DU SEXS DES MOTS. ARCHAÏSMES, LATINISMES, NÉOLOGISMES
C/.«/.....,, ou chalourc^u a été longtemps synonyme de chaud. On d.sait: un ete, un manoir, une Jaunidité chaleureuse. Oesporles avait donc pu écrire :
Et du sang de ma playe encor tout chaloureux. Suivant Malherbe, ehaleureux est mal pour chaud. (1) Le mot amsi restreint dans sa signification, faillit périr, et La Bruyère constatait sa décadence. (2) Il a depuis repris faveur, mais en ne gardant que le sens auquel Malherbe entendait le borner.
C./.^ a désigné pendant toutle Moyen Age l'agglomération matérielle qui const.tue une ville. Desportes l'ayant encore employé ainsi, Malherbe l'en blâme : ^"'pio>L
Je voyois foudroyer d'un effort incroyable Les murs d'une cité que l'ennemi teiioit. « CîVe' pour iv7A>, très mal ». (3)
On dit encore aujourd'hui, surtout dans le jargon politique et avec une nuance vieillotte: l'homme qne notre cité a vu grandir
r.i"'n"'";T" '^'''"" -^ métaphorique et on ne dirait |)amai. . Deux batteries battaient en brèche les murs de la cité.
{\) Div. Am. 15, IV, 431.
(2) Caract. XIV.
(3)Z)zt\ Am. 14, IV, 430.
J^24 t^-^ DOCTRINE DE MALHERBE
Doléance a OU. synonyme d. 'loulnn: On ,.onv;.il .Io.h- .liro :
Car sa belle verdeur accroist ma doléance. IN.ur Malli.Tho, c'est mal. (1)
Fior an sens de méchant, uunnyns. Ini déidaît. 11 a souligné l'expression /?^'>-.,;.a.7m,s. (2), cl aussi /iere doulmr, fu-re souve-
nanco. (3) . ,
()„ trouve cependant l'adj.'cUf très an^K-nnomonl avec celte MgniReation, accolé, soit à des noms de personnes, so,t à des noms
de choses. (4)
Il la même conservée dans certains parlcrs populaires, comme en Lorraine, où il est souvent synonyme de aifjre, amer, {h)
Masse est mal pourm«.s,su.. (6) C'était encore un archaïsme.
Haineux ne doit plus s^employer que comme substantif. (In .ht mon haineux, son haineux, mais non un astre haineux. (7)
Littré commentant cette remarque, a déjà constaté que Malherbe se trompait et ne constatait qu'un emploi très part.cuher, unn../a:s'étanl employé comme adjectif pendant tout le cours de la
langue. (8)
Meurtrir a signifié pendant longtemps tuer. Desportes, comme Régnier, l'emploie en ce sens :
Meurtrir un misérable... C'est acte de pitié.
[\] D. I. comp. 3, IV, 264.
m Ms. or. Ani d'H. st.. f 99 v°.
(3) /).II,48, IV, 288; Cleon. 78. IV, 348. Il a aussi barre a.p .. . apporté à dcconfort, dans son ex.implairc [D. I, 6/)
'Xv. d. Littvé des ex. tirés de la Rose et de Partonopeus. Comp Godef Par cas de feu arc de fortune fibre. Comment m^Hes s. dure et fin e . (.5) Une autre observation de Malherbe porte sur ces deux vers : Yen que mesine en brùla.il assez fier il sera
Ou ■uUrc feu que d.i (^iel n'ait pu"y son audace. ^
. Fier, dit une note, en cette signification de joyeux, est peu reçu hoi. d. Normandie. » (D. I, 22, IV, 253) Malherbe s'est evidenunent .uei'".. (G) Cleon. 45, IV, 340.
(7) Cleon. 52, IV, 341.
(b) V, au mot haineux.
I)l: sens I)j;s mots, archaïsmes, latinismes, mîologismes :m
yhiUwvhc eut in-C'frré tuer I \). Lo sens vieillissait. Il a disparu, tandis (|ii'il se conservait dans //<<'</;•//•/" et meurtrinr.
Propice est employé deux fois au sens de propre dans la même élégie :
Ghainbi-e, à mou dueil secret autrefois sipropice... ...victime propice au feu qui me dévore, Sanglant, je n'estoy cheut près l'auiel que j'adore. Los deux fois Malherbe proteste. « 11 abuse de propice au sens à^ propre ». Puis :... « S'il prend propice au sens de ,orl<,d/e ou conrenfif)/e, il se trompe. » (2)
Il y a cependant des exemples anciens : Commynes parle de bateaux propices à porter chevaulx. » (3)
Soudain s'est dit autrefois dans un sens voisin de celui iVincoustaut^ rolatjc :
Les biens et les honneurs mondains Engendrent mal, sont douteux et soubdains. (4) Desporles avait dit de même :
Pour le poignant regret de vous voir si soudaine. « Soudaine, dit Malherbe, ne signifie pas iéffère ni vo/ar/e. ,, (3) Support dans : courent à leur 5î«;î/îor^ est mal pour « secours. » (6)
Terriù/r- ne siguifio pas tcrribi/is, et ne « se prend pas en français comme en lalin. (7) nOnne peut pas dire que le renom de sa force rend quelqu'un U-rrible et redoutable.
