DU VERBE
2" Verbes irréguliers.
Aller. — Co vcilx' lait à la première personne du singulier de l'indicalil" présent je vois ou je voysai non je vay ou je vais. (I)
A cette époque, comme nous le montrent les témoignages des grammairiens, particulièremeut celui de Maupas, (2) on hésite entre voy, vais et vois. Malherbe lui-même ne semble pas imposer une de ces formes, il la préfère : je dirois vois, dit-il. (3) L'usage ne s'est pas entièrement décidé pour lui, on a retenu Vs, (4) mais la forme en ai, suivant une tendance générale, a prévalu, après avoir lutté contre je va. (5j
Avoir fait à la troisième personne du pluriel du subjonctif présent non pas aynt, comme l'écrit Desportes pour le faire entrer dans son vers, mais ayent monosyllabe. (6) Il ne peut donc entrer dans un vers pas plus que voyent. (7)
Une autre observation semble indiquer que Malherbe voulait imposer à la 3° personne du singulier la forme aye. Il a, en etfet, barré le mot dans ces vers :
Il (l'homme avare) ne peut éloigner son thresor qu'il ne tremble, Hien qu'il Vait mis en terre
(1) Bcrj. et Masc. Disc., IV, 451; Div. Am. compl. 1,IV, 432; ib. compl 2, IV, 429; Cleon. 2?, IV, 33i. Comp. D. I, 47, f 288 r\ où vais est souligné (ms. B. N.) Régnier dit comme Malherbe vois (Sat. 10),
(2) Gram. f 108 r°.
(3) On disait plus coutumièrement ainsi d'après La Noue (d. Tliurot, 1, 325)
(4) Ce que nous avons dit plus haut de la deuxième personne des ver])es en er ne s'applique en elïet ni aux verbes des autres conjugaisons ni aux verbes anomaux ni aux verbes des dernières eonjuguisons.On écrivait indifléremmenlje disetiedij, tu dis et tu dij. La Grammaire anonyme de W'û (p. 94) affirme que Mallierbe a repris des Portes pour avoir dit à l'impératir : choisis un homme. Cette observation, si elle existe, m'a éciiappé. Y au surplus, Thm-ot, Pron. fr. II. p. 39-58.
(5) V. cette histoire dans Thurot, ib. I, 325.
(G) Clcon. 1, IV, 329. Comp. Cleon. 29, IV, 335. (7) A propos de ce vers :
Ceux qui voyent comment ce mal me met au bas « il ne faut pas le mettre dans le vers », dit Malherbe. D. IL GO. IV, 2'Jl.
414 i.A DocTiUM". rjK .MALiiDur.r:
Lo Irait de plume veut dire sans doute qu'il faiidi'.iil dijc (;t que le vers serait faux (i).
//rtiV fait au participe présent Jtahutnt et non Iirn/anl (2) ; à la 2" personne de l'indicatif présent liaU^oz et non hayez (3).
Maupas donne encore le double paradigme : je haij, je liai..., hayanl et haïssant, liairaïf, Jiairaij, et Vaugelas constate que même de son temps on n'a pas cessé de dire à la Cour nom haijoiis, vous haijez. (4)
■ Ferut est rayé dans l'Epitaphe sur la mort de M"' de Rostain.
Malherbe trouvait sans doute le verbe vieux-, car il ne l'emploie pas, et Maupas constate indirectement la même chose quand il dit: « Je.fœi\ je feri et féru, fay féru, ferir., fierant. Les temps composés de ce verbe sont plus en usage que les simples. » (llo r").
' Mener et ses covci'ço-^é'S, promener, ramener font à l'indicatif rnene^ promené, ramené, et non maine^ promaine., ramaine. (S)
Desportes les avait visiblement écrits par ai, profitant de la similitude de prononciation (6) pour les faire ritner avec vaine, hautaine.
L'observation n'a aucune portée grammaticale.
Vaincre donne lieu à une remarque toute négative : « Selon les règles on peut dire \ je vain, tu vains, ilvaint, mais l'usage ne s'y accorde pas. » (7) Cette phrase obscure signifie sans doute que ces formes étaient dès lors inusitées.
(1) El. I, 15, f' 184 r°. La grammaire de Maupas donne indifféremment ayt et aye (92 v°). Vaugelas condamne aye, I, 171.
(2) Am. d'H. ch 5, IV, .313; Ib. cli. 3, IV, 306. L'observation de Malherbe est rapportée par la Grammaire de 1657, p. 90.
(3) Corrigé dans le ms. de la B. N. Am. d'H. eli. 3, f° 86 r°.
(4) I, 75. L'Académie bâtit là-dessus une explication historique a priori qui donne une idée exacte de la singularité des méthodes grammaticales d'autrefois.
