LA DOCTRINE DE MALHERHE
Portail, porte. « Portail n'est ni porto ni guichet, mais cette voûte qui est sur la porte par dehors ». (1)
Si, au nom de rarchitecture, cette délinilion peut (Mre discutée, elle peut l'être aussi au nom de la grammaire. On trouve des exemples anciens prouvant que portail s'est employé pour porte; toutefois l'exemple de Desportes ne mérite pas cette justilicalion. portail est là pour faire le vers. (2)
Rangt', soumis. « On ne peut dire dun peuple qu'il était naguère rangé. Un qui a été fou et est devenu sage, s'appelle rangé. » (3) Malherbe ne dit pas quel mot il eut voulu, sans doute docile ou soumis.
Rebelle, pendant tout leXVP siècle, avait qualifié les dames qui refusaient de se « ranger » aux désirs de leurs amants. Suivant Malherbe « une personne est rebelle h une autre, quand elle oublie ce qu'elle lui doit; mais quand elle ne lui doit rien, de quelle rébellion la peut-on accuser? (4)
Regard, vue. « Il y a bien différence d'avoir mauvais regard et d'avoir mauvaise vue. Qui a mauvaise vue a de mauvais yeux, mais qui a mauvais regard les a bons, et, par dépit ou par quelque autre raison, il en regarde de travers. » (o)
Les deux verbes sont différents, comme les noms. Desportes a tort de les employer l'un pour l'autre. (6)
Simple. Un corps simple n'est pas un corps unique. (7) So)is ne veut pas dire cris, et il est bizarre de se plaindre à sa belle qu'elle demeure cruelle aux sons de vos douleurs. (8) Pour parler comme Malherbe, c'est même « sot. »
(2) V. Littrè hist.
(3) El. I, 9. IV, 363. ,
(4) Div. Am. 12, IV, 424, Voyez là-dessus Littrè hist. du mot et n 3.
(5)D. I,ch. 1. IV, 253. ,,n •
(6) Il emploie regarder pour voir {Div. Am. comp. 3, W , 440 et inversement voir pour rcjjrarrfer {ib.. ch. 2, IV, 430.)
(7) Div.Am.l, IV, 423.
[S] Am.H. st. 4, IV, 3l«.
DD SENS DKS MOTS. CONFUSIONS KT AÈtS 317
Valrur ('i pouvoir ne sont pas identiques : Un n(^ (lira pas :
De vos divins regars je tenté la valeur. (1)
Voisiner ne signifie pas : approcher.
Voici un mauvais vers :
Ils voisinent le but, nous devenons de glace, Nous sentons nostre force adonc à terre choir. (2) Il est à noter que si le verbe ne veut pas dire proprement se rapprocher, comme dans cet exemple où il s'agit de coureurs, on le trouve dans le sens de être voisin, (3) et que le vers peut très bien se traduire ici par « ils sont près du but. »
Cas particuliers
A. Confusion d'un simple et d'un dérivé par suffixe . — Desporles, à l'exemple de ses prédécesseurs, confond sans scrupule les dérivés et les simples : fruit e{ fruitage, herbe Qi herbage.
Pour les premiers, Malherbe se contente de dire que c'est mal de les employer l'un pour l'autre, (4) quant aux seconds, il les définit: «Je n'aime ^oïni herbage pour herbe. //e;-%e^ proprement sont pâturages. » (5)
(1) EL l, 13, IV, 369.
(2) Cleon. El. de Bert., IV, 352.
(3) Nicot: id est estre voisin. Cotgrave : ta be neighour; Thierrv: id est
H ? nT?'^'''^'"- ^^^^^-^^■^«''' avoisiner, approcher. Comp. Bordier. vers du ballet de Tancrède (1619) : ». vcib
Et l'orgueil de son nom, qui voisinait les Gieux, Se cache sous les herl)es. (Relation p. 46).
