I.A LVNdli; l'OliTloij.; .).j j
II nm.liail donc faire un suc de hi langue passée, présenle et InlnnMl) c'est-à-dire d'ahord ne rien perdre, ne jamais « rien ivhnier des anciennes possessions de la langue, >, (2) puis invenler résolument, « attendu que tout cr qui n'est pas de droict lil contre une langue croissante encores comme la nosire est pour elle s'il i.iypeut servir (;i) „ et que « quelque hardy que soit un terme Icstrangeté en est passée en dix jours, à la faveur de Taccoustumance (4). »
Oui avait raison dans cette querelle? C'est une question qui' nécessite des distinctions et qui mérite un développement particulier.
Une langue répond, dans notre civilisation, à deux besoins très différents : il y a un français scientifique et un français littéraire Le premier, dont on se sert dans les sciences exactes, ne sera parfait qu'à condilion davoir un mot propre pour chaque idée, chaque fait, qui porte ainsi son signe immuable, reconnaissable immédiatement et sans effort, impossible à confondre.
Pour exprimer convenablement que le dividende est é-al au diviseur multiplié par le quotient plus le reste, ou que le^^coefficient de dilatation cubique est égal à trois fois le coefficient de dilatation linéaire, il faut des mots, ordinaires ou spéciaux mais strictement définis en tous cas dans leur signilicalion propre et auxquels l'imagination ne peut et ne doit rien pouvoir ajouter
Cette langue-là, essentiellement abstraite, n'a pas d'autre bul que de fournir l'expression adéquate des faits et des rapporta entre ces faits, elle tend à la seule exactitude. En dehors do cela le bien dire lui est inconnu.
,1) Omb. ()0().
{2) Ib. 597.
(3) Ib. 57r>.
(4) Ib 571.
%\2 i.\ uor.iiti.M; Di; maliieiuu-;
Los ('om|>araisons, les ima^^os la faussent au lieu de rorner. (1)
li]sscnliellemenl semblable à elle-même d'un écrivain à un autre écrivain, on peu! même dire ({iiclle ne change pas d'une nation à une nation voisine, en ce sens que, si les sons, les tours, les formes, le nombre des mots diiïèrcnl, ils difîèient comme les cliillres romains des chilîrcs arabes, de figure et de disposition, mais non de génie, à cause de l'identité absolue des conceptions auxquelles ils correspondent.
La langue des lettrés et aussi la langue courante, pour des raisons évidentes, n'est jamais arrivée à ce résultat et n'y arrivera jamais. Elle est, comparée à l'autre, essentiellement incomplète. De là le style, c'est-à-dire TefTort pour traduire des idées nouvelles, ou d'une façon nouvelle, plus proche de notre sentiment ou de notre jugement, des idées anciennes. Quand je compare les triangles ABC et DEF, et que je les trouve semblables, les éléments sont simples et la comparaison des angles et des côtés est aussi vite et nettement exprimée que rapidement et sûrement faite. S'agit-il au contraire du vieux rapprochement entre Démoslhène et Cicéron, l'infinie complexité des faits s'embarrasse encore de toutes les difficultés d'expression. Combien ont travaillé à marquer les nuances et pourraient y travailler encore, si le sujet n'était démodé !
Et ainsi de tous ces sujets. La langue fournit des éléments, l'écrivain fait le reste. La seule question qui se pose est donc de savoir ce qu'on doit demander à chacun d'eux.
Il est certain qu'il y a intérêt souvent à ce que la langue manque de certains mots. (2) Gomme elle en a d'autres, les combinaisons de ces mots, auxquels l'absence du premier donne lieu, le remplacent
(1) Du Bartassi ridicule parfois quand il ny avait pas lieu de, l'être, avait raison quand il s'excusait d'introduire des mots techniques dans sa langue technique : (Les colomnes, 181 r°)
...La carte des hauteurs, les Almucantharals. Avec les Azimuts et les Almadarat.s, Muse, pardonne-moy, si je pein de grole.sques Ton si riche tat)leau, si de mots Barbaresqucs Je souille mon discours, veu qu'en cest argument 11 faut pour bien parler, parler barbarement.
(2) V. Darmesteler, Vie des mots, 12.
r. V LANfiUK POÉTIOLE 2X\
et souvent en niannianl de noiiv-lles nnaiircs dp ridé,, q,,,. |',.nil)arras a forcé à découvrir.