(5)/). II, 39. IV, 285; Im- de VAr. Rod., IV, Jll ; Bcrg, et Masc. Disc, IV, 451.
(6) Thurot, Pron.fr., II, 035.
Df VKMBE i\^
M"" (le Goumay afrn'm(\ au conlrairo, qu'on poul dire aver du Perron et M. de Sées : refrchit, vainc, vainquant. (1)
Vouloir. Desporles écrit voulions au subjouclif.
El ne garderons rien que nous nous voulions taire.
(( Il faut dire veuilliom pour dire velimus, aflirmo Malherbe : voulions signifie volpbaniu<. » (2)
-Maupas ne se prononce pas, mais il est certain que l'usage était indécis. L'.Vcadémie en effet, sans tenir compte de la nécessité ilune distinction entre les deuK temps, qui semble avoir préoccupé Mallierbe, décida, en se fondant sur l'analogie des verbes pouvoir et ?nouvoir, qu'il y avait lieu de dire que nous voulions, que vous vouliez (3) .
Le subjonctif s'écrit veuillez et non rueiUez. C'est une pure question orthographique (4).
; Vt'tir fait au présent il vet; « vestit est prétérit. On dit de ff'î/ir : h'itit, au présent de l'indicatif; mais on dit de sentir : sent, et non sentit. » (5) Maupas donne la double forme ye vests ety> vestis. (G)
Des auxiliaires.
Avoir er e>^. Malherbe inaugure' la fameuse distinction entre fai demeuré et Je suis demeuré. Voici le vers de Desportes : J'ai resté jusqu'ici pour ne te point laisser.
« Il devoit dire : je suis resté. J'ai demeuré ^ une autre signification que Je suis demeuré. » (7)
Il est inutile de dire que ces subtilités étaient inconnues de la vieille syntaxe (8). Mais à partir de ce moment elles ont fait fortune.
(1) Omb. 954.
(2) D. Il, 42, IV, 2m.
(3)Vaug. 11,101.
(4) V. ïhurot, Pr. fr. 1,465.
' [h)Im rfc /'.4r. Roi. fur., IV, 402. (6) Gram. f- 117 x\ (~) El. II, av. 2, IV, 397.
(8) V. ma Gram. hist. p. 4 11 et sv.
tll) L\ DOcrniNE r3E malherbi:
Des semi-auxiliaires .
Les constructions que nous allons examiner, dont quelques-unes sont fort anciennes, ont eu à un moment <lonné leur raison crêtrc. Elles exprimaient une nuance particnlière de l'idée, i'uis l'usage, en les répandant, a effacé leur caractère propre et an XVI'' siècle, elles ne font plus dans la majorité des cas que remplacer lourdement les formes simples de la conjugaison (1).
1" Etre, avec un participe présent, avait servi originairement à insister sur l'idée de la durée de l'action, mais dans Desportes cette périphrase n'est plus qu'une forme inutile et pesante. Ex. :
Et l'esprit que la peur devant fut tenaillant...
Je pense estre échappé, quand je suis pé)-issant . . .
Sans qui rien ici-bas ne peut estre naissant (2).
Malherbe n'a pas tort de trouver que c'est « mal parlé » ; de fait c'est à peine si dans un ou deux passages le tour pourrait se justifier (3). Ailleurs il ne fait que remplir le vers en l'encombrant.
2" Aller avec un participe présent . Henri Estienne trouvait que u cette façon de parler avait bonne grâce en nostre langage », par exemple dans ce vers de Deaportes :
Mais durant qu'en regrets tu te vas consumant. (4)
Malherbe est d'un avis tout contraire, et dans son exemplaire il a rayé cet hémistiche. (3)
(1) V. Gram. hist. p. 444 et sv.
(2) El. II, 1, IV, 37'.); Ain. d'H. 21, IV, 305; Cleon. 8, IV, 330. Comp. Clcon. 10, IV, 330. D. I. ch. d'Am., IV, 2G5. Dans le Ms, de la B N. Malherbe a rayé plusieurs constructions analogues, D. II, compl. f° 52 \\ Cleon. 40. La Grammaire anonyme de 1657 rapporte ces condamnations (p. 103).
(3) El. I, 15, IV. ,u-l; Deimier est du même avis et critique ce vers de
Ronsard :
Pour estre en vain tes beaux soleils aimant. {Acad. p. 444).