(4) Div. Am. 23, IV, 430; le mot, aujourd'hui disparu, sauf dans des
nv' .'■'. T"""^ ^ ^""^' ""^ ^^''^^""^ (^- ^^^^^f-)- ^" ^^-i- -siècle, il semble aNOu ete deja en pleine décadence. Paisgrave le donne, mais il est inconnu a '^ Plupai-t des autres dictionnaires. Au XVII- siècle. Richelet, Mcot,
LpnH ; T' '''°"^^^^"t- I-'Académie et Furetière l'enregistrent cependant avec le sens collectif.
(5) Bcrg. et M. Chans., IV, 450. Comp. Ib. comp. 1, IV, 457. Quelques exemples, recueillis parLittré, montrent le mot employé dans un sens trèij voism de celui du XV? siècle.
Sondai?! et soudainement ne sont pas non plus indilTércnts. 11 faut se garder de le croire ; ainsi dans ces vers :
S'il m'en prend fantasie, aussi soudainement :
Confus et repentant, mon vouloir se dément, « soudain eût été à sa place, soudainement n'y est pas. » (1)
B. Confusion d'un simple et d'un dérivé par préfixe. — « Toutes les hardiesses qui accourcissent les façons de parler, sont plus favorables dans nostre Poésie que celles qui les alongent : Tcsprit de la Poésie estant d'estre succint et le génie de notre Langue favorisant en cela rimpalience de notre Nation. Et c'est pourquoy il est plus élégant de dire rival, que corrival, plainte que cornplainte, répondre que correspondre; se battre et s'aimer que s'entrebattre et s entraimer. » Malherbe eût souscrit sans réserve à cette observation de Ménage. (2)
Il poursuit partout les composés inutiles : complaindre pour plaindre est « mal» (3); « dis se plaignant, on ne ait i^m^h se complaindre de quelqu'un. » (4) Quant à complainte, il est mouis bon que le simple, et « s'en va hors d'usage ». (o)
Complaire « est une action qui ne convient qu'aux personnes; j1 devoituser de7?/«/;r. » (6) L'usage a établi d'autres distinctions encore, mais il a conservé celle-là.
Préfixe de.
Délaisser, laisser. « Il faut dire laisser un propos, et non délaisser.^ Un pédant dira que c'est le composé pour le simple ("i) : je lui accorderai, mais il m'accordera que c'est une sottise (8). »
(2) Malli. édit. Ch. et M. III, 137.
(3) D. I, comp. 4, IV, 268.
(4) Cleon. El. de Bert., IV, 352.
(5) El. 1, 13, IV, 369. D. I, 27, IV, 254, et Dir. Avi. 9, IV, 424. Bertaut et Desportes, dit Ménage, remploient souvent. On ne s'en sert plus présentement, si ce n'est au Palais, où l'on dit non seulement complainte, mais complaignant (III, 51) Une observalion identique se trouve dans ^ au gel as Il 54 II est resté en réalité dans un sens particulier (V. Lafaye p. HO-
\q) Im. de l'yir. Angel , IV, 417. Il s'agit d'un bois « que la nature avoit fait pour complaire. »
(7) Malherbe a écrit par erreur : le simple pour le composé.
(8) Im. Ar. Roi. l'ur., IV, 400.
bu Sens dfs mots, confusions et auls 319
Départir^ partir.
Ne dépars point encore, ô seul jour de mes yeux, est mal parle-, il ponvoit dire : ne t'en va point encore ». (I)
De même, il faut dire partement et non département. (2) La disjiarilion de l'un des mots a rendu inutiles ici les distinctions de Malherbe.
Détrancher, trancher. « Quel langage : le fer vient (son pied) détrancher ! Et puis il faut dire le simple trancher, et non le compose' détrancher. Ce dernier signifie couper en morceaux. » (3)
CVHait en eiïet le sens, jusqu'au moment où le mot disparut. (Comparez couper et découper).
Préfixe e.
Emouvoir, mouvoir. Dans ces vers :
Garquans {colliers), perles, rubis, n'eussent meu les espris De la moindre bergère...
