‹ La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur DesportesChapitre 51 sur 106 · DU NOM · texte numérisé non relu

DU NOM

Adjectifs et substantifs On sait que les grammairiens du XVP sI.m^Ip Dm w • d

et^do celle du fe„.„.„. Musset e, Maupas en usent encoj de la

RiiMi n'indique que Malherbe eùl ose nlus nnVnv , coUo tradition, ni qu'il ai, eu un sen.in, n I„\i ^ S; i:!^^ -1" on J-"^laMi.. entre ces deux eatégoWes de „.i """"""

oo..ne nîlus allons eLter de^e Zlrr""^ ^■"''"" """"'""■

1- S»'-^laat;f employé adjecth-emna. - Dans ee, ver« • Puisque des ceps d'Amour la Raison me dépestre, Et le pou.o^,■ tyran dun œil trop rigoureux (2;

3^;0 LA DOCTRINE HK MALHRRBn

pouvoir //yyv//^(lil Mnllicrbo, osl mal pour hjnnniir. Vax eiïcl, celle p('ri|.liiusc aflaiblil la phrase el n'est là (pir pour la commodilé du

vers.

Mais je ne crois pas quil faille iiilerpréter la remarque comme une condamnalion des appositions de ce genre. Mallierl)e savait bien probablement, qu'cllc*s sont nécessaires à la langue, qu'elles nous ont fourni une foule d'adjectifs, par exemple ceux qui expriment les couleurs, dont les noms ont presque tous commencé par être des substantifs, témoin violet, pourpre, vermeil. (1)

En outre, tous les auteurs ont tiré de ce tour de nombreuses ressources (2). L'observation étant unique et i)ouvant s'expliquer autrement, il n'est donc pas à supposer que Malberbc ait voulu les leur supprimer.

2' Adjectif employé substantivement. — A. —'Desportes ayant

écrit :

Si tu es juste, Amour, tu me dois délier, Ou par un doux effort cette dure plier. (3)

Malherbe a relevé le dernier hémistiche, oii il n'y a rien à reprendre (à part la transposition) que cet adjectif joint à un démonstratif. C'est là sans aucun doute ce qu'il a entendu blâmer.

Il n'était pas d'usage en effet, pas plus du temps de Desportes que du nôtre, de construire ainsi ïnùieciiî dure. Deimier nous renseigne sur ce point: « On dit ma belle, ou la belle, ma rebelle, ma cruelle, mon inhumaine, l'ingrate, l'infidelle. Les amoureux des siècles passez ont mis en lumière une telle façon de parler. On en trouve encore quelques autres amie, ennemie, amante, amoureuse, rigoureuse, guerrière, homicide, inconstante, mais c'est le vray que ces

(1) Comp. Darniesleter, Créât, de. mots nouveaux, \^. 10 et GO. Voyez aussi ma Gram. histor. p. 14G.

(2) On sait quel usage en fait V. Hugo par exemple :

Des vers titans parmi des fougères géantes Fourmillent

(L'âne, Coup d'œil général).

Avec vos rhéteurs dieux et vos pédants principes

{Ib., L anc entre dans le détaill.

Kl' NOM ,3;;|

qualor/.e noms passent en verln de l'nsaso, aussi bien poursubslanlils que pour a.ljeclirs(l;. Kt il cite les vers où Desportes a employé ces mots, u eu pratiquant de 1res bonne sorte. » (2)

Le mot <i,n'r n'est pas parmi ceux-là, (c'est sans dontc'toul ce que Malherbe a voulu faire observer), et il ne dépend pas d'un .^crivam de l'y ajonter, la langue moderne pas plus que celle du XMP siècle ne le souffre. Mais la remarque n'a pas de portée générale, clic vise l'abus, non l'usage.

« On a veu de nostre temps, disait Driml.'r. .|iiclques Parles licencieux qui ont voulu donner cours à plusieurs termes de cette açon, disant ainsi, parlant de leurs maistresses, ma divine, ma brave, ma parfaite. Mais cella estoit si Gallimatias et hors de mesure que rien plus, aussi on l"a lejecté comme chose non moins impropre que nouvelle. » (3 1

Deimier comme Malherbe a raison, ce qui ne veut pas dire toutefois que la langue ait accepté telle quelle la liste de ses quator/e adjectifs.

