MALIIF.IUtl:: i: I DESPORTKS
Uno place entre des Yveteaux et JJertaut il ) ne lui suflisait point, il entendait apprendre à cette cou>r, où lOn ne savait guère encore distinguer et classer les poètes, qujl étaitj iui,^uiie-qualil6 supérj^ui'e, qu'il y a¥aiLdçs rangs et qu'il devait avoir le premier.
Projet ambitieux en apparence, où il devait réussir copcnduni, les circonstances semblant faites pour lui et lui p<nir les circonstances.
(1) C'est celle que lui donne Rosset, son plus enthousiaste admirateur à cette époque (1604) V. au dernier livre, cliapitre premier.
ciiapithl: m
MALUERIÎE EN PROVENGE IL S'Y PRPJPARE A SON ROLE - SON CARACTÈRE
CVst pendant ses derniers séjours en Provence i'Jo9o, I0O8. i:)ÎMJ-100o^ que Malherbe semble avoir définitivement pris conscience de lui-même, de son talent et de sa destinée.
Auparavant, ri(Mi de bien tranché encore dans sa manière. Ses larmes de Saint-Pierre, sa pièce pour M. de Montpensier d une part, de l'autre les œuvres de tous ceux qui l'entourent lors de ses premiers séjours à Aix nous fournissent la pronv.» gno ni^n cercle ni lui niiMiie n'ont encore répudié les anciens maîtrps;,
Ainsi Bellaud de la Bellaudière, un des restaurateurs de la poésie provençale, son [)arent et son ami, avec cpii il est en rapport de vers(l) est un fervent de Ronsard. Prenez, dit-il au grand Prieur,
(1) A Monsieur de Malherbo
Es-ty dich, d'etidarai- aifuesto picqiiadisso
De ty, peta, petous, d'un tas de picqiio peous :
Et que vespre et matin, nostres paures cerveoiis,
Sien truinentas au bru' d'uno vielho pellisso?
Ellous baiton en champs, tantost a la saucisso,
Puis en charavarin, puis en tourdions nouveous,
Si ben qu'à mon losgis lous vins plus fumareous,
Si son quasi tournas en tallo sounadisso,
(Luus pendusv n'an respect as enfans de Pallas.
Afé, si plus long tens duravo tau soullas :
Ellous revelharien lous mouorts d'au semenlerv.
Non, non, lous fau tionipar un d'aquostous matin.
Car do cicro de blal empliren lous toupins
Et zest, lous gitaren sus mettre pelletery. (Lous passatcfis, U).
00 MMjiKRiii; i:t drsportks
Prenez donc (s'il vous plais) lou son de ma Museto,
Coumo si d'un Ronsard ero la canssonnetto
Bessay qu'ernbè lou tens, pourrie ben s'adubar. (L. passai. ,\\S).
C'est encore pour lui le maître par excellence, celui après lequel on ne peut rien tenter : il ne veut pas essayer de comj)ter ses amis dans un sonnet ([uand les virtuoses de la Pléiade « tout farcis de science » ne l'auraient su l'aire :
\i compai're Ronsard, ni lou cousin Jodelle,
Ny l'oncle du Bellay, ny Missier Pompounet
Enclaure non scaurien dins lou parc d'un Sounet
Cent trentaniers d'amis qu'ay sens la parentelle (/6. p. 54).
César de Nostradamus est un habitué du cercle, et voici d'après lui l'histoire littéraire du siècle :
Marot d'un vers orné de saule, Branche digne de son niestier, A premier ouvert le sentier Aux doctes rimeurs de la Gaule.
Depuis Ronsard, plus fort d'épaule.
Des trésors des sœurs héritier, Chassa tout d'une seule gaule Cl).
Apres m'aver souflat cauqae pichot escut
D'or, de pez, trabucans, et tous de bouono ligo,
V'en sias rasclal à Zaix escoiilar la banfigo
Car m'an dich que veras dins louliecli courompul.
Mais quand vouostro mouiller aura pron ressaupu
De vous lo suc human, et ramplitsa bouligo,
Tournas prest à Sillon, autrameut per ma tigo,
Lou tric-trac senso vous s'alrobo tout perdut.
Que serve tant fouigar lou partus d'uno frenio
Un partus coutidian, facho mays que Garesmo
Puis quand l'on non pou plus, faut l'oncle vezitar.
Lou femelan voudriè tousjours un zest de bronze
Et d'au sabon masclun incessament la mouze
Un partus alTamatnon s'y pouot contentar. (Ib., 96, son GXXIII).
Nous citons en entier ces sonnets inconnus, on conaprendra facilement pourquoi nous ne les traduisons pas. ' •
(1) Ud. au cap, Paul, Barboinl de P. Paul, p. ô, cul. 1.
MALHKRBE EN PROVENCE. IL s'v PRÉPARE A SON ROLE, SON CARACTÈRE o9
D'Escallis 110 pense pus aulrenicnt et on en {)ouiTait citer d'autres (1).
Au milieu de ce groupe, Malherbe a une certaine situatiûn,-^n admire » sim-^^^w^ir », mais il no s'est pas lait une place à part. Il est entre Nostradamus et (iautery (2), ailleurs entre P. Paul et Baron, Saint Jaques, Roulandin et Flotte (3).
Gomment en eut-il été ainsi s'il eût déjà rompu avec la tradition?^
]Von,.àce moment sa doctrine en est au nièmcjKunt gne sa sy pra t Hjii e^lLs£iilier c ïîê! ~~ " — '—
Faut-il croire qu'il s'est trouvé seul comme on l'a admis \^ jusqu'ici ?
Justement frappés des progrès auxquels Malherbe arrive par le travail, éditeurs et critiques ont toujours pensé que l'évolution ra£iile 4iron constate en lui entre lo9.^J et KjQ.-j n'étairqùcTèîTct de l'application et de la maturation de l'esprit
Ce sont là certes deux puissantes causes de progrès, mais qui ne suffisent pas selon nous, à expliquer des changements si profonds et si brusques.
On n'a pas assez observé, il me semble, que Malherbe a renconti-é lors de son retour en Provence, en loOO, un homme dont il parle bien souvent et qui a pu avoir sur lui une iiilluence considérable. Cet homme c'est le président du Yair.
