‹ La doctrine de Malherbe d'après son commentaire sur DesportesChapitre 8 sur 106 · LA RUPTURE · texte numérisé non relu

LA RUPTURE

Pondant quelque temps les relations avec Desportes paraissent avoir été cordiales. Malherbe, qui estimait le neveu, tolérait l'oncle, lui sachant gré sans Joute de « savoir rimer une si bonne table, ». comme dit Régnier.

Mais l'homme aux légendaires boutades ne devait pas pouvoir garder longtemps cette réserve déférente. On connait sa brusquerie. Ses sèches répliques sont aussi célèbres que ses grandes odes. De fait elles lui coûtaient moins de peine. D'un mot il savait otTenser, et ce mol lui venait rapide, spontané, d'une perfection d'insolence difficile à dépasser.

Sa (( liberté », comme il l'appelait, lui était chère : il en faisait presque montre. A en croire les anecdotes que Racan nous rapporte, il eût eu peine à s'en cacher. (1) Un jour c'est une conversation qu'il coupe soudain d'une réllexion impolie (2^ ; une autre fois c'est un auteur tout lier de son œuvre qu'il interloque en lui demandant (3) si son travail ferait amender le pain el le vin; c'est l'évèque de Rouen dont il refuse d'entendre le sermon sous prétexte (ju'il dormira bien sans cela, etc. etc. Les femmes mêmes n'étaient pas respectées par lui et on se rappelle qu'il alla jusqu'à souflleler la dame de ses pensées, la vicomtesse d'Ochv.

(1) Malli Œuv. I. LXXIII et suiv. M. ArnouUl promet de nous révéler un Malherba plus bourru encore, d'après les mémoires complets de Racan (^) Ib. LXXVII.

(3) Ib. LXIX.

HO MAI.IIKIUIE ET ORSPOUTES

L'adVoiil fiii'il lit à l;i coiiru-lablc do Lcsdiguicros n'était ^ucro moins saii^dant, l()i-s(|iril la iiKmli'a eu public avec cctto phrase ^alaiilc : « Voilà co qu'a lait le vice ». (Ij

Alccslo (2) n'est qu'un Piiilinte auprès de ce bourru, lieurcux de; désemparer non seulement les quêteurs de compliments, mais ses inici-loculcurs ordinaires par l'irrévérence inattendue de ses saillies.

Je sais bien qu'en présence des puissants, par une de ces contradictions qui sont si nombreuses dans son caractère, il chan-;eait son indépendance de langage en de très sages habitudes de prudence. Il a condamné un jour les intempérants d'es^ril <ini aiment mieux perdre une douzaine d'amis qu'un bon mot (3) et déclaré qu'il valait mieux se taire que rien écrire contre ceux qui peuvent proscrire — ou pensionner. (4) On a toujours tort do s'attaquer à plus grand ([ne soi, (5) il le savait, le répélail et faisait son profit de la maxime. (0)

Il eût donc malgré tout ménagé Desporles, s'il l'eût ci'U encore c:i mesure de nuire. Mais il voyait sans doute, et beaucoup mieux que nous n'avons pu le montrer, comment le vieux poêle vivait sur son passé et le peu d'autorité réelle dont il disposait.

Or de ses œuvres il faisait fort peu de cas. Nous verrons assez par la suite ce qu'il pensait de ses vers profanes. Les Psaumes ne lui inspiraient pas plus d'estime.

On avait du en parler bien souvent à Aix, dans le petit cercle du

(l) ïall. 1. 280.

(•2) Gomme Alc.este il préfère une chanson ptpulaire:

D'où venez-vous, Jeanne,

Jeanne, d'où venez-vous?

à toutes les œuvres de Ronsard. [Ib., I. 288).

(3) Œuv. III. 285.

(4) Œuv. III. 2GG.

(5) Ib. III. 377.

