‹ La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur DesportesChapitre 44 sur 106 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

DU SEiNS DES MOTS, CONFUSIONS ET ABUS

Nous avons montré plus haut avec quel soin Mallierbo veut qu'on précise l'expression. Il lui faut partout le mot juste, et il ne peut y avoir de mots justes, que si les sens des mots sont parfaitement définis et déterminés.

Un des défauts qui rendent la langue de Montaigne, d'apparence très séduisante, si difficile à expliquer en détail, et qui condamnent à l'insuccès tout essai qu'on en voudrait tenter de traduction en langue étrangère, c'est précisément cette multiplicité d'acceptions vagues qu'ont chez lui les mots. L'auteur semble s'en jouer et vouloir l'augmenter encore au lieu de la restreindre, il parle par expressions ou par images à peu prèS; comme ici : « En ce peu que j'ay eu à négocier entre nos princes, j'ay curieusement évité qu'ils se mcsprinssent on moy et s'enferrassent en mon masque. » Explique qui pourra comment on s'enferre dans un masque, ou même quel est ce masque, celui d'un maître d'armes ou d'un diplomate! Montaigne ne se soucie guère de tirer le lecteur de ces incertitudes. L'image rappelle à la fois deux genres de luttes, non seulement elle lui suffit, mais elle lui convient, telle quelle, claire au premier aspect, ambiguë, pour peu qu'on la regarde de près. Et il y a de semblables phrases par centaines dans les Essais.

Il y en a bien plus encore dans les poésies de l'époque, et Malherbe a le sentiment très net qu'il y en aura, tant qu'un travail d'ensemble n'aura pas été fait sur le Dictionnaire, permettant de

reconn;iî(ro ol de savoir les signilications « vraies » des mots. (1) Alors seulement on pourra écrire à coup siir, faire des combinaisons de slyle, comme un mosaïslc fait des combinaisons de dessin, avec des morceaux dont il sait la forme et la couleur.

Nous connaissons maintenant assez Malherbe pour savoir jusqu'où il pousse l'application d'un principe une fois posé. Le moindre abus des mots, si vénielle que soit la faute, est aperçu et relevé.

Ainsi asservir ne signifie pas tenir en servitude, mais réduire en servitude, d'où la faute qu'on observe en ce vers :

Assez tu as sa franchise asservie. (2)

11 ne faut pdiS pa-vlcv des erreurs des œuvres de /a nature, « l'erreur est de l'ouvrier, non de l'œuvre », elle se traduit dans l'œuvre par un défaut. (3)

Il n'est synonymes si voisins de sens qu'il ne faille y regarder avant de substituer l'un à l'autre. Les langueurs ressemblent fort aux douleurs, pas assez pourtant pour que les mots se remplacent partout. Dans ce vers :

Un seul cry ne m'eschape aux plus fortes langueurs,

il fallait dire douleurs, les langueurs étant de leur nature indolentes et peu criardes. (4)

Tout n'est pas aussi judicieux, et on peut trouver que Malherbe pousse un peu loin la subtilité, quand il prétend démontrer que «i'?5 et opinion sont « bien différents. »

Voici les vers :

J'ai tousjours jusqu'ici blasmé l'extrémité,

Mais je pers cest advis, perdant ma liberté,

Car vous voyant, Madame, en beautez tant extrême,

Je consens que mon cœur extrêmement vous aime. (5)

(Ij Le mot est dans le Commentaire. El. II, 5, IV, 383. Il s'agit de ciller On comparera D. II, pr. au Sommeil f 41 du ms. or. [2] Div. Am. Vil an. IV, 435.

(3) Epit. Comp. 1, IV, 470.

(4) Cleon. St. 1, IV, 333. Comparez ce qu'il dit des traverses D. II, 48, IV, 288.

(5) El. I, 17, IV, .373.

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