‹ La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur DesportesChapitre 60 sur 106 · II. — DES POSSESSIFS · texte numérisé non relu

II. — DES POSSESSIFS

Forme des possessifs

Dcspoi-tes — ou l'imprimom- do ses œuvres — commeltent de temps en temps une siuguliôrc confusion : ils écrivent se et ses an Iieudece,c«, tout comme s'ils étaient acquis aux théories unificatrices de Ramus :

0 jours si cours, las! si longs maintenant! 0 chauds regards! ù beautez nompareilles ! Si pour jamais une terre inconnue Me doit cacher ses thresors précieux...

Malherbe hésite gravement : « Il semble que ses se rapporte à terre et de fait, il y a une heure qu'il n'a parlé de sa maistresse. Je crois qu'il faut ces, démonstratif. » (J)

Il n'y a guère de doute. D'autres passages, où Desportes écrit se pour ce, le prouvent :

Que s'en soit seulement l'éternel souvenir. (2)

Emploi des possessifs

1° Nous avons cité parmi les plus gracieux vers des amours de Diane :

Puissions-nous vivre ainsi lousjours,

Maistresse, heureux en nos amours,

A qui nulle autre ne ressemble,

Et s'il faut sentir du malheur,

Que ce soit la seule douleur

De n'estre pas tousjours ensemble.

Leur charme n'a pas pu faire passer le mot maîtresse (3) : « Ce mot en vocatif, dit Malherbe, ne me plaît pas sans ma, la, sa, ou quelque autre chose de semblable. Les garçons de boutique

(1) Div. Am. comp. 4. IV, 412. Comp. Div. Am. 2. IV, 421

(2) Div. Am. comp. 3, IV, 440.

(3) Deimier cite ce vers comme heureux. Acad. p. 301.

390 LA nOCTIUNK \)K .MAF.lIKIUti:

appellent ainsi la femme de leur maître. » (1) La deuxième pai'tie de l'observation n'est plus juste : les garçons d'aujourd'hui disent palron/if, mais avec une nuance toute semblable, et l'ensemble de la remarque est encore fonde. La dévote, s'adressant ou à la Vierge ou à une sainte l'appellera non jjfilro/inc, mais à nia jiah'onnc, à patronne, à moins qu'elle n'ajonte un déterminatif, auquel cas le vocatif redovioni noble: lnspire-nous, Jeanne, patronne des envahis!

On sait les bizarreiios de l'usage. Le colonel dit au capitaine : « capitaine », le lieutenant par respect ajoute /^^o/i à capitaine, et dans la marine, où la discipline n'est pas moindre, ce possessif d'infériorité est inconnu, le simple enseigne dit : « Amiral. »

Il y a plus; l'usage change avec les différents noms. On dira « ô ma maîtresse ^), il n'est nullement obligatoire de dire <■<. o ma mignonne. » On pourrait encore écrire avec Ronsard : « Mignonne, allons voir si la rose... » Témoin la romance : « Si tu veux, mignonne. » Malherbe, comme souvent, régularise trop et il a tort de barrer :

« C'est loy, mignon, qui mes ennuis desfals. » (2)

2° Le possessif ne peut pas être supprimé quand il est nécessaire à la clarté de la pensée :

Nous trouverions en effet avec Malherbe qu'au lieu de :

Ce n'est qu'un vouloir mesme, et leurs regars légers Des nouvelles amours sont piteux messagers... (3)

il valait mieux dire « de leur nouvelle amour ou de leurs nouveaux désirs. » Le premier possessif ne suffit pas.

(1) D. II. cil. 5, IV, 292; comp. El. I, 14; le mot est souligné dans le ms de la B. N. Henri Estienne (Cou/orm. p. 92) dit que c'est un latinisme et ajoute « que les Grecs ont esté en cest endroict mieux conseillez que nous et que les Latins de ne se vouloir dire valets des femmes, pour plusieurs bons respects, et mesmement de peur d'enfler le cueur à celles qui l'auroyent desja assez gros de nature. »

(2) D. I, 51. Ms. B. N.

(3) El. II. av. V. IV, 388.