Malherbe « eût mieux aimé ému({\iQ,mû. » (4) La langue actuelle confirme ce sentiment, car émouvoir r^nà beaucoup mieux l'impression de désir dont il s'agit ici que mouvoir ; celui-ci ne se dit guère que d'une action exercée sur la volonté. Cependant du temps de Malherbe, Régnier écrivait :
J'estois à son exemple ému d'en faire autant (5) ce qui prouve que les deux verbes échangeaient leurs sens. On trouve dans le manuscrit original yjo.sw souligné ici :
Bref, je ne puis souffrir mon ame impatiente, Et ne puis d'autre part nul endroit adviser. Où sans croistre son mal je la yhxusq poser.
(\)El. II. Av. 1, IV, 395.
{2)Cleon, 1, IV, 339. Ailleurs Malherbe complèle robservation ; « il ne faut pas dire que le soleil part, ni se départ, ni départ loin de nous. On part du lieu où l'on est : il part d'auprès de moi, d'auprès de sa maîtresse etc. D. II, pi. 1, IV, 274.
(3) Div. Am. Comp. 3, lY, 440.
(4) El. I, 9, IV, 363.
(5) Sat. 13.
Poser est si peu clair, en effet, que le sens général n'indiqué même pas s'il faut déposer ou reposer ( I ).
Préfixe entre.
C'est un de ceux dont le XVP siècle abuse le plus, Despories emploie enlr imiter pour imiter, entr ouïr pour ouïr, entretacher pour tacher, dans des vers où la particule n'ajoute rien au sens. Malherbe rétablit le simple. (2)
Préfixe outre.
On sait que la plupart des verbes qu'il formait sont aujourd'hui inusités : Malherbe ne les condamne pas, il juge seulement qu'on en abuse comme ici :
Woutreperça7it le cœur d'une lame pointue.
Il ne s'agit pas de savoir si la lame passera outre. Le verbe est donc « mal ». (3)
Préfixe re.
C'est celui qui s'introduit le plus facilement au-devant des mots, grâce à ses sens variés, qui apportent des nuances à peine sensibles, souvent bientôt effacées. Malherbe lient, comme les grammairiens d'aujourd'hui, pour le simple, presque toujours ave€( raison, pas toujours avec succès.
Dans certains cas, Desportes avait fait de véritables contre-sens, ainsi quand il parle du mal qui raffole les amoureux jaloux (il faut évidemment affole)^ (4) ou de rochers foudroyés qui retombent en terre, sans qu'ils y soient jamais tombés. (.^)
(1) El. I, 14, f 183 W
(2) Berg. et Masc. dise, IV, 452; El. I, 7, IV, 361 ; Ms. Bib, Nat. Rod. P 239 r°. On ne saurait conclure des remarques citées que Malherbe blâme ces composés en eux-mêmes.
(3) Div. Am. comp. 4, IV, 444. Malherbe (El. I, IG du ms. B. N.) a barré passer employé dans le même sens : lorsque le trait d'amour. . . Passa comme un esclair mon ame à l'impourveue.
(4) Im. Ar. Mort de Rod., IV, 412.
(5) Ib. IV. 407.