(I) Qu'on regarde les Pseaumes de Gallanp-Cliasteuil publiés en 159(5. et tous les vers qui les accompagnent signés de Porchères. Hurault de . 1 Hôpital, Ant. de Cadenet, etc., aucune trace de réforme encore. ^'-^ Pei" loii rendre gôurrier my faiidrié empruiitar
LoH saber Malherbin, lou pinceou de Gesar
Et lûu sens de Gautery. (L. pass. p. 12(j)
(^' Puis François de la même race (de Paul)
Y sera mis avec Aydous.
Après Baron, toute sa flotte, Saint Jaques, Ruulandin et Flotte
(Ode aux am. de MM. de Paul, Borboiiill. 17).
fiO MAMIRlUii: i;i DRSPOKTES
On sail lr«»j), dcjniis les rechci'clics récentes (jiiel rùle iruporlaiit oui (hi Vair dans noire histoire politique et judiciaire ])Our quil soit nécessaire de reilire après d'autres ce (|u"il ('tail 1).
Mafiistrat d'une moralité exemplaire, polili<jue dune jurande profondeur, administrateur d'une surprenante habileté, il s'était fait à Paris dahoid, à Marseille et à Aix ensuite une réputation immense et solide. Vénéré par les populations auxquelles il avait rendu la paix, il était particulièrement cher aux gens de lettres. On le vit bien lors de son départ qui causa parmi eux un véritable deuil (2 .
C'est qu'en elfet, tous nous l'ont dit à Tenvi, passionné pour toutes les choses littéraires, « chérissant les vers », c'est l'expression même de Nostradamus (3), il soutenait de son amitié et de ses conseils tout ce groupe qu'il dominait de son talent ^4}. M. Cougny dit qu'il tenait dans sa maison de la Floride une véritable petite académie. Le détail est inexact, je crois, la maison n'ayant été achetée que plus tard (o). Mais le lieu des séances importe peu. les réunions n'en ont pas moins eu lieu.
Si nous avions la biographie écrite par Peiresc, il est probable que nous y trouverions les noms de tous ceux qui furent en relations avec ce « procureur général de la littérature ».
Mais, malgré la perle de ce document, il est facile d'en trouver beaucoup encore, les œuvres du temps étant toutes remplies de son grand nom i6).
il) V. Sapey, E^sai, 1817. Cougny, Guill. du Vair, 1857. Rcv. de Marseille, 1860, 3.56.
(2) V le Jardin dos Muses provcnç. de Brueys, 16-28. p. 3Î0.
(3) Let. en tète du Tombeau de Narcisse, p. 3.
(4) V. Cougny, Ouv. cit. p. 'i5 et suiv. ; comp. Nostradamus, Hist. de Prov., p. 1040,' 1043, 1088.
(5) V. une lettre de Malherbe du G sept. 1613 (III. 328) : « Les délices de la Floride vous ont apoltronni. Je vous en excuse, car. à ce qu'on m'a dit. elles en sont bien capables, je n'y trouve à dire que le nom qui a un peu de gascon, toutefois, ce sera plutôt l'ait de le souflVir que de le (la ?nvbaptiser ». Il s'agit évidemment d'une acquisition récente faite aux environs de .sept. 1613.
(6) Balthasar de Vias recevait ses encouragements, Gallaup-Chasteuil était son ami. Jean Cases rimait ses Méditations sur Job 1 1608,. d'Escalis lui dédiait sa Lydiade 1602;, François d'Aix ses Œuvres (1605\ Jean Godard ses Études sur la langue (1620), Ant Arnaud ses Juci (1601).
MAMiKuni: KN l'ROVicNr.r:. il s'y i-uki-mii: a son uom:, son cauactkiu: C,\
Comment Malherho n'c-iil-il pas subi comme les autres cet ascendant? Gomment n'eù(-il |.as iVécpiciilr celui ,ivec leciud un (le Thon et un du Peiron ne dédai-naient pas de correspondre, faute de pouvoir le visiter? (I)
En etîet le président n'eut pas d'ami plus fidèle ni d'admirateur / plus convaincu que notre poète.
Leurs relations durent commencer quand du Vair arriva à Aiv, puisàMarseill(L(iin LaHg)., et mali2:ré la <listance d'Mx à Marseille, peut-être furent-elles suivies dès cette époque.
Mais, quoiqu'il en soit, une véritable intimité s'établit lorsque Malherbe, de retour d'un voyage en Noinnandie (Août 1598 — Décembre 1599) retrouva du Vair, nommé à Aix président de la Cour souveraine.
Il n'a eu aucun ami, même Peiresc, auquel il lémoi-nàtàla fois plus d'alfection et de tendresse. Le temps ni la distance n'y changèrent rien ; ne se voyant plus on s'écrivait constamment.
Nous n'avons malheureusement plus cette corresj)on(lance (2), mais celle de Malherbe et de Peiresc nous apprend encore indirectement combien elle était régulière et active.
Le poète n'écrit point à Peiresc sans lui recommander de porter au président les nouvelles qu'il lui donne, de lui présenter ses excuses ou ses amitiés. S'il le sait malade, il s'inquiète, s'informe, charge ses amis de veiller sur la santé d'un homme si précieux,' de le ménager et de ne lui permettre aucune imprudence. « Si j'y •Misse été, je n'eusse pas donné ce conseil-là (de faire un voyage en mer). Dieu lui donne ce que je lui désire et ce qu'il mérite » (3). Une autre fois : « 11 me déplaît fort de tant de rechutes. On m'a dit qu'il impute son mal à la deni.'niv .lu Palais; pour moi, je crois qu'il la faut chercher aux humeurs mélancoliques où il semble qu'il prenne plaisir de s'entretenir; on peut bien pens(>r au
'1) La «••'putation de du Vair comme écrivain s'étendait jusqu'à l'étranger et 1 on voit le correcteur du dictionnaire français-allemand de Ilulsius eiiercher dans ses ouvrages les vrais mots IVaneais (1607).
(2) Voir à ce sujet Tamisey de Larroque. Lct. inéd. de du Vair 1»73. App. 1.
