I. BienlK'urrux. A propos do ces vers
Si j'osois inedouloir des maux ([iie vous me faites... Quel amant plus que moy se diroit bien-heureux?
Malherbe mot on marge : « Où a-t-il appris à dire plm bini heureux que moi? Bienheureux ne se joint point à plus; oui bien malheureux. On dit : qui est le plus malheureux de vous deux? cl non : qui est le plus bienheureux? mais simplement : qui est le plus heureux?
Il ne serait pas diflicile do justifier Desportes et de montrer que Malherbe a mal lu. L'adverbe plus, ainsi éloigné, tombe sur le verbe.
Mais l'observation est curieuse en soi. Elle marque la décadence prochaine de Viii\]çci\î bienheureux. Composé comme malheureux, il semblait devoir atteindre la môme fortune. Il a pris comme lui (les degrés et on trouve au Moyen X^e plus bienheureux aussi bien quc;;//.s- malheureux. A-t-il jamais eu cependant la môme unité que malheureux, c'est douteux; l'existence du simple heureux, son synonyme, rendait la composition sensible. Et do nos jours, sauf dans certains emplois presque particuliers à la langue religieuse, il n'existe plus guère comme mot composé.
Etrange contradiction do l'usage que Malherbe i.ulique lui-môme sans la constater ! A la môme date où heur disparaît devant bonheur, bienheureux commence à céder définitivement à //^^/;t?/j, dernier de sa famille déjà presque morte : beneurer, beneurance] beneureement, beneurte, etc.
2' Aine. Dans roxemplaire de la lî. N., lo vers suivant est souligné :
Je sors, des Dieux la plus aisnee, (2)
(1) El. 1,18, IV, 375.
(2) Masq. des Visions, T 319 r°.
Malherbe ne voiil probablement pas de ce superlatif. En effet, le mot aiiK- est une sorte de comparatif par lui-même ou de superlatif relatif suivant les cas ; l'alnê de deux, de trois enfants correspond, sinon étymologiquement, au moins comme sens, à le plus âcji't de deux ou trois enfants. Plus aîné ou \o plus aîné est donc une expression doublement absurde, par rapport et à l'élymologie et
à la logique.
Mais on sait que ni Tune ni l'autre n'ont rien à voii- dans les lois aveugles de l'analogie. Supérieur ne comporte pas |dus de degrés qu'a/;t^^ et on dit, on écrit mC^ me plus et le plus supérieur (1).
Le peuple dit depuis 1res longtemps ;:</«s meilleur [2) et plus pire.
Ni plus meilleur ni plus aîné ne sont cependant parvenus à vaincre la Iradilion et l'opposition des grammairiens.
P/i- e/y^^■/r. Desportes est repris deux fois pour avoir employé ;>?"r^ comme neutre au lieu de ;;/.s' : Tel est mon martiro, que... Je ne puis avoir ;;/;r, et : Le ciel versa sur moi ce qu'il avoit de pire. (3)
On sait les distinctions que la grammaire moderne a essayé do conserver entre ;;/« et;r?r^ adjectif. Quelques-unes sont réellement observées, ce sont celles qui restreignent l'emploi i\(^pis, qui interdisent par exemple de l'employer avec un substantif et de dire : le pis état.
La véritable raison de cette obéissance est que la forme pis sort
de l'usage, elle n'a donc aucune tendance à empiéter sur sa voisme.
Mais nécessairement l'inverse n'est pas vrai. Malgré la règle de
Malherbe et de ses successeurs, le peuple et les écrivains ont
employé ^^/r^, en le rapportant à une expression neutre. On dit
(1) Volt. Let. à Lelcain, 26 oet. 1760.
(2) « Qui est un vice d'autant plus pardonnalMe qu'il est pris du grec ». H. Est. Conf. p. 78.
Il fout noter que l'idée nécessite quelquefois la création de degrés dans des choses qui ne semblent pas en comporter. J'ai entendu expliquer dernièrement à un prédicateur que Marie était la plus heureuse, parce qu'elle était la plus vierrje!
(3) Div. Am. conip. 5, IV, 444. Am d'H. comp. 2, IV, 310.
.laii>; la lan-iie coiiranlc : rr qui rsf pirr mrorc, c'r^t qur... Jr ji'ai jnmnh rim ru drpnw, (>t on lit .laiis La liruyèi-e : Ils prenneiil do la cour ce qu'elle a (U^ pire. (1) L'exemple est (oui semblable à (vlui ,1,^ Despoiles.