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Aill,.„,s il y a o,T,.,„. sansc,„.l,.o-scns véri.nl,!,. : ainsilos sillons .•^V.. pas „ f,.„,., „„ ,„„.|,„n,„, ,..ai, ,„,,,,,„„ ^ ;,
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i«.><. et reùare, chose assez rare, élaienl déjà dans la situation oe,p,.o,,«e o„ ,1,, sont, -estes. . Je ..-ouve, disait Jlalhc-be. quel," d.ffcanco on ,.,. /„„. et ,W,n,:. Les asl.-es ne ,.,usaU .oi^^ il ^ - luchandç le. Il ta,,, di.-e W, en ces licnx-là. L'o,- l'a,!. „ ' ;;- a" - .elles choses, luisn, el ,v./,„,.„, ., ,•„„ .^ ,,,„,J ^^ ^7'; la indilléremment. » (3) ^''"'
C. Confusion des préfixes. - .. Adjunr .(nelqu'nn <le faire quelque chose est mal p„,lé ; il fa„tdi,-e : <:^,jui » (4)
tM, 1 espèce nousne dirions pas plus conj.re. de beaulyeu^ nue /''.S' adjurer, au conli'caire. "^ ^
Avancer se trouve employé d'une façon bizarre dans ce vers • En lieu que le profit n'avançast le domma-e
Malherbe a raison de dire que c'est mal parlé pour dire • ne fV.t plus grand que le dommage. (5) .4.«. Ja dû^lre mC^ic W devancn, qu on trouve quelquefois en ce sens de sur^r '
Nous n'avons point voulu commenter ces observations dont ^qu^rapnles réflexions sur l'usage ordinaire d t a^^ surirent a d.re la justesse. Il n'y avait lieu de s'arrêter qu'-^ cell qui pouvaient rtro discutées. ^ ^"^^'^^
(1) C/eon, Od., IV. 351; C/eo«. .3, IV 300 • r/ n t n Comp. ^,n. f/-//. ch 8 IV 324 n.-, • , ' LaPyrom.. IV, ;J8-J.
i3) ^/. I, 17, IV, 373 -IV, 39/, note.
(5) Div. Am. 31, IV, 438.
BRLNOT
SI
^2 LA doctium: oi: malhicube
La podée générale Je ce Iravail danalysc n'csl pas moins fucllc à apercevoir. Ici, cl.ose rare, Tcfrorl de Malherbe a un résuUat
^po'ilif. En avanl l'air ,1e rclrancl.er, il ajonle; je veu. d,re qu en inlcrdisanl à'cerlains mois d'empiéter sur d..,!,-..., ,lles empecl.e de devenir des doubles de ces autres m„ls, il leur garde une valeur
V spéciale, plus considérable que celle qu'ils auraient eue a 1 elat de substituts, il conserve des ressources à la langi.e.
Il y a plus, et ce n'est pas sans raison q»e nous avons m.s a par et eu dernier lieu les observations sur les dérivés hn défendant „„-ou eu al.use, -Mallicrbc sauve de l'usure les préfixes ou sufRxes nui servent à les former. Avec le système qui consistait à se servir L particules comme de simples cbcvilles de remplissage, on n'allait ii rien moins qu'à user ces particules par 1 abus, a eiïacer, tout au moins à rendre confuse leur valeur dérivaiive Chose étrange ! c'est l'homme qui est le plus opposé aux créations de mots qui conserve sans s'en douter les procédés pour les créer. Il prêche pour la langue la pauvreté et c'est lui qui lui garde le moyeu de
' 'ce'trait parfait, si la critique de Malherhe se bornait à ces remarques utiles au style, précieuses pour la langue même.
Mais nous allons trouver des observations d une autre etroitessc el'qui tendent à arrêter la transformation intérieure du exique C'était la fatalité du système. En elTet, ce n'eût point ele la pein d'avoir limité le nombre des mois, si chacun d eux devait pouvon étendre lé nombre de ses acceptions. Clos d'une part, le champ des innovations se rouvrait alors de l'autre aux du Moiiin et aux du Bartas, dont les fantaisies s'exerceraient d autant p us dai gcicusenien; que, si on devine à la rigueur par l'analogie des suffixes ou la nature du radical le sens d'un néologisme, rien ne revel bi n sûrement quel sens nouveau l'imagiuatiou d un auteur donne a ii vocable ancien. Tontes les raisons qui -.p^-chaicnt Ma lier e vouloir un lexique riche en mots l'empêchaient aussi de voulou mots riches en signilicatious. De même donc qn ,1a p.;oseii ,,eliaismes, les mots empruntés, les néologismes, de même no . allons le voir poursuivre les acceptions vieillies, ctrangeic, ou nouvelles des mots qu'il laisse subsister,