62 MALHI-HIti; r.T DKSPORTKS
[>ul)lic cl ne so lu'j^di^or ])iis ; rc ne sont j)as deux soins contraires. C'est à vous, qui Atos auprès de lui, ot rpii 1 aime/, de lui en faire des rcpi'oclics cl rcxlmrlcr à s'aimer jdii^ (|ii"il ne fait ; ce n'est pas tout que daller au teiroir de Marseille, il faut y aller avec un esprit libre et déchargé d'affaires. Je lui écrirai par la premiôre voie ( 1 j». « Je suis extrêmement aise d'avoir su la ^niérison de M. \o premier président devant que sa maladie, c'est une tristesse qui m'a été épargnée. J'aime et estime peu d'hommes au monde, et celui-lcà est de ce petit nombre ; tant que Dieu aimera la Provence, il le lui conservera ; car je ne crois pas que ce fût une perte dont on pût dire : îino avulso... (2) ».
On sent qu'il n'y a rien de conventionnel ni d'affecté dans ce ton, qu'il ne s'agit plus de formules banales de politesse. Les ennemis même de du Vair le voyaient bien et se taisaient devant le poète.
Pendant vingt ans et plus, à travers les disgrâces de l'un et l'élévation de l'autre, malgré les petites intrigues, cette amitié, on pourrait dire cette tendresse^ demeura toujours aussi vive. En vain la propre belle-sœur de Malherbe et son mari le sieur de Chateauneuf pensèrent les brouiller. Le poète ne prit pas plus le paiti de son beau-frère qu'il n'avait pris autrefois celui de son beau-père Carriolis évincé par du Vair.
Et nous le voyons en 16'21, quand le président mourut, resté aussi fidèle à sa mémoire qu'à sa personne (3), s'occuper des honneurs à lui rendre, des moyens de perpétuer son nom par son œuvre (4).
Est-il téméraire de supposer qu'à de si longs rapports entre les hommes, correspondent quelques rapports entre les œuyres, et que ces deux amis ont pu s'intluencer l'un l'autre ?
(1) Let. 9nov. 1611, III, 251.
(2) Ib., III, 112.
(3) 15 août 1611, IV, 88. Lettre à l'Evêqne de Riez, neveu de du Vair. Malherbe en avait écrit une autre à Racan, très éloquente, paraît-il, et qui . est perdue, IV, (24).
[k\ 11 août 1621. m. p. 548, Let. àPeiresc.
MAt,„.:„nR ,, ,.„ov.N.r.. ,l .s'v ,.„,::,.„„.: a so.v ,„„,„ ,„, c*„,ctè„k O.-)
.. J-ainu, ,li, M Ccgny (1), à ,„.■ ,v|„..s,.nl,.,- le .sévère nK,,is(,at cl,crcha„l avec Malhcri,o, ,,„i s^n.ehail à peine à la .lanjceieuse .milal,,,,, ,lu lansille cl desconcetli ilaliens, les vrais eunutères de la pnes.e l,a,H.a,.e, » n.ais il n'a pas n.l^e ,ri„sisle,-, de se demander SI I un n a pas aidé l'autre à les Irouver.
Son prédécesseur, M. Sapey, est aussi timide (2). Dominé encore par le grand nom de Malherbe, il n'imagine rien ,1e plus audacieux., ne de reven,li,|ner pour du Vair l'honneur d'avoir été avant Descarfes, avant Balzac, le .Malherbe de la prose. Il n'oserait pas penser .jue la formule pût être retournée.
Et cependant, suivant nous, l'acliou sur Malherbe de ce penseur profond, de cet écrivain quelquefois sublime, toujours élevé qu, soufent souvent la comparaison avec «ossuef, a du èlre considérable.
D'abord Jlalherbe lui-même, sans avouer nulle pari du' Vair pour son maure, 1 4^ moinsj;econnu comme un maître : ,. Malherbe V Ironvo.l en son temps, dit le .WTSI^T^^^-qlTîr n'y avait^pas un meilleur renrainenjîoirejanajejucjl^u „
Nul doute que Malherb^^;;T;i7Irï^;;;iïïWk„„ ses productions. Uo 1 ans, ,1 n a pas cessé de le faire, chacune de ses pièces lui est .'cKulierement envoyée, soit directement, soit parPeiresc (4) On le sa. pour quelques-unes, on peut le présumer pour toutes. A plus forte raison devait-il les lui montrer quand il était près de lui I
Les deux amis jugeaient ensemble, s'exerçaient ensemble sur le nieme^y^et^assendi nous en donne le témol^SS^n5™èl7T3iramr.'^ amva a Aix la poésie de Grotius sur le sièjj,. ,|'Ostende : Area pana J>'cum, elle fut traduite par Du Vair ,•! par Malherbe à la foi,
Nous n avons malheureusement plus ,|ue la traduction de ce dernier, 1 autre est perdue. Il est donc impossible de comparer ' 'es vers, et une autre pièce ,|ui nous reste du président ne peut '
(1) Guill., du Vdir, p. 47.
(2) Essai sur du Vair, p. 89, Comp. not 56
^m m,'"„,1trLt tV.T)'- ''■''' ■ '"• " ^' '-^^ -^^' ■ "■' -'-^ ('^ ^-v.
(ii
\i \Liii;uiti: r;i' DRSPonrri.s
pas roniplacci- celle-ci, car nous ij^noroiis répcxiiie où elle lui coniposée. IJieu ([n'ello renferme quehjuos vors imagés et giandioses, elle doit èlre d'iiu IciHjts où .Mallierhe n avait pas,arrèt(- ni nnn^miinrqiiM^pm^n-e ses idées sur li^s Mouvfdlcs PxigOJicos (lu
ryihmo.
^ïïaîsH^i d<'raut de vers, il est d'autres docuuieul- (|ui luoutreul qu'où travaillait on commun. O sont les liai'anuues laites j)ar Ifprésident à l'occasion des événements sur les(|uels Malherbe écrivit ses premières odes.
Les quatre morceaux se côtoient autant (ju'il est possible, étant donné que les vers de Malherbe et les « actions » de Du Vair ont un but différent.
L'Ode sui-4a4inse deJIiLi:siiiilcJie développe que ([uelques idées principales, celle du soulagement éprouvé par la ville opposée à la désolation dans laquelle elle avait vécu pendant cinq ans, un récit des faits qui reporte à la bonté de Dieu et à l'inconstance des choses humaines sa merveilleuse délivrance, enlin un cri d'espérance vers l'avenir et de conliance dans le gouverneur duc de (iuise.
Toutes ces choses, toutes celles du moins qui pouvaient être dites aux obsèques du viguier Libertat. sauveur de la ville, Du Vair les a dites : Comparez : (1).
