‹ La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur DesportesChapitre 49 sur 106 · DES EXPRESSIONS · texte numérisé non relu

DES EXPRESSIONS

d'atuofir Gsi Russ'i voc^n clans lo langage droliqiic. On no pont pas (lire toutefois pcrdrf son temps sous l'amoureuse loi, il faudrait ajouter à vivre : perdre son temps ù vivre sous ramoureuse loi. (1) Quelle que soit la cause, ellipse ou métaphore vicieuse, il faut se garder de ces façons de parler.

hu. fureur ne dompte pas; (2) une bouche n ouvre pas de rjémissements; (3) des cris ne sont pas f/uidés dv fureur (i) des flammèches ne saisissent pas le cœur; (5) l'œil ne tressaut pas de clarté; (6) les feux na pressent pas : (7) un pré n'est pas ffruri de verdure, ni ombragé àa fleurs. (8).

Et il ne faudrait pas croire ({u'il suffit pour masquer ces négligences de cette figure qu'on appelle zeiigma, et qui consiste à rapprocher d'un premier mot un autre mot qui s'accorde avec lui, puis h. en faire passer à la faveur du second un troisième, qui sans cela n'irait pas avec le premier.

On ne peut écrire de quelqu'un qu'il est tout possédé de charme ci do poison. « Charme est bon, poison, non. » (9)

Il faut dire que les poètes du XYP siècle avaient singulièrement abusé de ce procédé. Régnier a écrit :

Desus les bords du Tibre et du mont Palatin. (10)

Desportes ne se gêne même point pour mellre en tète celui des deux termes qui ne convient pas et dire :

Me fit succer des feux, des soupirs et des larmes! (11)

[\)Am.d'H.E\. 3, IV, 309 Comp. Ib. 3i,IV, 310, ce qu'il dit delexpression courrier du nirrite d'une dame.

(2) Div. Am. dial . 1, IV, 423

(3) Clcon 50, IV, 341.

(4) Im. Ar. Angel., IV, 416.

(5) Cart. et M. masc. de faunes, IV, IGO. (fJ)/m.ylr. Angel., IV, 415.

{l)Cleon. 49, IV, 341. Coiiip. /;;(. .4^-. M. deRod., IV, 404.

(8) Im. deVAr. Angel., IV, 416, 417.

(9) El. I, 19, IV, 376. Comp. Div. Am. si. du Mar., IV. 445 et D. Il 55 IV, 290. ' '

(10) Sat. G, v. 3.

(11) Cleon. st. 1, IV, 332; Comp. D. 1, ch. 3, IV, 208.

332 i-\ nonmiM-. ni: Mvi.iir.unK

Mallici'lto sii[)|)iiin(:' (11111 coup et l'alms cl l'usago; médials ou immc'dials, 1<'S rapproclicinciils de mots doivenl (Mro l'i^^ourcusument jiistiliés. (i)

^. — Expressions insolites.

Nous voici an'iv<';s à des e.\[)ressions qui n'ont d'anli't! vice pour la plupart que de n'être pas en usage, lillles ne pèchent pas contre la logique, elles n'ont pu néanmoins trouver grâce.

Cependant la plus audacieuse peut-être, si l'on considère les

procédés qu'il a fallu employer pour les former, se trouve dans ce

vers :

Le dueil qui grossist mon courage

En partant de l'expression avoir le cœur fjros, on a dû d'abord substituer coiirni/e à cœnr, puis donner à l'idée la forme aciive ; c'est plus qu'il n'en faut pour que Malherbe « doute (ju'on puisse parler ainsi. » (2)

Tout ce que l'analogie amène à inventer lui est suspe<',t, les listes qui suivent vont le prouver surabondammenl.