(1) Evit. Comp. 2, IV. 472. Comp. dans le ms. or. D. \, 16 .-ii le mut est SOUllgnù. "luicai
(2) El. II. 5, IV, 383.
(3) Lit. propice, hist.
(4) Triomphe de la noble dame, f 309 dans Lacirne. cité par I it salm.'" ^:!!: ■^^"•.^'^' I^'' 436. On pourrait croire que Desportes accuse samatie.ssedctreviveetuTltable, mais il est certain d'après la suite du
Zh '/^"^ '^""^t"?' ""'' ''^' ^^ '^"' ^^ 'J^'^ '^ ^"^f^'"^'^''^ «'adresse, non à la [vivaeité, mais a la légèreté de sa maîtresse.
(6) Cart. et Masc. st. 1, IV, 460.
(7) Im. Ar. Roi. fur., IV, 39y.
Littré a jugé cette observation, que ses recherches contredisaient, en disant qir.'lle « ne semble pas vraie pour le temps de Malherbe, elcurdle ne l'est pas dn toni pour les temps qui ont suivi. » (Ij
uAltcndere .lu h.lin ne signifie pas aUendrc; ci attendre en français ne signifie autre chose qnexspectare. Cette phrase est provençale, gasconne, et d'autres telles dialectes éloignées, ou italienne : Attende a far i fatti suoi (2). »
Bénéfice ne signifie pas hmefiàum. On ne doit donc pas dire : ... Qui à l'homme ingrat fait quelque bénéfice Recueille mauvais fruicl de ce qu'il a semé. (3) Beaucoup d'écrivains de langue demi-savante avaient employé ce mot comme synonyme de hienfùit, depuis Oresme jusqu'à Amyot. Fénelon le reprit encore en ce bcns, mais sans succès. (4)
Offcmer ne traduit pas offendere : « La douleur xvoffeme point, elle afflige, tourmente, trouble, etc. Une injure, une mauvaise parole offeme, ou quelque autre chose semblable. » (5) Le malheur
Ti offense pas non plus.
Malherbe donne copendaut lui-même des exemples assez analogues. (6)
Plaisant, pour agréable, ne peut pas se dire de la lumière. (7)
Durer se trouve employé dans Desporles avec le sens de supporter, soit seul, soit avec un complément précédé de à. Ex : Le vautour de Titye est la peine où je dure. Quel remède est plus propre au travail que j'endure? Dure.{^)
Durer suivant Malherbe ne se dit guère de cette façon, il ne (( signifie pas ce que fait le durare des Latins. » (9)
(1) Au mot terrible, remarque, Comp. Lafaye, Synon. au mol svvport,
(2) El. II, Av. pr.,IV, 390.
(3) D. I, p'Oc.,lV, 267.
(4) V. Littrc hèn':ficc 1 et histor.
(5) Am. crH. comp. 1, IV, 301. Comp. ib. 29, IV, 30o.
(6) Voir Lex. tome V, p. 423.
(7) EL II, av. 2, IV, 394, cop. B.
(8) Comp. encore dans le ms. B. N. Clcon. .on. o9^
9 Masc. Chev. agités, IV, 462. Comp. D. II, 53, IV, 289.
DU SENS DKS .MOTS. AHCIIAISMILS. LATINISMES. NÉOLOGISMFS 327
Ce lalinisnio élait (li'-jà ancien cl la langue classiqno, ni;.l-r(j Mallierbc, l'employa fiv(|ueinrn('!il : « La potlle vérolo le prit avec une lelle eorriijilioii (pTon ne p..n\(.il f///rrr dans la dianilnv. „ (i)
Grar/'/r csi mal pour /jrsnnlCNr, i[miiu[ on parle du poids du plomb. (2)
Te/iir ne se m(>l pas parloul on se met le /mrre des Latins, <jnel<ine ébal qui me /ir/i/if semble donc « rude. » (3)
Houbours nous avait déjà appris, et Tbistoire du mot confirme son lémoignage, que c'est de son temps seulement qu'on commença à dire : une personne vivp, une joie vive, une reconnoismnce vive, une aflrndon vive, drs manières vives, tandis que on avait toujours dil : un esprit vif, une imagination vive, une couleur vive.