Les Dieux longs à se résoudre Ont fait tin coup de leur foudre, Qui montre aux ambitieux Que les fureurs de la terre Ne sont que paille et que verre A la colère des cieux. . .
Gasaux, l'appui des mutins A mis le pied dans la fosse Que lui envoient les destins.
Je confesse ingénument, qu'entre toutes les merveilles par lesquelles Dieu a opéré le salut de la France, il n'y en a aucune qui me ravisse davantage en admiration que la réduction de celte ville-ci, de laquelle le défunt a été rinstrument, choisi par la bonté divine... Plus je fiche mes yeux dessus et plus je vois claire et apparente la providence de Dieu et découvre entre les erreurs et l'aveuglement des hommes le j)rogrès et acheminement de sa destinée.
(1, Pour (iile la comparaison soit plus juste je rajeunis l-orlho£ra£he de Du Vair comme celle de Malherbe l'a été dans l'édition Lalanne.
MALiiKitm: i;.N i'i;ovi-.\ci:. il s"v I'Hiîpahi: a so.\ foli;, eo.n CAïutiiKHi: G5
Cinq ans Marseille volée A son juste possesseur, Avait langui désolée Aux mains de cel oppresseur.
Mnfin le temps l'a remise Vm sa première franchise. . .
Cette ville-ci ayant été misérablement opj^riméc jjar ces deux 7nonst)-es et tyraiis, il ne vous restait plus que les soupirs pour regretter le nom de France, et les larmes pour pleurer votre captivité, quand Dieu suscita miraculeusement le sieur de Liber ta t.
Les aventures du monde Vont d'un ordre mutuel.
Comme on voit au bord de fonde change et de reehanae Un reflux perpétuel .
Les choses mondaines {sont) sujettes à un flux continuel de
L-oxamen des «iétails ferait découvrir d'autres similitudes. Malherbe parle de TAlcide à qui la France a prêté « son invincible génie ». D,i Vair dit moins i)oétiquement « sa bonne fortune ».
Le poète joue sur le nom de Libertat :
A coupé sa tyrannie D'un glaive de liberté.
Du Vair nous explique que le trisaïeul du libérateur lit perdre la vie aux deux tyrans de Calvi, remit la ville en liberté : dont il acquit le surnom de Libertat {{).
La banalité des idées, même de la dernière (2) explique il est vrai, ces rencontres, suspectes déjà pourtant; mais Iode à Marie (le Médicis offre avec deux morccnuix de Du Vair des analogies aussi frappantes, qu'il deviendrait téméraire de rapporter au hasard ou à l'idenfilé des sujets.
Ces morceaux sont les harangues de bienvenue adressées à la reine à Marseille et à Aix. Les expressions, ou le comprend, ne p^nivent pas être identiques. Deux écoliers même, (pii copient l'un sur lautrc, tâchent de différencier leurs textes ; et il ne s'agit pas ICI de démontrer (|ue les deux amis se sont copiés.
(l)Malh. I., ^23-25; Du Vaii-, Œuv., 73^733. ^ (2) On la reacontre dans Nostradamus et ailleurs. On n oubliera pas qiu' Iode d.; Mallierb3 n'a jamais été publiée et qu'elle est vraisemblablement postérieure au discours.
BRLNOT
GG
M \i.iii:ui!i: i:t dkspohtks
L'un n<' |>()iiv;ii( pas rimoi- la prose de rniilro, mais autre chose (Mail (le lui cmpriiiiler (1rs i(l('es. Celles de Mallieihe se retrouvenl dispersées soil dans le |)i(Miiier, soit dans le second discours do Du Viiir (jui on homme pi-iideut et ne voulant pas se répéter avait eu soin de garder pour Aix la moitié de ses souhaits et de ses compliments.
C'est d'abord un nuMue cri d'allégresse :
A ce coup...
Mentiront les Prophéties De tous ces visages pâlis Dont le vain étude s'applique A cliercher l'an climatérique De fétei-nelle fleur de lis.
Nostre bonne fortune, qui sembloit auparavant chancelante (est) maintenant assise sur une ferme base et immobile fondement.
Puis tous deux célèbrent les mérites de la reine, passant des (jualitcs physiques aux vertus morales :
La voici, la belle Marie, Belle merveille d'Etrurie, Qui fait confesser au soleil. Quoi que l'âge passé raconte, Que du ciel, depuis qu'il y monte, Ne vint jamais rien de pareil.
Nulle vanité ne la touche
Les grâces parlent par sa bouche.
Si à son orient {N ÇiX^ç, Majesté) nous a ébloui les yeux des premiers rayons de sa présence, nous aurions à douter, maintenant quelle est j^lus élevée sur notre />orizon et 2oara/é plus à son joui' qu'elle ne nous éteignît dutout la vue, si nous la tetiions irjp longtemps fichée sur sa pleine et jilus brillante clarté.
Nous voyons Votre Majesté resplendir d'un nouveau lustre de vertus, lesquelles enveloppées dons le voile de sanaturelle modestie se découvrent toujours davantage à mesure que so« infinie bonté la rend plus fami/icre à nous.
Neptune, suivant Malherb<», ne voulait pas s'en séparer, d'après Du Yair il s'est fait riant pour elle :
Dix jours, ne pouvant se distraire Au moment de votre débarque- Du plaisir de la regarder, ment, la mer pleine d'agitations
Par une tempête contraire s'est calmée et le ciel plein de
MALHICUI !•: KN PltOVKNCi:. IL s'y PHKPAUK a son ROLIO. SON CARACTÉKK 07
Il a pensé la relarder. nuages s'est éclairci, comme s'ils
Mais a la Un, soit que l'audace voulaient d'un œil riant célébrer
Au meilleur avis ait fait place, avec nous la magnificence de
boit qu un autre démon plus fort votre bien fortunée réception. Aux vents ait imposé silence Elle est hors de la violence Et la voici dans notre port.