Superlatif relatif.
A propos Je ce vers :
Et le cœur plus devôt qui fut oncq en servage. Mallierbe ajoute : « Il faut dire Ir cœur lopins dévot. Si la comparaison était devant le comparé, il faudroil dire: Ir plus dévot 'cœur. Règle infaillible. » (2) C'est la même que donne Maupas. (3) Malherbe en exige partout Tapplicalion. Il ne veut pas qu'on dise par exemple :
Et les derniers enfans sont toujours mieux aimez ;
c'est ne pas sembler se douter qu'il y a ici une distinction de nuance à faire. (4)
L'adjectif /jrm/^y est assimilé aux superlatifs. Il faut dire : IJien que tu sois le premier Q{ non premier de la bande céleste, (.j)
.l<^ ne connais qu'une seule concession faite par Malherbe, c'est dans ce vers :
Celle pèche le moins qui ha plus de licence.
« J'eusse dit le plus parce qu'il y a le moins. Toutefois il peut passer. » (6) ^
(1) Caract. ch. 7.
(2) D. II, son. il. Ib. st. 2, IV, 28G, 200. Comp. Kl. II, \v o jy .^.^o hpit. Comp. 2, IV, 471. , • \. ^, in, .5.m.
(3) « Nous usons partitivement .lu coniparatir au lieu que les Latins .«m- DuisTnl '"P'''^^V''' ''''"' '^PP"q^>'^n'^ devant luy les articles deHnis et f^^ H n^'''^"' '*"' particules partitives : de, du, Achille a esté le plus ICI t des Grecs, Cicéron, le plus éloquent des Romains » 50 r (1 éd 91^
s^nl 2'\' '^^•'- ^^^''^"^'''*^"' ^^' P- ^^~- '1 fa-'t noter que Desportes n'avait sans doute pas songé à cette nuance, comme le prouve un autre passade souligné dans le ms de la Bib. Nat. V. Clcon. 93 ^ ^
(5)Z). I, ch.d'Am. IV, 2G5.
(6) El. I, Disc, IV. 378.
URUXOT
370 LA DOCTKINE DE MALIIERHE
Jusqu'à ce momont la langue, avail h.-sité, (1) el ensuite elle hésite encore. Ce n'est pas seulement Régnier et Théopliile, (2) c'est Corneille lui-même qui écrit à la vieille mode, sauf à se reprendre dans les éditions postérieures (3), et les traces de l'ancien usage persistent pendant un demi-siècle, jusque dans Bossuet. Vaugelas se trouve encore obligé de préciser la doctrine. (4)
Double superlatif.
Suivant Malherbe, le superlatif relatif doit «Mre construit avec de. L'amant le plus fortuné entre tous est « mal dit, il faut dire de
tous. » (o)
C'est en elTet ainsi que nous parlons. Malherbe n'en donne pas la raison, mais il voit juste. Entre tous ne peut se dire qu'avec un positif: il est distingué en/rc tous. L'expression ainsi faite est déjà superlative et c'est un pléonasme de dire : il est très ou le
plus distingué entre tous.
Il faut noter cependant que si l'expression eiitre tous est séparée
du superlatif qu'elle renforce, elle n'a alors rien de choquant:
Entre tous il était à beaucoup près le plus distingué. Comparez le
latin : super ceteros .
Syntaxe de quelques adjectifs.
Contraire ne peut s'employer sans régime.
En ce qu'il entreprend elle est tousjours contraire est incorrect; « il devoit dire: elle .lui est toujours contraire, ou
([] V. Darmest, A'V7' s. en France, p. 256.
(2) Qui nous oste la vie et les plaisirs plus doux (Sat. 6.) ...La beauté plus grande est laide auprès de vous {Sat. XIII.) Triste condition, que le sort plus humain
Ne nous peut asseurer au soir d'estre demain.
Théoph. éd. 1621. p. 60.
(3) V. Lex. de Corn. II. p. 190. art. plus.
(4) Rem. I, 154.