Supposons qu'on ait à rendre une phrase latine .lans laquelle se trouvera patientia. Le mot français patienr» n'a pas le sens du lalin, souffrance non plus, endurance est perdu. Le travail de l'écrivain commence :
Natura dederatpatienliam : la nature lui avait donné la force de supporter, le courage de souffrir.
Ne sent-on pas déjà que l'expression se précise et se laffine ? Le patientia i\xx latin dit vaguement qu'il savait résister ; mais cette qualité était-elle morale ou matérielle? Avait-il \^ force ou le co/^mr/e de souffrir? Subissait-il ou aimait-il la douleur ? Avait-il la résignation ou Vamour de la souff-rancel h'éhm de Polyeucte c'est Vappétit de la souffrance, la folie du martyre. A Jeanne d'Arc la foi en avait donné Youbli ; les fanatiques en montrent le dédain^ d'autres, les tristes, en éprouvent layo^V.
Toutes les nuances de la résistance se déterminent ainsi, mieux peut-être qu'on ne le ferait, si le mot endurance était passé dans la langue écrite.
11 n'est pas moins vrai d'autre part, et il serait puéril d'insister sur ce point, qu'un nombre très grand de mots propres est nécessaire et qu'on ne saurait suppléer à l'absence de quelques-uns. Par quoi remplacerait-on le mot à^ patriote et une multitude d'autres, s'ils n'existaient pas ?
L'exercice de la traduction fait voir en particulier combien manquent dont on ne peut trouver d'équivalents. Qu'on essaie de rendre l'admirable tableau de Lucrèce (P, qui nous montre le groupe de Vénus et de Mars, l'une circumfusam super, l'autre inhiantem in deam. Comment peindra- t-on cet enlacement de l'amante qui se penche sur le dieu et l'aspiration qui monte de celui-ci vers elle, sa bouche ouverte et muetle qui boit l'amour pendant que son corps jouit des caresses? Et tout cela se lit dans deux mots intraduisibles! Il y a donc lieu de laisser faire au style, mais ne pas lui laisser trop à faire, sous peine qu'il ne fasse rien.
23 1 I. \ iiocriuM: iii; m ALiii:iiiti:
La quoslioii de la >\ iioii} mif roniro propqno loiil onliôro rlniis la |)r(''C('d(Mil('.
Il y a 011 cfTcl beau cou j> de synonymes (jni son l ainsi iinin-oprcincnl nommés; ce sont plulôl des mois de sens voisin, cl ([ni coinptcnl en réalité comme autant de mois proj)res. Quand on y regarde de près, h fou, le dément^ le maniaque, ne se confondent pas ; ils sont bien distincts aussi pour le médecin et le psychologue de l'égarr ù\\ de l'Iiomme qui délire; un praticien renommé, eéUd)re même n'est pas pour cela un homme fatneux ni illustre et ainsi de suite.
Quant aux autres synonymes, et il y en a qui pn-senlent un sens identique, il faut encore distinguer entre eux ceux (jui sont tout à fait semblables dans tous les sens et ceux ([ui ne se superposent <iue dans un ou plusieurs sens, partiellement: aeles ci actions traduisent en commun acta, et des aetes di/jnes de mémoire dit à ])eu près la même chose que des actions difjnes de mémoire, mais à c(Mé de ce sens qu'ils partagent les deux mots en ont danlres qui leur sont particuliers. C'est un acte , une vente ([ui vous met en ])ossession d'une action, c'est le jour d'une action militaire qu'on distingue le brave à ses actes. Une pièce de théâtre aura cinq actes et pas d'action, etc.
De même les mots ne se remplacent pas dans tous leurs emplois. Ainsi délaisser une femme équivaut à l'abandonner, mais on dira qu'un soldat ahandonne wno position, non (|u'il la délaisse.
Restent les mots (|ui se remplacent exactement dans tous leurs sens et leurs emplois; ceux-là sont for! jumi nombreux, et leur existence se justifie encore par deux raisons : la première et la plus simple, c'est que dans les circonstances où l'on veut éviter de se répéter, ils fournissent de précieuses ressources que les écrivains les plus en possession de la langue ne sauraient dédaigner.
