‹ La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur DesportesChapitre 59 sur 106 · IV. — Propositions interrogatives · texte numérisé non relu

IV. — Propositions interrogatives

On sait quel est le pléonasme qui a donné naissance à la tournure interrogative usuelle du français. Le sujet dans une phrase positive pouvait être repris par un pronom :

Un sot, il est cruel, ingrat, impérieux. (6)

Des phrases de celte sorte se rencontrent souvent encore dans

(i) 7^/. II, Av. 2. IV, 39(J.

(2) CVi. de Bergers. I. 11.

(3) BercjA, S. Ib.,p. 37.

(4) V. à ce sujet Haase, ^ 8.

(5)iV. iîem. II, 383.

(6) Théoph. p. OG, éd. 1G21.

38 i I.A DOCTRINE DE MALHERRK

les Io.vIl'S (le lu lin du XVI" siècle et du commcnccmenl du XVll'" siècle. (I; Malliorhe les condamne :

Une Déesse, lielas! beaucoup plus inliuinaine... Me poursuit, me tourmente, et mon ame mal-saine Par cent et cent Fureurs elle fait outrager.

« Elle superihi. » (2)

Au contraire la phrase intorrogative n'est pas bonne, sans celte répétition du pronom :

Hépourquoy la Nature et les deux n'ont permis?... « Note cette façon d'inlerro2;er, qui ne me plaît pas. » (3)

Pronom régime direct. — Je ne crois pas ([ue Malherbe ait eu rintention de proscrire une ellipse alors fort usuelle, et qui consistait à ne pas exprimer les pronom=i Ip. In, Ics^ dans une phrase comme celle-ci : l'Espagnol ne la pas prise (la ville), mais ils'lui ont laissée. Un pronom ou un nom ayant dit dans la première proposition de quoi il s'agissait, on n'en mettait pas devant le second verbe.

Si donc Malherbe veut un pronom dans ces vers :

Son cœur n'ngueres mien fut ailleurs diverti. Un revint, et soudain luy voila ralliée.

c'est que la syllepse serait trop forte. Aquoi se rapporterait ralliée? (4)

(1) Régn. Sat. III, p. 24.

Du siècle les mignons, ûls de la poule blanche, Ils liennent à leiu* gré la fortune en la manche.

Théoph. p. U\) :

L'aiiic la plus robuste et la mieux préparée

Aux accidens du sort, Voyant auprès de soysafiu toute asseuree

Elle s'estonne fort.

(3) EL I, lit. IV, 377; on trouve dans un fragment rie Malherbe (I, 218, V. 6) une interrogation de ce genre où le second verbe n'a pas de pronom.

(4) Div. Am. 31, IV, 438 : « il fallait dire la lui. »

i)i:s rno.NOMS ;^8.*)

Mais il ne Ironvorait probablement rien à redire, si par exemple le vers était fait ainsi :

Ma maltresse na,u:aère ailleurs fut divertie, Un revint et soudain lui voilà ralliée

Il n'y a donc, à mon sens, aucune conclusion à tirer de cette remarque, (i)

Pronom régime indirect. -Le pronom régime indirect ne doit pas rester sous-entendu. Ainsi en ne se supprime pas à volonté :

Et quand je le voudrois, je n'aurois le pouvoir, est mal dit. II faut : « Je nm aurois. » (2) De même :

A peine il apparoist (l'astre de ma vie), lors que je suis privé.

Il faut: (♦ JV/i. » (3)

Cette ellipse était fréquente dans la vieille langue, et le resta longtemps encore. On trouve jusque dans La Bruvère: V//^./ ainsi. IMas! elle aime un autre est de Corneille. Il faut toutefois remarquer que dans ces phrases et d'autres canalogues qu'on cite, <°/i aurait un sens bien indéterminé, tandis que dans les vers relevés par Malherbe, il est un complément nécessaire. (4) Or, en pareil cas, il ne pouvait être omis, Deimier nous l'indique en le réclamant dans un vers de Garnier :

Belle ame, si encor vous habitez ce Corps, Et que tout sentiment tiayez tiré dehors.

11 faut, dit-il: « Et que tout sentiment vous \\en ayez tiré. » (5)

(1) Vaugelas pose au contraire une règle très étroite I 95 et II -^V^

[2) El. I, 10, 1\\ 373.

(.'}) Am, dH. st. 5, IV, 327. Gomp. Im. de fAr. Mort de Rod IV -109 - Angel. IV, 417; et le ms.de la Bib. N.,où,sV/ est ainsi, courons la fortune pour s il en est ainsi, courons en la fortune sont soulignés (4m d'H s^78 ; ^6 el 1, f 78 v°). Malherbe cependant é^rit de même : s'il est ainsi Ituv. I, 104.

(4) V. Haase, § 9. e. La question y est e^t traitée avec quelque confusion.

(5) Acad. p. 146.