A. — Expressions faitesen substituant à chacun deslermesd'une expression cxislante un terme analogue :

« Vâme en feu^ lœil en pleurs sont bonnes con^lrnclions » ; mais on ne peut pas dire par analogie : la houche m retjrets. (3) De même, « en lempeste et en calme on court lousjours fortune » est souligné dans le manuscrit, sans doute pour une raison analogue. (4)

\\. — Expressions créées en substituant à l'un des termes d'une expression existante un seul analogue. Type : ^z c/y///?/^.' sr /o/^r/r.

(1) Pellisson toutefois trouve encore à redire dans un vers même de Malherbe : (éd. Cli. et Mén. III, 62).

Et nous rend l'emljonpoint comme lagiiérison.

(2) Am. d'H. comp. 5, IV, 315. Il barre de même mnn co;nr crcn par la peine {Div. Am., coinpl. T 232'' v°) Un tombcuu est blain: de li.<, il no blanchit pas de Us. {Epit. de Quelus, IV, 4G6).

(3) Am. d'H. 35, IV, 310.

(4) El, 1, 16, 1° 186 \\

i)i:.s i:\'i'iu;ssioNs

<:Vsl nii.l (lit, maloTé l'analo-ie .U^ rrspniv sr fnn,/r. | (),

peut ilir.Mi.m plus /o rof/r^-t sv fondr^ m /a ,,loirr ni, rrsju-ll se fonde. (2i

Fmrr lrnpJ,vo^ faire vir foire „.. val..,.! lir.i, mal-iv/.//;-^.o//qw'le, hntin (..xpressioiis aujo.ir.ri.ni .lispani.^s).(:i)D(' mr,n<.. ...i .„• dit ^'A^serréiVunfait, malgré serré de douleur, de pi.llé,(',^ maffirnier (ou plutôt affermen un propos, nialgTé affirmer une proposition (o) ui enanp'ir une douleur, malgré enuie/rir une plaie, ((i)

Ui.'u nomonlro uii.Mix la limidit.'. de Malherbe que rohservali..u suivante à propos de saccager la vie: « Je dirois sacca,/er une place on (pielquc chose qui peut rtre pris pour une |.lacr comme cœur, unie, etc... » (7)

G. — Expressions créées par la substitution d un synonyme à un des termes dune expression déjà faite. Type :/«/><- souvenance.

On dit faire mémoire, tio^ faire souvenance [^) {t,vA^v(, avoir souvenance).

Mettre en peine est bon, non mettre en souci ; (9) blesser la raison passe, non navrer la raison (10); la peine me reprend no vaut pas mieux. On dit bien : 7nonmaf ma douleur, ma fiérrr ma repns ,.| autres semblables, non ma peine. (M) Malliei-b.' va jusqu'à condamner louer l: honneur ,\q quelqu un; il faut dire le célébrer (12).

(1) i). Il, 33, IV, 282.

(2) FA. II. 2, IV, 380, Berg. et M. dial. 1 IV 453

(3) D. II, V>, IV, 275, Am. d'H. 50, IV, 313.

(4) Im. Av. Ang. , IV, 42ù.

(6) D. I, ch. 3, IV, 268. Comp. Malh. I, 3'J, var.

(7) Div. Am. ch. I, IV, 427.

(t))////. Ar. Rod., IV, 400.

(10) D. II, ch. 3. IV, 285.

(11) D. I, contr'uai., IV, 270. Co.np. C/.o.. st. T 135 v», où se trouve lexpres^ i^ion : le mal prend ame, rayée dans Teseniplaire oric>-inal

(12) Z). II, st. 2, IV, 285. Co.np. ce cin-il ,lit de cn^oir'droit pour avoir

m" n:7;;::'^^^l^'T^^:^, ^^^"^^ ^^--^ ' ''^P^^- (Corn.