D'autre part il commet une confusion qui gâte toute <a • romarque. Le cas des adjectifs employés avec un possessif ..'es't pas tout à fait celui des adjectifs employés avec l'article. On ne dira pas : je vais prier ma tendre et intimider ma craintive, tant il est vrai que, l'article défini étant en français la véritable caractéristique du substantif, il peut donner beaucoup plus facilement la quahtéde substantif à un mot quelconque que les possessifs ou delerminatifs qui semblent le remplacer dans certains cas.

IL Malherbe relève aussi l'emploi de quelques adjectifs masculins qui, joints à l'article, font fonction de substantifs. Ex • aa clan- de votre teint, au vif de /a flamme, au clair d'une chandelle U) au fort d un danger, choisir le parfait d'un ouvrage (5).

(1) Acad. p. 41 1.

(2) Ib. p. 416.

(3) Voy Desp Epit. f 306 r» ; Comp. de Bradamant, ^ 245 i- /) i 5, r 14 r ; Am. d'H. comp. 2, f 101 \- ' ' ''"'

(4) D. Il, st. 2, 296 ; Anu d'H. cli. 5, IV 313

.>ai. \oii tLi. ij, Av. 1°; Am. dH. 6; D. U, 10.

Mais là non plus ses obsorvallons n'ont aurnno portée g.'néralo. Il lo .lit Ini-inrmo : « Cos adjectifs pour substantifs no sont pas tous indliïéremniciit rccevables. » (1) H se souvient, en effet, quon d.t et qu'on cbante sinon au clair de la chamklle, du moins au clair

de la lune.

Dans ces conditions la remarque vaseulement à ceux qui, comme

du Bartas, écrivaient :

Afin que so7i plus beau se montre encor plus beau.

« Du Monin s'en estoit accommodé, paraît-il, au long et au laro-e » mais « parce que c'estoit son plaisir d'escrire contre la reiolè » (2) Ronsard en avoit peu usé et Du Bellay avait pris soin d'avertir le poète que si l'on pouvait dire : le liquide des eaux, le vu>/de de l'air, le fraiz des wnhres, l'epes des forestz... c'était a condition « que telle manière de parler ajoulast quelque grâce et véhémence : et qu'on ne disoit pas le chault du feu, le froid de la f/lace, le dur du fer, et leurs semblables. » (3)

Malherbe ici, pas plus que dans les deux cas précédents, n'innove donc rien ; il apporte seulement un peu de sévérité.

Formation du pluriel des substantifs.

„ Fuis lant que tu pourras, dit Malherbe (4), les pluriers des mots eneiiil: écueuif recueuil, accueuil, cercueuil, orgueuil. OEuil est excepté ; aussi son plurier i/e?^j: est anomal. Quant à moi, je ne donnerai jamais de plurier aux mots que j'ai allègues ci-

dessus. »

L'ancien usa^e, quoique perdu, avait bien laissé quelques traces.

Suivant La Noue (5} qui écrit à la lin du XVP siècle, chevreuil l^^y^^

. vait encore faire clievreux. Mais en a.lmettant que cette prononcia-

(1) D. II, st 2. IV, 296.

(2) Deim., Acad. 413 et sv. Voir ma thèse latine.

(3) DuBell. Z)cA etlll.W,^.

(4) Cart. et Masc. Pourlamasc. des chevaliers agites, lV.4bd.

(5) Thurot, Pron. fr., II, 82.

hV- NO>r

t.on.ul rlr régiilièro ot lui .•ii.j.nmvro par l.'s gens ,],. ],on usa^v, oV'tail là un accident C/ierreux conim.' //.v/.y élail .léjà. au XVP aiissi bien qu'au XV1I<^ siècle, « un pluriel anomal ».

Il csl vrai que les autres pluriels en .• sont déjà apparus : orguei/s est dans Marot. (I)

Maisr,.nMll,>, déshabituée des anciennos formes, n'était pas faite aux nouvelles; de là des hésilalions toutes semblables à celles qu occasionnèrent au XVIP siècle et jusqu'à nos jours certains pluriels des mots en al, ail : juiscal, naval, portail.

