcher l'invasion des mcïts étrangers. S'il contredit Ronsard, c'est pour les besoins de sa cause ; encore ne va-t-il pas bien loin .lans cette voie puisqu'il accorde qu'on peut emprunter les mots dont notre langage se trouvera « avoir faiilte; » (2) et que sur les moyens mêmes il est en parfaite conformité d'idées avec ses contemporains, conseillant de fouiller les dialectes, les langues techniques, de faire des composés nouveaux. Lui aussi est donc encore bien loin de Malherbe.
P]t nous avons beau descendre, nous ne trouvons personne qui annonce celui-ci. De dire que les fantaisies d'un du Hartas ou d'un du Monin n'avaient pas amené quelque réaction et préparé les esprits à une législation plus sévère, ce serait aller contre l'évidence et contre ce que nous dirons nous-même de la part que ces exagérations ont eue dans la préparation du succès de Malherbe. Toutefois, même au temps de celui-ci, n'entend-on pas encore du Perron (nous ne voulons pas parler de Vauquelin qui retarde toujours) (3) reconnaître que « les poètes sont comme les enfansperdus des auteurs prosaïques, en ce qui est de l'invention, hardiesse et innovation des mots? » (i)
(1) H. Est. Çonform. Préf. p. 21. Comp. Prèc. 10.5 et sv. L'exemple choisi est celui de avare, dont Estienne signale les svnonymes suivants • eschars, taquin, tenant, trop-tenant, chiche, vilain, chidxe-vilain, pinsemaille, scrre-denicr, racledenarc, serremiette, pleurepain.
(2) Confor. p. 21.
(3) Il est inutile de dire que Vauquelin exprime sans en rien retrancher les doctrines de Ronsard. (V. Art. poét. éd. Genty, 19-21.)
(4) Perroniana, 252.
2'{0 /, V dociimm; ui: MM.iiF.riHiû
Aussi poul-on jiigor commo la doclrinc fnl roriio parlas fidMcs <lc |{oiisai'(l. ]\I"' (le Goiiniay la compril pai-faitoment ol en apei'çnl d'un seul coup les principes et les conséquences : « L'excellence el. perfection du langage, dit-elle très justement, consiste selon \r\w ()|)inion, à fuir quelques mots... que les personnes vulgaires ne S(;avenl pas dij-e : mots dérivez ou empruntez du Latin, gi-and reproche à leur goust, ou vieillissans ou lii-ez d'autres termes, ou particuliers à quelque Province de la France... lis constituent la pureté à retrancher (à la langue) à l'exemple de quelque language mort, le droict d'emprunt et de propagation. » ( ! ) Et en face de cette législation stérilisante^ elle l'elève vaillamment le drapeau des vieilles libertés nécessaires.
Suivant elle une langue n'est jamais assez l'iclie. Les courtisans peuvent se contenter de peu, l'auteur ({ui est, lui, obligé de varier, a besoin de ressources. (2) « Pour moi^ dit-elle, je suis si loin de me i-eduii'c aux retranchemens des affetlez de Cour, que s'il coui'oit trois fois autant de mots chez tous nos Poètes, ou jiar les l'iies de Pai'is, je n'en repudierois pas un : réservé demy douzaine que la seule lourde peuplace employé. Ces autres Poètes et docteurs du temps ont beau me remonstrer, qu'ils me fourniront douze mots pour dire cecy ou cela, sans celuy qu'ils prétendent desconfire pour me l'arracher: j'en veux quinze; et si je ne veux rien perdre. Je l'envie snr le Iraict d'une petite garcette, qui se lamentant à hauts cris pour la perte de sa poupée et sa mère estant accourue en liaste au secours avec une autre aussi joviale, elle la receut bien à deux mains, mais elle recommença de plus en })lus à crier, alléguant que sans la perte de la première, elle en eust eu deux alors. » (3)
(1) Omb. 185.
(2) Non seulement le poète, mais TOratcur élégant dira tousjours mesme chose en divers lieux, s'il peut, par trente divers mots et diverses manières de parler : tant il reconnoit la tautologie importune : et tant il sçait que l'uberté et la variété .. sont lenitifs propres à cadormir et charmer l'ennuy de sea auditeurs. 'Ib. 585)Cump. 580.
(3) Ib, 587.