(5) Cleon. G8, IV, 346. Comp. D. II, 34, IV, 284. V. Maupas, Gram.
p. 50 vMl éd. p. 94)
ll; nom
:ni
l.i.Mi au iKMi (1 m c qu'il rnlr,;,rrnd, il .J,.voi( dire : à rr qu'il cittrrjtrrnd. ( 1)
Désireux no pou! sVmploy,>r absoiiiniont. (2) En reslroignant son sons, .Malherbe a failli faire i).'.,ir le mol. .,.ii a.iprès des |,urisl<.s .le la seconde moitié (lu siècle passait pour vieux ':{ : heureusement il a repris une nouvelle vigueur.
Prochain à un wl .y^\n^ Innive .laus les premières poésies de Malherbe. ( ij ue lui parait ehe/ Desportes « g-ui^re à son goût. ,, (.-,)
Adniirnhlo ,h' . ne se peut excuser; on dit admirable ./ 4Uebiu'uu, à tout le monde. » (6)
Impossible se construit avec à et nou de. « On dit bien : c'est chose <I>i il est impossible af avoir, mais on dit : c'est chose impossible à avon-, à faire, à prendre, etc. » (7)
Adjectifs aitrihuh.
Desportes use souvent d'une construction heureuse et courle qui consiste à donner comme attribut à un verbe un adjectif qui exprime V- résultat de Taetiou nr:irquée par ce verbe. Ex. : Si ma flamme doit croistre esgale à sa beauté
Ce vers déplaît à Malherbe qui le souligne (8). Tout au plus pourrait-on reprocher au poète d'avoir été parfois trop audacieux comme ici:
Tu rechanges nos cœurs de cent sortes diverses, Bouillans et refroidis, craintifs et rjenereux.
(1) Div, Am. st. du mar., IV, 44G.
{2\Div. Am. comp. 3, IV, 4'.0; dans le ms. de la B. N. Malherbe a souligné le même mot au son. 13 du liv. II de Diane
(3) Bouhours d'après Lit. prétendait que ceux qui écrivaient poliment n. s en servaient point.
(4) Œuv. I, 9, vers 1.36.
(5) Div). Am. comp. 4, IV, 441.
(6) Cleon. 09, IV, 34G.
(') Ib. 39, IV, 33><.
(8) Ms. de laB. Nat. Cleon. 35, fM28 v°. Comp. D. I, comp \ ■ Ib P et diSrf"-^"-''-'^'''^'"^ ^"' '^ ""^' ^' beautez./e6.';i,'sep;usÎ
,'{7-> LA DOCTIUNE DIC MALllF.IlItF,
Le mol rccJiango n'est pas assez net pour permettre d'y accoler des adjectifs exprimant l'elVet de ces changements. i\)
Mais, en o-t'nr'ral, hMoiirest agréable et permet dT-viler les lourds auxiliaires rendre, f'i ire, etc., la répétition des verbes, etsurtout les conjonctions si dures qui Iradnisent en français le ?</de3 Latins. Il ne mérite donc pas les plaisanteries pesantes dont il est l'objet. (2) Au reste on le retrouve dans les propres disciples de Malherbe :
Et puisse le destin Faire durer vos jours aussi longs que les miens. (3)
Desportes avait essaye aussi d'employer l'adjectif au sens où on trouve souvent le participe dans les langues anciennes, comme équivalant seul à une proposition précédée de si ou de quoique.
Ex. :
Et toi, guerrière main,
Qui peut, nue, acquéi'ir la victoire de Mars. (4)
C'est-à-dire : à condition d'être nue.
Poiu-veu que le sort ne rompe mes liesses, Gardez pour vous le Ciel, sainte troupe des Dieux, Beuvez vostre Nectar, caressez vos Déesses Mortel, je ne seray sur vostre aise envieux. (5)
C'est-à-dire : quoique mortel.
Malherbe ne trouvait pas sans doute le tour assez clair et il le souligne. Il n'a pas, malgré lai, cessé de servir aux poètes.
(1) D. I, cont. am., IV, 270; comp. Reg. sat. \1.
Et qu'aijx despeiis d'autriiy sagoje m'enseignasse.
(2) El. II, lapyrom. IV, 381.
(3) Racan, I, 25.
(4) D. II. 61 ; coinp. : Am. d'H. 10, IV, 298.
(5) Cleon. 08, f» 140 \\
CIIAIMTIU'
DES NOMS DE NOM[îKi:
Mallierbo ne vouliiil [tas, nous dil Hacan. " ({iic loii noiuhiàl eu vers de ces nombres vagues, comme }ui//f' ou rr/tf tournipuls, (»l (lisoit assez plaisamment, quand il voyait (lucbju'iin nombrer de celle sorle : « Peut-êlre n'y en avoil-il ([ue quatrc-vinj^l-dix-neuf. >» Mais il eslimoil qu'il y avoit de la grâce à nombrer nécessairement. (1)
Et pour commencer par lui-inr-inc l'application de sa doctrine, il corrigea un de ses vers.