(4) Precell. du lang. fr. p. 355. Il ne faut pas oublier qu'elle est aussi grecque ; S' ~t; tTTOotav yca-^ojv Irn
(5) EL I, dise, f 197 r°.
uv VKKiii-; 417
Il ne vcul pas dislinguor les cas où la présence du verbe ^//A-r marque qu'il s'agit d'une action progressive et continue. Tous les vers qui contiennent ce tour sont condamnés péle-m«île. A/ier doit conserver son sens propre. A propos de' ces deux vers :
Moissonnant tout joyeux les espis blons-dorez Dont la mère Cerès va couvonnani sb. teste.
'< Cérès se couronne donc en se promenant, s'écrie une note. C'est une façon bien nouvelle. » {!)
Ici déjà la forme pourrait se soutenir. Mais voici un vers où aller se justifie parfaitement :
...La vostre(votre propriété)au contraire est de m'estre obstinée, Et croistre en cruautez, \me\\\firaijvous servant. (2)
C'est en considération de semblables vers que Maupas écrivait : « Le participe... se subjoint élégamment à tous les nombres et personnes du verbe aller, et ce faisant est signifiée une persévérance et continuité d'action. » (3)
Deimier est aussi bien inspiré dans sa tolérance quand il dit : « Quelques-uns estiment que ceste sorte de parler va lavant, vont bruslant, vont disant, allaient tourmentant nos{ pas propre, toutefois je tien qu'elle est bonne et mesmes en cela je suis de l'opinion de plusieurs personnes des plus doctes d'àujourd'huy. Aussi c'est la vérité que ceste phrase peut servir à toutes choses qui se font avec progression de temps. Ainsi on dira bien à propos : Le soleil va, jaunissant les ?noissons... Vos discours me vont tourmentant en me reprochant r inconstance ... Parce qu'au premier exemple, on sçait que l'ardeur du Soleil fait nieurir d'un jour à l'autre les moissons. Au II, parce que vous me tenez si souvent do ces discours où vous
(1) Am. (l'H. le Cours de l'An, IV, 307.Comp. Dii-. Am. Yillan., IV 4:^5 {i) D. I, Coinp. 4, IV, 2G8. Comp. Im. de i'Ar. Angel., IV. 41S ; Clcnn El. de Rertaut, IV, 3J2. Sur ce tour voyez encore : Div. Aut Joinpl A IV 441 ; Ib. Dial. 2, IV, 428 . et une foule de passages du ms cri- .4m 'd'H H.. 1. P 81 v°; D. l, 20 1- 6 r' ; Ib. eh. d u.n., P 28 r ; 76. II, pHere, f- 45 r» ' //). dial. 2, POT r%etc., etc.
(3j Grain, f 155 v" (1* éd. 330).
BKUNOT
'■il
il8 LA DOcrniNK bi; MALHEKtiti
me reprochez rinconslance, que je suis coiiliiiuellemeiil loui-menlé : C'est ainsi qu'en des subjecls qui se font avec succession de temps
on s'en peut servir en cesle façon Tous les Poëtes du passé ont
usé de cestc phrase: comme aussi elle est pralifiuce anjourd'huy : ce qui se peut voii" aisément aux vers des plus beaux ouvrages de ce temps. »
Et Deimier cite une stancc de du Perron empruntée à la paraphrase du Psaume : lirnedic, anima inca, Dominum^ une de Bertaut, du psinima La tidalr Do)7iinfn7i de cœ/is, puis un couplet de l'Ode de Malherbe sur la venue de la Heine.
Enfin il ajoute comme correctif que des phrases comme : /ex montagnes qui vont couronnant la terre, les rochers <jui vont décorant ces campatjnes... ne sont pas (( bien dictes pour la raison, bien qu'elles soient propres pour le langage... car l'effect de ces trois choses ne se faict point en augmentant, ny moins par le progrez de quelques actions qui arrivent par succession de temps : ains c'est tant seulement au moyen d'une façon immobile et d'une présence assidue. » (1)
L'issue de la discussion est indiquée par Ménage dans ses Observations sur Malherbe; après avoir essayé de justifier ces périphrases contre Vaugelas, auquel il avait, dil-il, fait les mêmes observalions, il ajoute : « Cette façon de parler n'est ]>as mesme reçue aujourd'hui en vers. » On sait que « M. de Vaugelas ne l'a pas emporté » aussi complètement que son adversaire a pu le croire. (2) L'usage a fait les mêmes restrictions que l'Académie; il admet : les arbres vont croissant, sa santé va diminuant. (3)
Rendre. On connaît l'élégante tournure faite du verbe rendre et d'un adjectif, à l'aide de laquelle le français exprime qu'une personne ou qu'un objet a été placé dans la situation morale ou matérielle déterminée par cet adjectif. C'est ainsi qu'on dit rendre meilleur^ rendre impossible, etc.
(1) Acad. p. 141 et sv.
(2) Ed. de Mulh. III, 1U4. Comp. ma Gram. hist. 445.