Qu'elle se rende d„nc aux désirs impatients du roi, qu'elle assure le sort de la France en empêchant Henri de courir les hasards de la g^ucrre :
Cependant notre grand Alcide, Rendez-vous près de ce roi ce
Amolhparnn vos appas, grand génie de la France, ce
Perdra la fureur qui sans bride grand miracle des armes et L emporte à chercher le trépas ; quand vous serez arrivée près de Et cette valeur indomptée lui, tempère, un peu par votre
l)e qui I lionneur est l'Eurysthée amitié conjugale son amour im- Puisque rien n'a su V obliger mense de gloire. Et puisque ni
A ne nous donner plus d'alarmes, nos craintes, ni nos prières ne le An moinspourèpargnervos larmes, peuvent retirer des hasards de Aura peur de vous affliger. la guerre, retirez-len par tes
attraits de vos divines grâces.
Qu'il cesse meshuy de chercher de nouvelles conquêtes, puisqu'il en H fait une en vous qui peut rendre pour jamais sa vie douce et ses peuples heureux.
Enfin, qu'die A.mxM^ h la France un daupliin qui déjouera les vœux des iaiileui-s de (rouble :
Parvousundaupin-nnousvanaftre, Nous verrons bientôt autour Que vous-même verrez un jour de vous un bon nombre de beaux
De k terre entière le maître, en/ants, portant sur leur front
Ou par armes ou par amour. la valeur de leur père, la vertu
de leur mère.
Chacun a brodé à sa faron, le président quelques conseils, le Poob qnobiues llatteries, mais, on le voil, les idées fondamentales sonUdçmt^^ ni l'un ni l'autre n'a eu InigénieuseT^n'^ifrd^t
(18 MAiiiEiutr: i:r dksi'oktks
parle Ch<>.nicr, ils .ml pris Le sui(>t <laiis s:i iKjjialité; c'est uikressemblance de plus (Ij.
I 11 semble déjà incontestable, et nous ne voulons pas montrer
plus, quMajHW^ Id'nn m'^'m*^' t'>'"' <r7^sj7rir
Il y a entre eux une visible cominunaulé dich'-exiiii (IcviciiliiKMi plus sensible encore si on compare la Consolation à du Périer à certains fragments des œuvres philosopbiques de Du Vair. Non pas (pfelle ressemble à aucune, mais la morale qui sen dégage, celte pliilosopbie plus stoïcienne encore que chrétienne, faite autant de résignation que d'espérance est loiit entière dans les œuvres de Du Vair. C'est lui ([ui, au milieii des malheurs de celte époque, au lien de resler comme Juste-Lipse dans la pure spéculation avait prêché à rhomme la verlu active, le courage pratique ; les conseils, les exemples que Malherbe donne au malheureux père, il les avait
prodigués.
Qu'on relise entre cent passages où la même morale se retrouve, la fm du livre I" du Traité de la constance et consolation. Les (luebines idées que Malherbe a exprimées et ([u'il a reprises tant de fois, s'y retrouvent avec une bien autre ampleur, enchâssées dans un raisonnement rigide mais pénétrant, d'où la tendresse humaine n'est pas exclue, mais où elle est dominée par la sérénité philosophique. La nécessité du commun trépas, de la l..i «le mort qui pèse sur toutes choses y est aperçue avec une netteté et présentée avec une force d'argumentation cpii lait penser au magniU([ue Sei-mon sur la mort :
<rLa première voix que prononce la nature, c'est ([ue toutes choses qui sont sous le ciel de la lune sont périssables et que comme elles ont eu commencement, aussi auront elles lin. »
((Les fruits lleurissent, se nouent, se nourrissent, se mûrissent, se pourrissent. Les herbes poiadent, s'étendent, se fane.rt. Les arbres croissent, s'entretiennent, se sèchent : les animaux naissent, vivent, meurent. Le temps même qui enveloppe tout le monde est e.iveloppé par la ruine et se perd "en se eor.lant. De toutes ces
(l) V. Malh. t4-5'j, Du Vair, Œ(fr ,:1C-:14,
M.M.iiKniii: v.y puovKNT.i:. il s'v pp.kpare a son p.ni.i:, son rARACTÈnK Oî)
clioses miiahlcs (jiii^ xoiilcz-voiis lain' de roiislai)!, de toiilcs ces choses mortelles, <jHc voulr/.-voiis l'aire (riiiimoi'li.'l ? »
A (jiioi bon désirer que la vie dure ; croil-oii (jiie " plus vieux, à la maison céleste on aura plus d'accueil? » D'où nous vient ce désir, dit Du Vair, de l'opinion du vulgaire qni veut tout mesurera l'aune, el n'eslime rien de précieux (jne ci^ (}ui est grand, tandis ([u'au contraire « la (|uantité de la vie ne sert de rien pour la i(>n(lre ou ])lus ou moins heureuse, non j)his (jne la grandeur ne rend pas le gi'and cercle pins rond (|ue le petit ; la ligure y fait tout. »
La douleur doiu' ne doit j)as être « un dédale où la raison jxM'due ne se retrouve pas ». Sans doute « lorsque la blessure est en lieu si sensible, il faut que de tout point Thomme cesse d'être homme et n'ait rien de passible s'il ne s'en émeut point. »
Le j)hilosoplie l'avoue lui aussi. Il trouve juste de permettre avec la loi romaine « les premières larmes qu'espreint une fraîche et récente douleur, qui peuvent même tomber des yeux des philosophes et gardent avec l'humanité la dignité. » Ce qu'il combat c'est cette tristesse « envieillie » — inconsolable, dit Malherbe — qui a pénétré jiis{ju'à la moelle de nos os, « fane notre visage et flétrit notre ame tout ensemble, qui fait semblant d'accourir pour nous secourir et au contraire nous offense, qui nous promet la médecine et nous (lomie le j)oison. «>
Voilà les leçons que le Président avait écrites, la morale que ses conversations comme ses actes devaient enseigner. Ne peut-on pas croire qu'elle a marqué son empreinte sur l'esprit de Malherbe ? Je ne sais si c'est là qu'il a pris l'idée de traduire Sénèque, il est })robable en tous cas qu'il a gardé de cette fréquentation la tournure pliilosoi)lii(|ue (\\\\ donne à (iii('l(|ues-uns — les meillenrs — de ses vers si grande allure, à d'autres un peu de la l'aideui* (jue nous lui reprochions pins haut.
Il y a plus, on l'a nMnar(|ué déjà au XVIP siècle, un des; caractères de la ^luse de Malherbe c'est d'avoir non seulement de;, 1 a ra i so n , m ais du rnisagnemenj .
70 malherui': i:t ijj:spoi'.ti:s
]N'csl-co pas encore à Aix ([u'ellc a ccn.].lélé sa rhétorique comme sa jihilosopliie ? .