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De môme ici :

I/appuy du bon, le recours el la paix Revoie au ciel, sa première origine,

« Il (levoil (lire /cf/r recours poiw le rapporter aux /jo/is. » (I) Au contraire le possessif est inutile en ce cas :

Touru'int tousjours mes yeux vers le lieu désiré

« Je tourne les yeux et non je tourne mes yeux, » dit Malherbe. De même :

Elle la contraindroit de luy rendre sa vie. (2)

Il faul la. Cette note est d'atilant plus remar-juable que Malherbe a écrit iui-mcnie :

Si parmi tant d'ennuis j"aiuie encore /«a vie. (3j

Sur une phrase de ce genre, l'usage pouvait en effet être encore douleux,mais dans le premier vers, Desportes avait manifestement péché contre la règle. Maupas nous dit formellement, (f° 23 v") que, quand il s'agit des parties du corps, « nous suyvons la Syntaxe Latine, et nous nous servons de nos articles définis .. non comme font plusieurs estrangiers qui disent: Ma trste me fait [mal], un tel l'st blessé à sa teste. » La mémo règle avait déjà été donnée par Palsgrave.

Desportes avait usé avec hardiesse du possessif en plusieurs endroits et l'avait substitué à un membre de phrase relatif.

A. — Vous et moy pour nos maux damnez aux plus bas lieux.

« Il devoit dire : les maux que nous avons faits. « (i) — En effet on ne pourrait employer ainsi qu'un mot comme péchés et non maux, attendu que /««/désigne une chose qui vous est faite, aussi bien que celle que vous faites, le sens devient donc trop vai>ue.

(1) Epit. deMad. Alarg,, IV, IG."}; Conip. Dir . Am. dinl. 2. IV, i:r. {1)Div. Am. Contre une nuicl... IV, L^ô; conip. : Im. de l'Ar Rdil IV 409. ' '

(3) I, 254, v. h. ^i) D. II, 48, IV, 288.

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De même ici :

De ses faveurs elle se vante

« Des faveurs qu'elle fait ou qu'elle reçoit?» (1) demande Malherbe avec raison.

B. — Voici qui est plus hardi encore :

Encore eut-il (un démon) pitié de tna fnlalilé.

Aussi Malherbe fait-il semblant de ne pas entendre ce vers, (2) et se refiiso-t-il à (raduire comme le sens l'impose: de la fatalité qui pèse sur moi.

C. — Il note enfin une construction qu'en effet la langue n'a jamais admise :

Je connoy maintenant qu'il me faisoit gouster Les plaisirs amoureux, non pour me contenter, Ny pour pitié qu'il eust de ma peine sou/ferie. (3)

Cela signifiait dans l'esprit de Desportes « de la peine que j'ai soufferte. »

Les possessifs- el leur. s antécédents.

De même que les pronoms lui, elle, nous l'avons vu plus haut, doivent se rapporter à un sujet déterminé, de même le possessif ne saurait se passer d'un antécédent, auquel il « se réfère bien directement. » Ex. :

Mais quel autre nuage, en si grande jeunesse, Peut troubler vostre esprit, sinon quelque Maistresse Qui vous semble trop dure? Et bien qu'il fust ainsi. Devez-vous en ce poinct vous gesner de souci ? Leur cœur est variable

« Le coeur de qui? demande Malherbe. Il dcvoit dire : le cœur des femmes est variable. » (4)

(I) Am. cVH. ch. 11, IV, 335.

(3) Div. Am. comp. 1, IV, 432.

(4) Im. de l'Ar. Roi. fur., IV, 101. L'édition moderne de Desportes donne un autre texte. (V. page 330)

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Il fiml (ju'il n'y ait aiicuno ('(iiiivofinc possiblo. Ainsi Desporlcs conte que par moments, « mal paye des travaux qu'il endure, » il se révolte:

I.a Raison aussitosl s'avance à mon secours, Qui m'ouvre les prisons et guarit ma pointure: Libre alors, je maudy sa méchante nature...

Le sens indique qu'il s'agit « d'EIIe », de celle que le poète nomme assez ailleurs. Néanmoins .Malherbe trouve que « sa est mis d'une façon qu'il semble se référer à la raison. » (i) C'est être un peu sévère; cependant il n'en faudrait pas conclure que Malherbe soit hostile à l'emploi du possessif se rapportant à un sujet innommé mais présent à l'esprit: témoin une autre observation contraire à la précédente.

Si les pleurs que j'espans. . .

N'ont pouvoir d'amollir un cœur de diamant, Et ne font de pitié pallir son beau visage. (2)

«J'eusse dit, observe-t-il, son cœur de diamant, bien qu'il n'eût point parlé d'elle. »

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