Malherbe est donc embarrassé : il admet alors la solution la plus commode ; pour se dispenser d'opter entre ces pluriels, il les sup- v prime. Cette niélbode simple et peu hasardeuse a été suivie peu- J dant longtemps par les grammairiens. Ménage décrète ainsi HT suppression ,les au.r ; Chiftlet celle des bercails et des bestiaux (2) ; ctaujour.rinii encore on nous enseigne i[ue amical, colossal, filial pénal ^ etc., n'ont pas de pluriel. (3)

Seulement l'usage dans beaucoup de cas a passé par dessus ces règles, particulièrement par dessus celles que Malherbe avait élevées.

Des cinq mots cités par lui, trois sont concrets et deux sont abstraits. Les premiers ne pouvaient se passer d'un pluriel, sinon on n'eût pu dire en français qu'autour de telles plages les ^'c//^//.ç sont nombreux, qu'on a fait des recueils de bons ou de mauvais mois, ,,u'un cortège était formé d'une longue file de cercueils. .-Vussi trouve-t-on i)artout des exemples de ces pluriels.

Du Perron a dit écueils comme Desportes, et M"* de Sévio-né a repris la forme : Voilà des écueils à ma constance et ces écueils se rencontrent souvent. (Gr. II, 60) La Uochefoucauhl, Boileau ont écrit de même : Des écueils de la cour il sauve sa vertu. (Sat. V) La haine et la fiatterie sont des écuriU où la vérité.' fait naufrage - [Mém., cité par Hichelet). ^

Recueils et cercueils se rencontrent aussi, et si le second n'a pas

(1) V. Littré. Orgueil, Rem.

(2) V. Thiu-ot, Ouv. cit. II, 73, %2.

(3) Cliass., Gram. fr. p. 57.

BRUNOT

^r^^^, LA DOCTRINE DE MALHERllt:

été enregistré par l'Académie, il a été employé par nos grands écrivains : Ex. Les moines s'écartent et laissent voir cinq cercueils couverts chacun d'un drap noir (V. Ilug. /.«c. /^or.r/w, act. III.

se. 2.)

Les pluriels d'acciiei/ et d'orf/Kci/ semblaient moins nécessaires, surtout depuis iinorr/,/ri/ avait perdu le sens à'outraf/e, injure qu'il avait au Moyen Age et qui le faisait souvent employer au pluriel, (l) Néanmoins ils ont reparu, semblables aux pluriels ordinaires, dans notre siècle et même auparavant. (2)

Malherbe a donc été battu sur ce point particulier, il n'en a pas moins fait école, comme nous l'avons dit plus haut.

Ei7iploi du pluriel

Nous verrons, en traitant des noms de nombre, que Malherbe n'entendait pas qu'on parlât témérairement de cent hommes, alors qu'en les comptant on eût pu n'en trouver que quatre-vingt-dixneuf. Dans la mrme pensée, il ne souffrait pas qu'on confondit un et plusieurs, et qu'on donnai la marque du pluriel à des noms qui ne désignaient qu'une unité. Pas plus que des nombres cent et mille, on ne doit, suivant lui, abuser de Vs du pluriel, qui est un chiffre, elle aussi, à sa façon : « Quand on lui disoit que quelqu'un avoit les fièvres en plurier, il demandoit aussitôt : « Combien en a-t-il de lièvres? » (H) C'est logique, en effet. Mais alors pourquoi Malherbe veut-il écrire ^n/f^.s- (4). Combien rend-on de grâces? Le pluriel est-il indiqué parce que la reconnaissance s'affirme, comme on sait, par des preuves réitérées?

La similitude des deux cas pour lesquels Malberbe impose deux solutions contradictoires, eût dû l'avertir qu'il y a là des questions de tradition et d'usage.

(1) Godef.au mot Orgueil.

(2) Littrc (Orgueil, iîem.), cite des exemples de Sévigné, Scribe, Delà-

vigne.

(3) Rac. dans.Malh. Lai. I, 8.j.

(4) Bcrg. et Masc. IV, •449.