BBUNOT

nSr» tA non'itlNt^- i>i- >t.\Lilp.«tu-:

Remarque. — Dans le verbe s en voler, Malherbe considère le mot <?« comme faisant si bien corps avec le primitif, qu'il nie qu'on puisse dij'o il s'ext riivoh' sans répéter ^n, on dit « // s'en cal envoie; mais par une conlradiclion singulière, il veut qu'on dise: il a en est allé^ non : il s en est en allé. (I)

Ellipse (le //. — Cet adverbe ne peut pas se sous-cnlendrc plus que en. Voici des vers fautifs :

Vaquant à son labeur d'esprit tant arresté

Que sur la Beauté mesme on voit quelque avantage.

« J'eusse dit : on y voit et non on voit, » observe Malherbe. (2)

Observations diverses. — 1° lui et à elle. ()n trouve dans le IP livre des Elégies, Av. pr. deux observations singulières et que je ne suis pas parvenu à accorder. Desportes ayant écrit :

Pendant qu'il parle à elle, ardant de mille flammes (3) Malherbe relève l'hiatus. D'autre part quelques lignes plus haut il a corrigé lui :

La serre estroitement, embrasse ses genoux, Puis quelquefois se fasche et luy parle en courroux (4) Comment Malherbe enlend-il qu'on dise ?

2° Voici une autre observation qui m'a paru non moins inexplicable.

Si l'outrageuse loy d'un injuste Hyméné De vous m'oste la part moins parfaite et moins belle. « Mal. » (o)

Je ne vois pas qu'on puisse parler autremenl. La langue moderne transpose le pronom, mais garde le tour.

(3) L'ancien usage était de parler ainsi. Il a laissé de nombreuses traces dans Corneille.

(4) IV, ;^91 . La copie B de l'Arsenal ajoute au simple nota : « pour dire: parle à clic. »

(5) Clemi. 94, IV, :J50.

DKs l' no. NO. M S 337

.r Ajoulons qu(>l(iuos cxi-oiu-es (|iii se comprennent, mais ne se jiislilienl pas. Dcsporles ayant dit :

Mais sçachez que ce cliai-me est pour moy seulement Et ne vous serviroit pour aucun autre amant,

il continue son raisonn(Miient, en supposant que cet amant e.xiste :

Car si vous présumiez tant soit peu lay complaire

Rien de plus légiiim,.^ et cependant, suivant MallierLe, ce «relatif >. n'est pas bien. Il devait dire « :\[ais sachez que ce charme n'est que pour moi, et que si vous présumiez de plaire à un autre. » On pourrait en efTet supprimer un des vers, mais celui de Desportes n'en est pas condamnable pour cela. (1)

On ne peut pas admettre non plus que ces vers soient équivoques :

Geluy qui a gaigné ma place

Ne vous peut aimer tant que moij.

Le sens indique h qui veut comprendre « si le pronom est accusatif ou nominatif. » Et s'obli-er à écrire, comme le veut Malherbe: <. ne vous peut aimer tant que je vous aime », est se résigner à une insupportable pesanteur. (2)

Voici enfin une syllepse très acceptable :

0 Mort, haste toy donc, fay ce coup glorieux,

Et de ton voile obscur couvre les plus beaux yeux

Oue jamais fit Nature:

Sépare un clair esprit d'un corps parfait et beau, Tu mettras avec elle Amour et son flambeau Dedans la sépulture. (3)

Tous les écrivains, y compris Malherbe, se sont permis de semblables libertés, quand la clarté du sens le permettait, ^-//t- ne dit-il pas assez de qui il s'agit?

(1)^/. ir. 1. IV. 379.

(2) Bcrg. et Masc. VillannelJe, IV, 458.

(3) Clcon. st. f^ 136 r', souligné dans le ms de la B. N.

388 LA DOCTRINK DE MALlIF.Rni'

Du pronom ri' fléchi.

Omission du pronom réfléchi.

On ne peut pas écrire avec Desportes :

Au creux de Testomac jusqu'aux gardes le plante

Il faut dire se le plante^ car il n'a pas (Wi son estomac mais de t estomac^ sans dire de qui. » (1). La clarté on effet le veut ainsi et c'est là plutôt une question de style que de grammaire. (Comp. le chap. des possessifs, p. 389.)

Confusion de soi ot do lui.

On trouve dans le sonnet 18 de Cléonico ce vers étrange : Un seul mauvais penser n'a place auprès de soy.

« Quel enfant, dit Malherbe, feroit cette faule : Le roi est aux Tuileries ; la reine est auprès de soi. » (2)

11 y a là réellement un véritable conire-sens, qui s'explique toutefois par l'abus qu'on avait fait du pronom lui au lieu de soi^ d'où avait fini par résulter une véritable confusion.

Se et soi.

Dans le ms. de la Bib. Nat., Malherbe a souligné ce vers : Damon qui se revient par le froid do la terre. (3)

La langue du XVIP siècle, en effet, pouvait moins encore que la nôtre, s'accommoder de cette conslruction. Elle avait une tendance marquée à construire avec les verbes les formes pleines des pronoms. Ex. : // parle à moi^ il parle à soi. Se revient ne j)0uvait pas remplacer revient à soi .

(1) Im. de l'Ar. Angel., IV, 419.

(3)E/. II, av. 2, f'218 v°.

Di:S PRONOMS

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