(6) On peut voir dans quels termes il écrit à Henri III et à Sally. quand il pense en tirer quelque chose. Aus^i j'ai peine à croir.' qu'il ait traité si sévèrement les vers du Grand-Prieur. L'abbé Papon [Hift. ijén. de Pror. IV, 25r») raconte déjà l'anedocle d'une façon un peu différente de Tallemant. [Ilist. 1.271) et sa version me paraît plus acceptable. Encore prète-t-on aux vielles.

i.\ liiiTiiti;

Pn'si.l.Mil, •■( mil doul." ([ik' I,i (i-adiiclion de Dcsporles n'v ait .'-Ir Inrl mal accueillie, lOlle n'élait millciiKMit dans l.- o-oùt dos j.aral)liiasi's majcstuoiiscs qu'aimait .Malherbe; de sou cnl(' du Vair, fjui avait si i)ion seuti et par endroits si bien rendu dans ses .Méditations sur David la poésie du texte sacré, devait aussi trouver les vers de l'abbé bien plats, même près de ceu.v de (iallaiip-CliasIeuil.

Il y aplus, La personne même de l'ancien ligueur, diantre des mig-nons du feu roi, ne pouvait pas être en grande vénération chez le magistrat rigide, serviteur dévoué d'Henri IV. N'est-ce pas à ce riche propriétaire d'abbayes, chanoine qui avait failli être évêque (pic font allusion ces mots sévères pour l'Eglise d'alors :

'< Elle qui devroit eslre l'exemple de la piété, l'exemplaire des bonnes mœurs, le lien de tous les autres ordres, l'on l'a déshonorée et diffamée tant qu'on a pu, rendant les plus grandes charges et prélatures la récompense dos plus viles, voire sales ministères de la Cour? » [{)

Dans ces conditions, n'ayant pour l'œuvi-e que fort peu d'es- ■ lime, pour riiommo moins de respect que d'envie, il était probable <luo Malherbe ne garderait pas grands ménagements.

En effet, un jour qu'il était allé dîner avec Régnier chez Desportes, ils trouvèrent qu'on avait déjà servi les potages. « M. Desportes reçut M. de Malherbe avec une grande civilité, dit Racan, et, offrant de lui donner un exemplaire de ses Psaumes, qu'il avoit nouvellement faits, il se mit en devoir de monter en sa chambre pour l'aller quérir. M, de Malherbe lui dit (|u'il les avoit déjà vus (2), que cela no valoit pas qu'il prit la peine de remonter et que son potage valoit mieux que ses psaumes.

Il ne laissa pas de dîner avec M. Desportes, sans se dire mot, et aussitôt qu'ils furent sortis de table, ils se séparèrent et ne se s'ont jamais vus depuis (3). »

(1) Trait, de (a Consf.. p. 3Ci3.

(2) Cela prouve que les Psaumes étaient connus de Mallierhe et que son Idée était faite, coniine nous le disions ù la page précédenle.

(3) Racan, dans Mail.. Œuv. I, LXIX, Tallemant, Ménage ont ensuite rapporte cette histoire, Guéret Ta mise en scène, la LV satire de Régnier qui s'y rapporte, l'a fait universellement connaître. " '

BRUNOT

82 MALllKHItL I:T DESPORTÉS

Le jour où VîinvfS vit coite scône marque iiiie dule dans lliis-

tdiir littéraire. Ce n'était pas, en réalité, deux lionimes qui se

\/v bronillaicnl, c'était la nouvelle poésie qui rompait avec l'ancienne.

La tradition se trouvait briséeencore une fois. L'ère moderne allait

commencer. Malherbe fondait son école ; Corneille naissait.

C'est entre 1005 et 1006 ({u'il faut placer cet incident gros de conséquences.

En effet, avant le mois d'août lOOo, Malherbe n'est pas à Paris. Il entre à la cour en septembre et. à ce moment, il n'a pas rompu avec Desporles, sans quoi il ne serait pas patronné par un de ses plus intimes amis: Vauquelin des Yveteaux (I). La querelle est donc postérieure à septembre lOOo.

D'autre part, Desportes meurt en octobre 1000. Elle est donc antérieure à cette époque. Rien de plus facile à fixer que ces deux dates extrêmes.

Si on veut abandonner les certitudes pour les vraisemblances, il est possible de préciser plus encore et d'établir à peu près que l'affaire est de la fin de iOO.j ou du commencement de 1000.

Il est à supposer, en elfel, ({ue pour aller ainsi dîner, sans y être attendu, chez Desportes, même sous la conduite de Régnier, Malherbe devait déjà connaître l'abbé de Tiron^, sa table, quelque hospitalière qu'elle fût, ne s'ouvrant pas à tout venant.