Ijl nom

Malherbe se (rompe aus.i sur <iu..|.,„.s autres point, parlicu- 1-ors. On (lisait depuis longtemps : ,< reprn./r.ses rsj.rits ; ^tre hors dr ses esprits (1), et tous les poètes classiques ont ronlinu.'. n,alc.,-é Im, - peut-être- sous l'intlueucc .Je la théorie des esprit> animaux, — à éerire de la sorte (2).

Les médecins non plus nont pas eonseuti à reconnaître qui! n'y avait quun poumon, malgré les menaces de Malherbe (31 Ils disent mr.me plus souvent /.. poumons, au risque délaisser croire « qu un homme en a trois ou quatre douzaines. >. (A\

Mais il ne faut pas triompher de Malherbe à pro,)os de ces erreurs isolées.

Les observations qu'il fait ailleurs à Desportes sont en o-énéral lort judicieuses.

Pourquoi le poète avait-il employé le pluriel ici :

Quels destins rigoureux, quel horrible melïait (5) Rend un si ferme nœud soudainement delfaif?

(^"est la tradition latine, dira-t-on, soit. Mais dans ces deux vers :

Tout ce que l'univers enserre

Le feu, l'air, les eaux et la terre, (6)

A quoi bon le pluriel /es cau.cl Malherbe a raison de le souligner Le plural peut être dans certains cas augmentatif, et contenir une Idée de grandeur. La profondeur des eaux dit tout autre cho.e que la profondeur de l'eau. La langue a donc là une ressource. (7)

Mais précisément, ce serait la gaspiller que d'imiter ici Desportes,

(1) Littré cite des exemples de Marot et de Montai^-ne

„lf^ n^P'y'^^ ^'^ ^'-''"'^ ^'"^'^ ^•^'■«- ^- ^^- 11. 53, IV, ^81); Clcnn. 48 IV J^O ; Dtv. Am. st. du Mariage, IV, 1 tG.

m « On ne dit point qu'un liomme ait des poumon, et ne nVallù-.ie ms qu .1 y a plusieurs lobes au poumon, car tu serois un sot. . [D \ uL I\, 2^, IV, 267) : Comp. Div. Am. st. 1, IV l-> ^ ' ' '

(5) D. Il, 35, IV, 284.

(6) Am.d'H. cil. 10, f° 113 r".

(7) Et Malherbe en use fort [bien. V. Introd. gramm. p. \xi et des lemarques de Ménage p. 142, 143, 247 de son édition . ' " " ' ^^ ^"^^

3^(J LA DOCTIUNK DE MALHEKÎJË

qui n'a mis le pluriel quo pour (hiler un Inalus comme il le fait

souvent. (1)

Malherbe est aussi clairvoyant quand il r.q.rcnd lo singulier dans

ce vers :

Son propos me chassoit, ses yeux me rappelloyent. (2) Le singulier n'est là que pour éviter la répélilion du mot ses. qui ferait rimer les deux hémistiches.

La doctrine est donc juste : le nombre doit (Hre celui qu'exige la pensée, et non celui qu'amènent les fantaisies du poète ou les besoins du versificateur.

Au XVl" siècle on en avait usé un peu librement. Ronsard ne considère guîM-e que sa commodité.

Et pource n espérez grâces ny courtoisies (V, 51) La mer tonne à ses bords, que les vents pesle-mesle Martellent pleins d'esclairs, de pluyes et de gresle. (Ib., U).

Régnier ajoute un s sans difficulté :

Captivant les Amans des mœurs ou du discours,

Elle aura du crédit en l'Empire ^'amours (Sat. VU, GO).

La réaction de Malherbe ne fut pas excessive. H n'a pas touché aux libertés qu'une langue doit garder dans l'emploi des nombres, et qui lui donne le moyen d'alléger la phrase et d'y marquer diverses

nuances. (3)

Si sa doctrine avait été développée, elle eût sans doute apporté quelques restrictions, mais rien n'est plus arbitraire qu'un procès de tendance.

Du genre dans les noms.

Voiciun certain nombre de substantifs, dont Malherbe a contribué à lixer le genre.

(1) D. II, de la jalousie, IV, 283. Comp. Dlv. Am. St. du Mariage, IV, 416.

(2) Clcon. 12, IV, 331. Comp. Bercj. et Mnsc. dise, IV, 451.

(3) Ménage, Ed. de Malh. 111, 61, cite des exemples de ces pluriels.

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