Du ^^nil• n'était pas seulemenl un orateur, il était un théoricien ,lo réh.<iuence; s'il n'avait pas donné un traité eomplet .h- rliétorique il avait, (lès lo9i. résumé ses idées principales dans un livre alors célèbre : le traité de l'Ehxiuence française (1).
Amoureux de la gloire littéraire de son pays, il entendait qu'on s-appliquàt à développ.'r les facultés particulières d'une nation éminemment douée entre toutes pour l'éloquence. Il était persuadé ,lu reste qu'on devait réussir là où les anciens avaient échoué, à condition de travailler autrement qu'eux.
Pour cela, suivant lui, il faut d'abord s'appliquer à cultiver le / français et « se persuader que l'on n'apprendra jamais les parlicu- •lières propriétés et secrètes grâces des autres langues qui ne se peuvent percevoir que par ceux qui l'ont apprise au berceau et sucée avec le lait de leurs nourrices » ; c'est une idée que nous retrouverons chez Malherbe. Puis la perfection ne peut être atteinte (pie par la persévérance, elle demande « outre les naturelles inclinations un grand eslude », la phrase ne se trouve pas, elle s'élabore. Sa première qualité est d'être claire, clairement pensée et nettement construite, « distinguée de ses membres » de sorte (lu'il n'y ait rien d'obscur, rien qui ne se suive bien, exprimée ensuite "par des mots propres, et non c. par des images que l'on n'entend point dont quelques uns usent si débordement ».
En général du reste c'est une erreur « de multiplier les artifices et les ornements affectés, et de tomber dans les excès et enfleures de paroles qui sont comme des gouestres et abcès d'oraison ». Pas de luxe ni de profusion. Il est inutile de répéter lesmots, c'est bon pour ceux qui sont plus curieux des paroles que du discours. On ne doit revenir à la charge et redoubler les coups qu'aux endroits où il importe de frapper et « d'imprimer avant en la mémoire de l'auditeur quelque chose de conséquence».
En pareil cas il faut ([ue « les paroles soient tellement disposées, qu'elles croissent ordinairement par degrés, ce qui embellit fort la
{l)Œuv., 421-445.
srAF.iirFUîi; fn r'itovr.vr.i:. il s y rMii:PAiiiî a son moli:, son CAiur.iKiîi: 71
{'■dvo (le l'oiaisori (t i'e])r(''S('iil(' pai' la siiilc (\{'> |)arolos le progi'f^s (le hi nature ». Eviter enfin hi nionolonie « qui soûle et ennuie rorcille, on la diversité l'éveille et la resjouyt ».
Voilà les préceptes principanx (jue les anciens ont développés dans leur Irailés, (ju'ils ont a|)[)li([ués dans leurs œuvres.
11 n'y en a pas un ([ue Malherbe n'ait repris. Pour lui, comme pour Du Vair, nous le vci-rons plus tard, l'art est fait de travail et de volonté, la perfection du style est dans la claiitiî, dans la simplicilé. Images obscures, expressions cherchées ou forcées, voilà les i:,ros (l(''l"auls à éviter.
Pour lui aussi, c'est en oubliant ce catéchisme de l'écrivain, que tous ont échoué jusque là. Et il juge les poètes, ceux de la Pléiade et les nouveaux, identicpiement comme Du Vaii; juge les orateurs, v Une réforme est nécessaire qui doit et qui peut aboutir.
La manière môme de la tenter est la mT'me pour tous deux. Il ne faut pas plus faire de rhétorique ou de poétique que de grammaire. « Appi'endre par préceptes est un chemin bien long, pour ce que nous avons peine à les entendre, après les avoir entendus à les retenir, et, après les avoir retenus, à les mettre en usage. Le mieux est de faire une œuvre, de mettre de l'huile à la lampe au lien de la moucher. »
Ne pas hésiter d'ailleurs à rompre nettement avec les devanciers. ^ Qu(d(|U('s-uns ont eu un stvle pur, mais c'étaient d^'s plantes incultes. D'autres sont venus depuis quarante ans « qui ont tasché d'enrichir notre langue des despouilles de la grecque et de la latine ». Mais, (( plus diserts qu'éloquents, il n'ont pas laissé un ouvrage qui les ait survécu ».
Depuis vingt ans seulement, ceux-là môme le confessent qui ont vu ce lemps-là et le précédent, il y a eu un progrès, cependant nul des moderjies n'a encore atteint la perfection.
L'éloquence des chaires publiques est demeurée si basse (juil vaut mieux n'en pas parler. Ni M. de Pibrac, ni Mangot.ni Versoris, ni (l'Espesses, ni même Brisson n'ont approché du parfait, les uns étaient surtout des jurisconsultes ou des érudits, les autres manquaient de nerf et de pointe. Il faut donc l'avouer, quelque jaloux que l'on soit de l'honneur français, qu'on passe ou non pour
72 MAMIF.IUIE ET DKSI'Oin IIS
h'i liera ire, jiisfiu'à ce ({iron puisse démontrer le conliaire. la langue / est encore à (lénouer.
Qu'on clump^e éloquence en poésie, on croii-ait entendre parler Malherbe d'un bout à l'aulrc de ce Irailé. Et comment ne se fût-il pas approprié ces idées, lui pour qui la poésie, nous le verrons, ne dilîère essentiellement de la prose que par le rythme ?
Ce n'est pas h dire, et nous n'avons jamais entendu démontrer cela, que Malherbe ne soit que l'élève de Du Yair. En tout ce qui concerne l'harmonie et ses lois, je crois qu'il n'a jamais pris conseil que de lui-même et de son oreille. Le détail de la réforme est aussi bien à lui.
Il n'en est pas moins vrai qu'il est arrivé à Paris avec des idées o-énérales et qu'il importe de savoir non pas pourquoi elles avaient <,^ermé en lui, ceci s'explique par sa nature même, mais d'où elles lui étaient venues.
Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble qu'après ces rapporchements avec le traité de VEloquence française il n'y a plus beaucoup à chercher (1).
En admettant même que les doctrines et les projets de Malherbe I soient nés spontanément dans son cerveau, on ne saurait mécon- ! naître en tous cas que le voisinage d'un homme qui les avait I aussi et les appuyait d'une immense autorité a du singulièrement ' les forlilicr.