Mais il ne fallait point pour cela un long stage, et quelques rencontres, d'après ce que nous savons du caractère de l'hôle, étaient plus que suffisantes. A la fin de 1005 les rapports qui allaient cesser si brus(iuement avaient pu être établis, Malherbe étant sur place depuis trois mois et plus.

D'autre part, à ce moment, Desportes pouvait encore parler de psaumes -< nouvellement faits » et en offrir desexemplaires.il en est,

(1) Mal. Lct. à Rac. 10 sept. IGv'j. Des Yveteaux prit parti pour Desportes. Tallemant le dit formellement (I. 275).

nous le savons, qui porlonl colle dalo. au moins pour une parlie (lu volume. Ce sont ceux qui oui élé imprimés à Uouen par Raphaël (lu Pelit-Val, auquel lo libraire avait joint les Prières et les Poésies cliréliennes. L'éilitiou était la plus complète qui eut paru, il était (loue ualurrl que l'auteur la voulût taire voir. A;» contraire, il n'y a pas (le réimpression datée de lOUO 1 . y

Un second argument confirme le |)remier. jJesporles, nous dit Tallemant. critiqua tout ce (pie lii Alallierlie 2). .Mais, entre son. arrivée à la coui- et la mort de Desportes, Malherbe n'a presque^ rien publié.. Son ode sur le voyage de Sedan et celle sur l'attentat de IGOo n'étaient pas encore terminées en octobre IG06 3).

11 ne reste donc, pour la période qui nous occupe^,, que deux pièces, peut-être trois, dans l'examen desquelles Desporles et ses amis ont pu chercher une vengeance, c'est la Prière pour le Roi allant en Limousin et les Vers aux Dames pour le carrousel du 10 févi'ier.

La Prière a été présentée en novembre IbOo \i). Le carrousel esl du 10 février 4606 (5).

(1) Les « Psaumes » complets avaient paru simultanément à Paris et à Rouen en 1603 et en IGOi. sous ces titres : Les CL Psaumes de Davi(i mis en versfi'an(;ois parl^h. des Portes, abbé de Tiron, avec quelques Cantiques de la Bible, Hymnes et autres Œuvres et l^rières chrétiennes. Le tout revu et augmenté par le mesme autlieur. (V. Mam. Pâtisson. MDCIII, in-l?).

Les CL I^saumes de David, mis en vers l'ran(;ois — I^ouen, Imp. tie Raph. du I»etit-Val, 1G03, in-12^ de 301 pages, plus 8 i^ de table et 2 fpréliminaires, titre gravé par Gaultier : A la suite. Prières et méditations chrestiennes par le mesme, 1604, in 12' de 32 p.

C"est dans cette édition qu'on rencontre des exemplaires où les Prières et méditations forment (50 pages ainsi que les Poésies chrétiennes. Elles portent la date de lUOô (Brunet).

(2) lUst. I, 275.

(3) 11 écrit, en elïet. à Peiresc : Vous verrez bientôt près de i]uatre cents vers que j'ai faits sur le Roi, j'y suis fort embesogné (Malli. III, p. 12). Le U nov. .- Je vous renverrai peut-être les vers [Ib. p. 14). Le 17 déc. . Mes vers sont faits, mais ils ne sont pas encore présentés (76. p. 17).

(4) Le roi était à Fontainebleau le 8, (V. Rec. des lettres miss, de //. IV. Berger de Xivrey YI. 561} et à Paris le 20. {Ib. lettre suivante).

(5) V. Malh. Œcv.. l.'.»6.

84 \i\r.iii:niii': rr dkï^portes

Si on [)l;ii'ail la qiu'rcllc ajjri'S IV'vrior KiOC». (|ir"sl-cr' (jiio Dosportes aiirail imi à se nicllrc sons la (Icnl/La chanson l'ailccn colla- ])ora(ioii avec Madamo de lîcllogarde? Encoi-e n'ost-il pas sur qu'elle fût connue avant su mort, car si elle courait avec la parodie de Berllielot en décembre 1606, il ne faut pas oublier que Herlhelot travn illait vile.