Ces significations nouvelles passèrent pour « fort élégantes » et « firent fortune. »
Malberbe eût été moins novateur : il reproche à Desportes d'avoir parlé d'une ;j^//i^ vive. Le mol est là « mal » à son gré. (4)
(1) Sévigné. V. Lit. durer xr G. Malherbe ne veut pas non plus de 1 expression durer inJnimaine pour demeurer inhumaine (IV, 307) — Endurer de la souffrance n'est pas bien non plus f E/ I 8 IV 36-^)
(2) D. ir, él. î, IV, 296. . . , , , -^
(3) Berg. et M. Disc., IV, /i51.
(4) Am. d'H. 83, IV, 322.
CIIAl'ITIli; XI
DES EXPHKSSKiNs
Reste un ,1,.™,,.,. |„„,„ ;, ,.,,„„„,„, ,,^,|,^^,,,^ ^.
aux cunams do nouveaux lermos. leur .-(-il au u,„ins ,„.,-mi. ,1e c^. ,ne,. à len,. g,-, ,es anciens? (res,, ,.ép,,e-l-on, a n. . .• qua ga..dee le XYII- siècle, 11 ne ,l„i, pas à M„lh ' be 1 <n on- conservée intacte.
ne t^e'T,!!" ''" ''"''''^ P"'""' '"■^^''"'^ «'«^J» -''^ '« ''-iner. On ne uce une expression originale que par le rapprochement de mo s qu. nava.en, jamais élé unis, et, s'ils ne l'ont pas été in.n
a. „.e.t,c est ,,u',l faut trouver entre eux des rapports lointain ; on peut , uel,,uefo.s établir ces rapports sans forcer le sen^ Jcs mo s,le pins souvent il faut l'étendre par quelque ligure. Quand Despores parle de l. soif ,. n.e,; expression 'lors'nouvel,; p. end ™,/ comme synonyme imagé de besoin et de dé.i, ille
ail. .benamie pas beaucoup en général, el il n'v a .lone pas à attendre q„ ,1 se contredise ici, i, n'a aucune raison snflisanle \Z
Aussi allons-nous le voir, émondani, billant comme ailleurs sans plus de largeur de vues ni d'indulgence
^ous avons fait des catégories des e..pressions ainsi condamnées .' 1 est visible qu elles se séparent en d,.ux grandes classes. Jlall„.,be considère les unes commes illogiques et parlant impossible il retuse les autres comme insolites seulement,
(!) Cfcoa. 63, IV, 313.
330 LA DOCTIUNE DE MALHERIiE
/" Expressiona illofi'xjuos.
A. — Les termes rapprochés s'excluent. Type : privés (ïincomtancc. (1)
On voit le défaut. L'inconstance étant un vice, et considérable en amour, on ne peut pas en civa privr, l'idée de privation impliquant l'absence d'un bien et non d'un mal.
Du même genre est l'expression 5^ fairo loiif/ temps vainqueur . On peut jouir longtemps des privilèges de la victoire, « on est longtemps maître ou roi, ou possesseur de quelque chose, mais non longtemps vainqueur. » (2)
Ces remarques sont en principes très justes, mais Malherbe ne semble pas se douter qu'il y a un artifice de style qui consiste précisément à juxtaposer des choses qui paraissent faites pour ne pas aller ensemble. Il s'en tient à l'apparence extérieure. Le mot baiser lui paraît contradictoire à celui de violence, on ne doit donc pas dire qu'on viole de ses baisers, avec violer il faut « quelque chose de violent » (3) L'heureuse hardiesse d'expressions toutes classiques comme innocem?nent coupable, sagesse ignorante, malade raison, heureusement contrainte, échappe à son esprit pourtant amoureux de l'antithèse. (4)
H. — Les termes, sans s'exclure, ne s'accordent pas. Type : tenir chèrement une place.
On dit très-bien vendre chèrement sa vie, puisque l'idée de vente impli([ue celle de prix, non tenir chèrement, puisque cette idée de vente n"a aucun rapport avec l'idée de garde, (o)
Il arrive souvent qu'on aboutit à ces incohérences par l'ellipse maladroite d'un terme nécessaire qui ferait la liaison, kmû perdre son temps est bien dit, vivre sous ramourcusc loi, ou sous la loi
(2) D.l, cont. am., IV, 269.
(3) Im. Ar. Roi. fur., IV, 399,
(4) Voir 7m. Ar.Rol. fur., IV, 400. Clcon. 8G.IV, 3.'iO, D. 1,69, IV, 2^^2; ib, pi. 1, IV, 261. Comparez ce qu'il dit de pom'chasscr des ri'jucurs [Cleon. 1, IV, 328).