11 est temps de'dire que jamais homme n'avait été mieux fait que Malherbe pour tenter en poésie la réforme que Du Vair souhaitait dans l'éloquence. 11 avait ce qu'il faut surtout aux réformateurs : la conliance, mère de l'audace.
(1) C'est plus tard seulement que l'on s'avisera de censurer Du Vair, comme l'a fait Vaugelas (II. 351), comme le faisaient sans doute les puristes dont parle Balzac, qui trouvaient chez le vieux président une « moisson de triomphes » (II, 631), Ceux-là, du reste, épluelient aussi Malherbe. Comme Malherbe, Du Vair paraît en bien des endroits archaïque, mais comme lui aussi il est un réformateur aux yeux de ceux qui connaissen ■. tantsoit peu l'histoire de la langue, il va de pair avec le grand homme (Voir Colletet. Art. poét. De 1 éloq. 35. La Mothe le Vayer, Consul, sur l'cloqwmce fr . 174).
.MALHERBE EN PROVENr.E. IL s'y PUÉPAUE A SON ROLE, SON CAnACTÈRE l'\
D'aboril il profcssiiit poiii- lui-mr-im» une adiniraliou sans réserves (1).
Poiit-ètre, si l'on en croyait quelques accès d'iiumililé feinle auxquels il a été contraint de temps en temps, se ligurerait-on ([uil a été un modeste, que son orgueil est un de ces orgueils excusables, postérieurs et consécutifs au succès, que le plus humble finit presque fatalement par éprouver en réussissant toujours: « Se lâcher à la vanité, dit-il dans une lettre de nov. IGOI à Du Perron, est contre sa coutume ». Mensonge! C'était non seulement dans sa coutume, mais dans sa nature.
Jamais sans cela cette vanité ne serait allée jusqu'à s'épanouir avec une incroyable naïveté dans sa vie, ses œuvres, ses conversations, ses lettres familières, en particulier comme en public, au point de scandaliser ses amis comme ses ennemis.
On sait que ses vers lui inspiraient une estime incroyable, il l'a dit en vers et en prose : « Vous savez trop bien que c'est que de vers pour ne connoître pas que ceux-là sont de ma façon (2) ». « Je ne crois pas qu'il y ait de quoi m'accuser de présomption <[uan(l je ilii'ai qu'il faudroit qu'un homme vint de l'autre monde pour ne pas savoir qui je suis (3) ».
De noblesse médiocre, il prétend descendre de l'illustre maison des Malherbe Saint-Aignan et des compagnons du duc Guillaume (4).
San passé militaire est nul, il conte à Racan des exploits dont il est impossible de retrouver trace dans les histoires, les chroniques ou les correspondances du temps (5).
(1) V. Baylo, Dtct., Costar. Let. L du I" vol, 126. Baiilet. IV, 197, etc. — Ménage a essayé de l'extuiScM' par des rapprochements, dans Y Anti-Baillct et le Comni. de ses Œuvres (III, 113), Conip. Godefroy., Hlst. de la nu. fr. L p. 35G.
(2) Œxtv., IV, 32, Let. à Racan.
(3) Let. à Bai^. 1615. IV, 92. Comp. Œnv , I, 108; fg' , CXXI ; Let. IV, 139, III, 72, etc.
(4) Balzac ne raconte-t-il pas sérieusemeiit (pi'il fallut le grand exemple <le M. de Foix, archevêque de Toulouse, pour l'aider à traiter en faveur de son fils d'une charge de conseiller au Parlement de Provence? ^H, 659)
(5) V. Rac. dansMalh. I, XVIII.
71 M\r,iii:itiii: i:r I)i:si'OI'.ti;s
Il a CM (les lionnes iorliiiios sans nombre fit y a falUles merveilles; ses li-adiieLions sont des inoilrles non seulement de langage, mais (le style bien au dessus de l'original.
Eu ce qu'il n'a pas fait nn^'uie il excelle. 11 n'a pas soigné ses lettres, mais toutes ces bailineries à la Jial/ac lui sont venues à l'esprit j il l'îs a rebutées. (1).
Kt l'on p(3ut déjà présumer qu'une vanité si univei-selie n'est pas seulement acquise. En effet, elle avait toujours fait le fond du caractère de Malherbe. 11 n'a pas attendu 162.'} ])onr jiarler de sa gloire. En 1G12 déjà, il s'érigeait en arbitre, ollranl à Peiresc (le mettre ses lettres en équipage de comparaître. (2). En 1605 même n'écrivait-il pas à la suite de l'Ode sur le voyage de Sedan : (3)
Mais vu le nom que me donne Tout ce que ma lyre sonne.
Quelle sera la hauteur De riiymne de sa victoire, Quand elle aura cette gloire Que Malherbe en soit l'auteur?
Il a retranché la strophe, par pudeur sans doute, par calcul p(Hit-rtre aussi. Mais n'est-ce rien <{u'il ait osé la rimer, et tout au début de sa seconde carrière, alors qu'il n'avait presque rien écrit encore ?
11 y a plus, si on lit bien la lettre de IGOl (4) au cardinal du Perron, que nous avons citée, toute pleine qu'elle est de formules de respect, elle respire l'orgueil.
Le poète le remercie en lermes très humbles de l'avoir nommé le plus grand écrivain du temps ; il ne proleste guère contre cet hommage, à peine s'il fait allusion à la petitesse de son mérite, par convenance. Il est heureux du témoignage porté; mais avec le sentiment évident qu'il en est digne, sans cacher même que « la
(1) Malh , Œuv., I, XLVI.
(2) 111,25(5; comp. 2-'i2(lGll).
(4) Id. IV, 3.
malher:je en Provence, il s'y prépare a son rôle, son caractère !">
|ti»iii(ur(' (le raitiuillon de la ^Hoiiv lui est douce». Et aussi loin ([lie nous l'emonlions dans sou histoire connue, nous relrcuivonft eu lui cette même vanité.
C'est elle qui lui soufllo à son arrivée en Provence de se faire |)asser pour lils d'un Conseiller au parlement de Caen (1), qui lui dicte les phrases pompeuses écrites sur le tombeau de ses enfants :
<( Mon surnom fut Malherbe, de ceux de Saint-Agnan, desquels, l'ancienne extraction ne veut autre témoignage que les hermines mouchetées qu'ils portent sans nombre dans leurs armes ». (2)
« Mon pore est au rang de ceux qui sont connus en son siècle et peut-être les futurs n'ignoreront pas qu'il a vécu ». (3)
C'est ainsi que la « mort qui rabaisse les superbes » lui avait enseigné que la vanité expire aux lieux où étaient les siens !