334 LA DOCTUINi: DE MALHERBE

D. — Ici, il no s'agit mrme plus d'ime subsliliilinii de mots, mais d'un simple changement dans la syntaxe des mois qui forment l'exprossion. On dit fort bien jeter les hauts cris, mais pas se plaindre à hauts cris; (1) tout ce que mon cœur désire est très correct, mais il n'en faut pas tirer celte conséquence qu'on peut dire désiré de inon cœur (en style moderne : par mon cœur) il faut dii'e désiré de moi. (2)

E. — Il n'est pas jusqu'au procédé cher à Racine et surtout aux post-classiques du XVIIP siècle, qui consiste à remplacer le concret par l'abstrait, dont Malherbe ne se défie :

0 Foy, grand" deité jadis tant révères Des innocentes mœurs de la saison dorée,

ne lui paraît pas irréprochable ; il oui préféré des esprits innocents ou des peuples innocents de la saison dorée. (3)

Avec ce parli-pris do tout refuser, Malherbe en arrive à ne plus vouloir des alliances de mots les plus naturelles, quelquefois les plus heureuses.

Prenons pour exemple les choses d'amour, A l'enlendre, une beauté ne blesse pas le cœur (4), un regret ne peut pas le charger (S). ni la rigueur le tenailler (6), ni le/<?z/ de l'amour rallumer (7).

J'apprends d'autre part qu'on no peut écrire que la?, flammes ruissellent (8), ni qu'un regard respire la pitié (9), et ainsi de suite.

(1) D. II, songe, IV, 279.

{2) El. II, 5, IV, 382. Comp. Cleon. Ch. ,3, IV, ,34G ; D. U. .Vi, IV, 290.

(3) Cart. et M. Pour la Masc. des cheval, lldèles, IV, 461 .

(4) Cleon. st., IV, 342 ; Comp. El. \\, av. 2, IV, 392. Des expressions analogues se trouvent en prose et en vers au XVP siècle. Le XVIT les a conservées (V. Lit., blesser 2). On se souvient que Mallierbe ne veut pas non plus du mot entamer.

(5) El. I, 19, IV, 376. Comparez Hugo, Hcrnani : J'oul)liais en l'aimant la liaine qui le charge.

(6) D. I, 10, IV, 251 ; Cleon. 34, IV, 337.

(7) 11 faut garder cet o//ume>- pour les flambeaux, cierges, etc., Cleon. 67, IV, 340, Comp. D. Il, 21, IV, 278 et ib. I, ch. d'am., IV, 265.

(8) El. I, 6. IV, 359.

DliS EXPRESSIONS

11 iaul s .Il tenir aux expressions banales, mais reçues ; quand on peut dire envoyer ou ;;.;./.;• au l.aut du ciel ,a renommée, à quoi bon imaginer qu on Yy plante, comme un soldat qui arbore ses couleurs sur une place conquise (1)? On a accahlé par un fardrau^ pourquoi <lire ./a,.;./.' (nous dirions, nous, ../.,..) (2). L'air .../.«..' ^. fleurettes {6), ne plaît pas non plus à Malherbe, ni mrme ce vers luul classique:

J'ai sur voslre constance assis mon IjastimenI (-1). Terminons sans vouloir faire de ,,oi„le, |.ar lexprcssion n>/,e dmventwns, Jonl Jlallierbe n'a pas cru avoir Ix'soiu (3).

La religion .les mots, poussée jusque-là, nest plus une sauvegarde, mais un fardeau. Il ne s'agit plus ici, comme ailleurs, de bon goût n, de mesure (C), ce ne sont plus les excès de rimaginalion qui sont en cause, ni les excentricités du style, c'est le style même On comprend dès lors ce que veut dire M'" de Cournay quand l'Il" IM-etend que l'école a fait „ un point capital de sa règle de I interdiction des métaphores, hors celles qui courent les r^ics et que les artisans pelotent depuis cinquante ans. Il était nainrel que ces gens barrassent le verbe .. orienter „, ils n'avaient que faire du mot puisqu'ils ne voulaient plus de la chose et qu'au . lieu de perles et de diamans ,. ils n'oll'raient plus à la .Aluse que les « IJijoux de verre d'une espouséo de village >. (7)

Heureusement le XVII- siècle, en général si lidéle aux doctrines de son maître, l'a abandonné sur ce point. Les Précieuses ellesmêmes écrivains, si exigeantes pour les mots, .se sont montrées luvorables aux néologismes d'expressions. Elles en ont fait, elles

(1) El. I, 17, IV, 371.