La seconde c'est qu'ils ne restent pas souvent dans cet état d'équivalence exacte. L'usage, en agissant sur eux, développe l'un, restreint l'autre, ou, les développant tous deux, mais de manière différente, crée entre eux ces distinctions dont nous pai'lions j)lus haut. Le travail linguistique proiluit la dissimilation eu même temps (|ue l'assimilation.
i-\ r. \Nr.Li: poktimi e o-{-
Los m„H ,,ro,„n„„lr ,./ /„..„«.„,„>, ,„■,/,.„, ,., /„.,;/„„, „„| .|. ,
on abandonner?
Il est donc (niin-anv ,1. jn^., d.s mots sm,h..I1„<. Dans l.s lanj^nes los organes preexisl.M.I sonv-nl a„v lonHious. Lo fn.n.-ais a en un moment rin.j (e.nps passés cjn'il conlbn.la.l. puis il Inu- a ."."^•''^'^■"" "" '•'•'" 'li'l'^'vnC los molscomn,. l.s tonnes «levuMinenl ainsi utiles par diirérenciation.
lonlelois, Si on ne considère ptus la question ainsi en o-énéra! ç'I en théorie, il est très certain que M'" de Gournay se trompe en insistant sur des besoins dont on n'était plus l.op en droit de parler «N nos ayeux,,!) dit-elle, eussent forj<é pareilles superstitions' ergoltenes et punctilles que celles d aujourd'hui sur la lano-ue' •Is luy eussent donné le coup de pied par le ventre pour la fîiire avorter. » (2)
Cela peut se soutenir, mais ne prouve rien. L'entant était n.^ pour suivre la même image, le danger n'existait donc plus, et en parler c i'<\ pur sophisme.
''" ne peut même s'.Mupècher de sourire quand on entend ^'"uoncer « qu'il ne reste plus de langue à ces raffineurs ,lu ralli- "age » Ch et qu on songe que Corneille et Descartes vont écrire'
Quoiqu'il en soit, l'opinion donna raison à Malherbe. Deimier est déjà nettement avec lui :
«Jl est beaucoup meilleur, dit-il. d'avoir un petit heritaoe m.i soit bien cultivé et utile, que non pas une grande chevauce qui n apporte que beaucoup de peine et peu de i'ruict. Car c'est ainsi que le langage François est assez copieux et plantureux de soymesme, pourveu .p.'il soit en la culture d'un esprit .pii sçacl'.e
(Il Le texte porte yeux.
(2) Omb. 577.
<;}) Ib. 05!)
236 LA DOr.TRIM: \)K MALHEUnE
commo il le faut f^ouvcrnor. » (1) « 11 faut donc cslro i-ctcnu oxlrnniemenld'cti vouloir iiivenler » comme l'a fait Du IJarlas. (2) Mais ce n'est pas seulement à ce disciple conipromellanl que s'en prend Deimier. Il sait bien qui a autorisé, sinon propagé celte erreur et remonte jusqu'à Ronsard, suivant lequel « le lanuage serait tout bij^arré et monstrueux par les diverses façons dont ceux qui escriroientle peindroicnt à leur fantaisie. » (3) De semblables piivili'ges n'appartiennent ni aux écrivains, ni à la Cour, « veu que l'on n'a jamais dressé aucun edicl ou Previlege qui traicte de cest aflaire en aucune sorte et que d'ailleurs suivant le droit une telle cbose pourroit estre permise en plusieurs autres parts aussi bien qu'à la Cour. » (4)
« Il se faut donc tenir en l'usage des vrais mots François ; lesquels on connoit estre tels, quand on voit qu'ils sont ordinairement practiquez par MM. du Pai'lement, et par les plus qualifiez du peuple, comme aussi des plus estimez Poètes de ce Siècle et des Courtisans que l'on connoit estre accompagnez de l'amour des bonnes lettres. » (o)
C'est la doctrine même de Malherbe. Voyons maintenant comment il s'en sert. Nous n'avons plus pour cela (|u'à examiner les applications qu'il en fait.
Les chapitres qui précèdent ont nettement déterminé le plan à suivre dans cette partie de notre étude. Malherbe a créé un bon usage. Nous allons d'abord rechercher les mots qu'il en exclut.
En second lieu, il a arrêté le développement du lexique poétique : nous n'avons, pour suivre son travail, qu'à nous souvenir des moyens qu'enseignait Ronsard pour l'enrichir. Nous les verrons condamner l'un après l'autre.
(1) Deim. Acad. p. 369.
(2) Ib. '\Xi.
(.3) Acad. p. 369.
(4) Ib. p. 433.
(5) Ib. p. 432.
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