Les quelques sévérités qu'il montre pour lui-même, loin de contredire ces observations, ne font que les confirmer. S'il déclare un sonnet ou une chanson méchante, s'il refuse de louer quelquesuns de ses vers, c'est qu'il les juge au-dessous de son génie, indiquant ainsi la haute idée qu'il en a. (4)
Car il médit parfois de son art, jamais de la façon dont il le pratique. Il veut bien que la poésie ne soit qu'un arrangement de syUabes, mais il entend montrer qu'il les arrange comme personne, ressemblant ainsi à tant de gens qui plaisantent décorés et décorations et peinent ou intriguent pour consteller leur poitrine.
Malherbe a donc eu cet orgueil de nature "qui se révèle à tout propos et ne souffre aucune supériorité d'aucune sorte. Aussi y joignait-il un^ dédain souverain pour les autres; personne ne comptait devant lui.
Il ne respectait rien de tout ce qu'on respecte, « ni les Hébreux, ni les Latins, ni toute l'Antiquaille » (o), « les envoyant tous paistre comme bestes » (6) .
(1) Et il subit la honte de voir ces qualifications retranchées d'un acte authentique. (V. Roux Alpheran. Rcch. p. 3G8).
(3) Ep. de Jourdaine I. 361.
(4) III, 67 et 140.
(5) Régnier, Sut. IX.
(6) M'" de Gournay, Ombre, ii3.
70 M u.iii:itiii; i;r i)i:sponTi:s
l);i\i(! ne lui |);ii';iiss;iil pas si giaml ipiil dût cri roslfr lo valet. Il n'aiMiait jias du ImiiI les (îrocs (1), Vii-^ilc pas plus <|iic IMiidare n'avait 1 Ikhimciii' de lui j)laire. (2)
Los Ilalicns non |)lus no lui revonaiont point, sauf le Tasse, dont il voulait l)i('n soullVir TAminte (3). Quanta Ronsard, on sait le cas (|u"il «Ml faisait ; Desportes et toute la volde, " sauf un peu Bertaut », n'étaient pas plus épargnés. Dans sa correspondance on voit Juste-Lipse et Erasme traités de pédants, (4) Garnier jup;é sévèrement, (o) les auteurs des oraisons funèbres du Uoi malmenés, etc. (6)
' Partout il énonce son jugement avec brutalité ; ni l'affection pour ses disciples, ni la crainte de ses ennemis ne le retient. Il jui^e des premiers sans ménagement, disant à chacun ses fj^ialilés et ses défauts, il attaque les seconds de front, se moquant d'eux tous sans exception, « depuis le cèdre jusqu'à l'hysope ». (7)
Uu homme de cette trempe, sans ménagements et sans réserves, devait (Hro le plus rude des démolisseurs. Ce qui le rendait plus dangereux encore, c'est qu'il savait reconstruire.
On ne rompt, en effet, à tout jamais avec le passé qu'à condition de mettre ([uehjue chose en place de ce qu'on enlève. Détruire
(1) Rac. dans Malh. I. LXX.
(2) Peut-être par boutade, peut-être par faiblesse d'esprit, il lui préférait Stace. Il aimait aussi Claudien (Balz. Leé. inéd., T. de L., p. 723).
(.3) Ménage rapporte, d'après M'"' de Rambouillet, qu'il auroit donné tout au monde pour en être Vault'iiv. (Mescol an. -e d'Eg. Menagio. V. Rath. In/I. de l'If,., 117). En revanche, Bembo [D, I. contre Amour, Div. Am., Ch. 2), Pétrarque [Epit.^YKegv. fun. sur la mort de Diane, VI; Am. d'Hipp. El. III). Angelo Costanzo (Am. d'Hipp. LXXIX) sont traités dans le Commentaire avec la dernière sévérité, sans compter d'autres non nommés qui ont fourni à Uesportes des « imaginations bestiales ». (V. Clèon. I; Am. d'Hipp. LXV ■ Am. d'Hipp XLVI, XXXVI, etc.)
(4) III. 3i3.
(5) Ib. 24 S.
(6) « Bertaut, n'aura dépensé ni sang ni sueur pnur avoir la victoire » (III, "02). Notez qu'il n'est pas arrivé à temps avec la sienne, comme le prouve le recueil de du Peyrat.
(7) Lt'tt. à Balzac déjà citée, IV, 93.
MALUEHBK EN l'IlOVENCi:. XL S V l'UKl'AUK A SON HOLF-, SON CAHACTKHi: i i
nVsL lien, cCsl romplarer (jiii est loiil, si (Ui veiil «•nj[)«>cher iiii rcloiir, Los ni'i^Mtifs ne s(uit pas des i'(''\(»liili(»niiaiitN ((uiiplets. Mallioilic, lui, avait un syslriuc por'licjuo pour rcniplact'r laiicien.
Eulin, par uu don exclusivement réservé anx fondatenrs de sectes il j(ti^nait à l'esprit de révolte l'esprit d'autorité. Incapable d'accepter la loi des autres il excellait à imposer la sienne. Nous le verrons dans sa chambre décidant souverainement comme un président, suivant le titre qu'il aiïeclionnait, (l)
11 voulait que sa parole eût force de chose jugée. Pour mieux dire, elle devenait le Verbe et l'Evangile de la vérité. Il fallait la connaître pour faii'e son chemin dans le monde ; et il s'étonnait « naïvement que ceux (pii l'ignoraient, qui n'avaient ni attaches ni ordre de luy fissent des progrès dans un art dont il avoit la clef. » (2)
A ce dogme infaillible, indiscutable, indivisible, il n'élait mémo permis de rien changer ni de rien retrancher, comme le faisait Lingendes (3). C'était se déclarer hérétique.
Avec cetinstinct de commandement, ces appétits de révolte, ces projets d'innovation, la rupture entre les « anciens » et les ■•<■ modernes » devait se produire presque fatalement, brusque et soudaine ; c'est ce qui arriva.
(1) Rac. dans Malli, I, LXX.
(2) Tall. 1, 295.
(3) Tall. 1. r.7.