(3) E-pU. Heg. sur la mort de D vilî w a~(\ n^ donpté une autre observation El. il, 5 IV, 382 ^'^P" '"^ '' "^^"^^ "^^^

(3) Kayé dans le ms. or, Bergerie, baiser. ^ 301 v°

(4) D., II, 21, rayé dans l'original,

îfi! ?'- /'•/■.•^"''' ""'•*• L'^^^Pi-e^^sion est dans Régnier. Sut. I\ (0) C était la ce que Malherbe poursuivait a„^nH !i r. , •

(7) V.Omi. 590,597, 425. 430. ' ' ''^ '^'-^

,'{'{() LA nOCTIÎlNK DD MMJIKIUU-:

oui .lussi diiiiiK' cours à (r;inli'c>, (lu'oii leur ;i[t|ioil;ii[, srtuvaiil |)ar là la laiimic (II' la si'cjici'csso cl de la sh'i'iiité volontaires (I j.

.Maihcrl)!'. lui, (Hait Irop al)sohi j)our l'aire ces iH'scrvcs. Il va jiis- (lu'aii boni dans sa liaiiic du luxe. Organisant le français comme sou lo^is, il le niciihlc de (| uchpics cnilaiiics de mois, ainsi que sa chanilire de six chaises de paille, ['2) Les idées qui se ])réseiiteront en trop feront comme les visiteurs ([ui arrivent par surcroît et resteront à la porte.

Quant aux ornements, ils sont r<'préscntés h 1 iuli'iicur pai' un tableau, (ju'ou met lanh')! au-dessus de la table, tantôt sur la cheminée. Les ornements de la langue sont les images et les expressions à eiïet: si on sait en changer les dispositions, peu importe (ju'elles reviennent toujours les mêmes. Les modifications daménagement suffisent pour la variété. (3)

('et amour de la pauvreté, chez un homme qui a si peu d'idées, ressemble sans doute un peu au mépris que le r(m.ard de la fable témoigne pour les raisins, Malherbe n'aime pas la ric'aesse parce .1' qu'il ne peut y atteindre ; mais il l'ignore plus qu'il ne la jalouse, il ne sait pas les jouissances qu'elle donne, se croit sincèrement, naïvement assez fortuné, et c'est de gaieté de cœur qu'il abandonne ce nécessaire qu'il croit superflu, semblable en cela non plus au renai'd vaniteux, mais suivant un joli mot de M"° de Gournay, au pauvre lièvre naïf qui s'enfuit troussant sa courte queue de peur qu'on ne l'attrape par là, ayant ouï dire qu'un renard a été happé par la sienne si plantureuse (4).

(1) Vaugelas, I, 213 : Il n'en est pas ainsi fcomme d'un mot) d'une phrase entière, qui estant toute (îomposée de mots coimus et entendus, peut estre toute nouvelle, et neantmoins fort intelligible, de sorte qu'un excellent et judicieux Fscrivain peut inventer de nouvelles façons de parler qui seront receiies (ral)ord, pourveu qu'il y apporte toutes les circonstances requises, c'est-à-dire un grand jugement à composer la phrase claire et élégante, la douceur que demande roreilie et qu'on en use sobrement et avec discrétion.

(2) Voir sur ce logis de la rue Croix des Petits-Champs Feuillet de Conches, Caus. d'un Curiexcx (IV, 7).

(3) Qu'on compte dans ses œuvres le nombre de fois que reviennent les Parques et leur soie (I, 83, 53, lUi, etc.). Et le royaume des (leurs de lis! (1. 83, ^5. 90, 110, 201, 236, 253, 183, 216, 394). Encore, fort de ses doctrines, Balzac lui reproclie-t-il jusqu'à cette image même! (II, 571)

Section 3 l)H LA GRAMMAIRE

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