Race de mille rois, adorable princesse
devint « Race de tant de rois, adorable princesse. » (2) Exception n'était faite que [)our des vers comme celui-ci :
De l'un de ses pensers cent autres renouvellent.
Ici le « cput est bicMi parce ([u'il est opposé à un. » (3) En conséquence Mallierbe poursuit impitoyablement les cent, mille et cent mille, qui fourmillent dans les vers de Despoi'tes. déclarant sa doctrine d'abord (i\ puis, cela fait, rayant et barrant (5) sans plus.
(1) Rao. (1. Malli. l, LXXXV.
(2) D'après Mt-nage, Ed. de Malh. U\, 2i)8. (L'tMition Lilanne ne parle pas de cette variante.)
(3) El.n. av. 1% IV, 388.
(5) Ms. B. N. D. I, dial. 1 ; son 13 ; 32 ; 37 ; coinp. 3 ; d' la jalousie ; son G2; El. \, 0. ,.ie
37i ï'\ itot.iiuM. i)i; M M.iii.i'.iii-;
Il osl c(M-[;iii» (|ii(' Dcsporlcs « noml)i-(; " un peu lihi-cniciil. I^\'.:
(Il) avoiL viclorieiix en cent lieux cotnbalu, Sousieim niille assauts d'iiii M'Wv non abbatu.
« 11 avoit combaltii en cent lieux ol soiilonu millo assauts, il y avait donc dix assauts (;n chaciuo lieu », observera le leeleur avec Malberbe. r (1)
Ailleurs riiiadvcrlance est plus ^rave. On n'écrit pas sans se rendi'c un peu lidiculc :
Contre les beaulez de mille Daniûizelles Immuable et constant j'ay tousjours résisté ! {i)
Toutefois, en thèse générale, Mallierbc avait tort. 11 eut tort dès son temps. Deimier continua à observer que ces nombres indéterminés étaient usuels, (3) et Vaugelas se prcmonca contre celle
exigence. (4)
Il serait oiseux de démontrer que leurdésobéissanceétait légitime.
Les expressions ainsi indéterminées sont d'une extrême commodité.
D'abord elles fournissent à la conversation des formules comme « fai vu cela cent fois », qui dispensent de rechercher des souvenirs é])ars et lointains ; « je vous fais mille amitiés ou vous envoie mille compliments » sont au nombre des ressources indispensables au style épistolaire.
11 faut ajouter aussi qu'avec des mille et des cent, on produit de fort beaux effets en vers et même en prose. La précision est sans cloute une qualité essentielle de Tari, et souvent des nombres vagues pourraient èlre remplacés par d'autres précis, sans que l'impression en fut diminuée. Quand Laodice dit à Nicomède :
Montrez cent mille bras tout prêts à me venger. Parlez la force eu main,
Elle pourrait tout aussi bien dire dix mille ou douze cents. Le vers resterait énergique pourvu ([ue les proportions, entre les forces
{\) EL II, av. pr., IV, 387. Comp. El. I, 11». IV, 377.
(2) El. 1,13, IV, 369.
(3) Acad. p. 299.
(4) Rem II, 458.
DES NOMS I)K NOMURE 375
(le Mcom«'(Ie el collosdo s.'s onnoinis rcslassont los mômes, que le nombre do ses soldats fûl encoïc imposant, (jn'il donnât quand iniMue lidre d'une lorcc irrésislible. Mais il n'en est pas partout ainsi.
(Jn on se rappelle les imprécations de Camill.. :
(jLie l'Orient contre elle à rOccident s'allie. Que cent peuples, unis des bouts de l'univers, Passe pour la détruire et les monts et les mers.
Oucl cliillVc pourrai! remplacer cent, si ce n'est un autre iiuléteiminé comme vingt ? 11 n'y a donc pas besoin d'une antithèse pour doi'nerde Ia« grâce (1) à ces phrases numérales ». Elles en tnnn. nt souvent dans ce u quelque autre chose » que Malherbe a vu, mais n'a pas pris la peine de déterminer.
CIIAnïl'iK IN-
DES IMiONOMS