(3) Hause. Synt. p. 109 jJTO.
i)t" VKniiE '^19
Au XVP sièclo, on omploie après le verbe rpîidre non seulement .les adjeclifs, mais des participes. A cùlé de rendre dispos, on dit rendre disposé, à c6l6 de rendre célèbre, rendre connu.
On trouve ainsi dans Desportes rendre failli, adouci, vengé, séché, éteint, captivé, clos, maitrisé, surmonté, achevé, étrange, servi, découvert, effacé, soulagé, troublé, et même avec un participe présent rendre fuyant. (!)
Il faut le dire, sauf à un ou deux endroits, où l'expression peut à la rigueur se justifier, elle n'est qu'une inutile périphrase (2).
Malherbe le sent et la proscrit — après s'en être servi lui-même. Los critiques du XVIP siècle lui donnèrent raison, tellement raison quils relevèrent sévèrement les passages où il avait fait cette faute. Halzac le premier, ne se souvenant pas « de son père Malherbe », a posé à ce propos de redoutables questions : « Est-ce une locution figurée? Est-ce une mode estrangère...? ou plutôt n'est-ce point une nécessité de la rime? N'est-ce point quelque petit reste du Collège ? n'est-ce point le jargon d'un jeune Aleman, nouvellement arrivé à Orléans, qui fait elTort pour parler françois ?» (3) Ménage a répété la même condamnation qui est devenue définitive. (4)
On ne peut s'empêcher d'observer cependant que la langue a fait là une perte. liendre humilié, si on pouvait écrire ainsi, ne dirait pas la même chose que rendre humble ni (|ue humilier. Mais l'abus de ces expressions a fait considérer qu'elles faisaient double emploi.
Remarque. — Des tours analogues, où le verbe rendre est réfléchi, du type de se rendre poursuivant, se rendre adouci, ont partao-é la disgrâce des précédents. (5) ^
{\)D U, ch. 3, IV, 277; 20, IV, 278; rimes tierces. IV, 280; 54, IV 280- Am^d^H. el. 3, IV. 309, Clcon. 43, IV, 339; 45, IV, 310; /m. de 'Ar 'moVi
IV, 433; oh. 1,I\, 42.; fier,/, et Masc. b, IV, 4ô3; Cleon. 7ô, IV 347 Dir Am.comp. 4, IV, 444 ; Hol. fur. IV, 403; A ajouter de nombreuses corrections dans I exemplaire original.
(2) Voir Bcr>). et Masc. ép. 5 et D. II, rimes tierces.
(3) Cité par Chevreau, éd. de Malh. I, 304. V. Balz. Œuv II 591
(4) Ib. III, 355. • . . .
(5) Div. Aux. 4. IV, 122; EL I, II, IV. 3G7.
420 L\ UOCTftlNi: DK MALIlKnilli
Sefaire^ au sens <lo devenir, se dit encore fort bien. Ou.se/ail vieux., mince, etc. Au XVP siècle, radjectif pouvait être remplacé
par un participe :
Toute ma chaleur...
• ... Commence déjà, comme aussi fait mon cœur, A se faire gelée.
« On dit bien, observe Malherbe, rire tjelèe, devenir fjelèe, ou se rjeler, mais se faire gelée est une sottise^ vu môme que gelée est une espèce de viande. » (1)
Ici l'expression est bizarre, il est vrai, mais nous défondrions certainement contre Malherbe ce vers qu'il a barré dans son exemplaire :
Or' que lesté brûlant ToLisjoursen s'avançantse fait plus violant. (2)
Savoir a été employé souvent au XVP siècle comme un demiauxiliaire, et Maupas dit que plusieurs temps de ce verbe sont usités au sens de pouvoir, surtout les deux prétérits parfaits et le plus que parfait indicatif, tout le conjonctif et le plus que parfait infinitif. (3)
Desportes avait dit ainsi :
Jamais homme discret ne sid eslre volage,
ce qui se traduit assez difficilement, mais signifie à peu près qu'il ne se peut pas, et qu'on n'a jamais vu qu'un homme discret soit volage. Malherbe n'y voit qu'une périplirase pour ne fat volage et ajoute : « J'eusse mieux aimé dire : jamais hotnme volage ne fut discret, et cela est sans doute. »(4) 11 a tori, et sa correction n'exprime pas le même sens.
Toutefois Desportes fait abus de ces constructions, et on s'explique que Malherbe les ait soulignées ailleurs, par exemple ici :
Et rien d'elle à présent ne me peut contanter
Que les vers qui sçauroyent mes obsèques chanter, (5)
(1) Berg. et Masc. Od. IV, 456.
(2) Ib. Disc, r 301 \\
(3) Qram. f° 129, V.