Au contraire, en s'en tenant à la date de novembre ou décembre 160'), le récit de Tallemant s'explique et se justilie. Ceux que Malherbe avait froissés ont en oi!i s'en prendre, puisqu'ils ont pu éplucher la JNièro pour le Roi et les vers aux Dames.

Enfin, je trouve dans une ode de Claude Garnier a Desporles « sur la reddition de Sedan », une allusion très significalive :

Quand chômerons-nous la victoire De Henry, le plus grand des rois ?

Dont le jv'is, llionneiir et la gloire Ne sont dignes que de ia voi.i: ? (1 j.

Pour qui connaît l'aversion de Garnier pour Malherbe, et l'ardeur avec laquelle il défendit les anciens contre lui^ le dernier vers signifie très clairement qu'on sait que Malherbe travaille à une pièce sur le voyage de Sedan, et qu'il faut entrer en lice avec lui, le devancer et le surpasser.

Pourquoi cette invitation si Garnier^ familier de la maison, ne connaissait le différend survenu? Or, la reddition de Sedan est du 2 avril 1606. Encore une preuve donc (jue les faits dont nous parlons étaient antérieurs.

En admettant l'hypothèse que nous avons proposée, les adversaires restèrent un peu moins d'un an en présence.

Pour des pamphlétaires ardents et prompts à la riposte, le temps eût sufti à engager une de ces luttes dont l'hisloire litléraire est pleine. Mais des deux principaux intéressés l'un était mou, l'autre lent, de sorte que les hostilités, bientôt arrêtées par la mort de l'un d'eux, furent en somme assez peu sérieuses.

il) Pet. Hec. (le poés à la suite de \ Amour victorieux, f' 232, recto

i.v lui'iii'.i: 85

.le veux bien eroire avec Talleniaiil que Desporles critiqua le [iioductions de Malherbe, enlre amis, après Je dîner, à Vanves. Mais il n'avait j^arde de renirer dans l'ai'ène, comme Garnier le lui conseillait imprudemment. 11 sentait peut-tMre (juil pouvait perdre la bataille.

El puis il avait tonjours professé et pensé, comme il le disait à lieiiri 111, ([ue « la félicité humaine consiste en ung repos et tran(|uililé libre et deschari^ée de toute solicitudc, si bien que ([uand (|ut'l(iu'iin s'est retiré aux champs loing d'affaires et de soucys, nous l'appelons bienheureux, la vie douce et reposée devant estre lin de toutes nos actions. »

Apres avoir « travaillé pour reposer », avoir « fait la guerre non en inleution d'y demeurer éternellement, mais pour vivre en paix, » il n'allait pas reprendre les armes.

Platon aval! donné l'exemple. « Il était allé, en jeunesse, en Sicile pour aider Dion et pour rendre meilleur Dionisius et ses sub;îecls, s'il cust pu, puis vint achever ses jours au doux repos de l'Académie. »

Gomme lui, ayant passé « l'âge moyen, » l'abbé entendait n'avoir plus pour les vertus « actives et l'actives » qu'un amour bien platoui([ue (11.

(larnier s'abuse encore (juand il nous conte ([u'il fût venu dis[iul('r irorthograj)lie s'il eût vécu, cl recommencer la lutte épique d'un Maigret ou d'un Ramus.

Il estimait les gens de combat « bien louables " il préférait èlre parmi les « bien heureux. » (2).

En vain lai annonça-t-ou ([uc Malherbe « mar([uait » un exem- |)laire de ses œuvres, et qu'il prom<'ttait de faire de ses fautes un livre plus gros que son livre même.

11 s'en fia à son neveu du soin de censurer les censeurs et on sait avec ([uelle verve celui-ci le lit. Les prétentions de Malherbe, jes , jji'daijis vaniteuy, les défauts de ses vers, les petitesses de son esprit el disses lhéi)i-ies tout fiilTl uuseul coup ajJiiirn. dénoncé, raillé. W ^

1 V. le Discours des vertus iniallçjtiicllci daiià l'Acad. des Valois do Freiny, p. ^23G-Î38.

[2, Ib.

3) Voir la ,S'((/. IX. à liapiu.

8fi M\i-HF.r.itr lt niiSPORTK.s

C'était asso/ ponc la laiirmic diiii honinn* pou vindicatif, « sans quoroUo et sans venin. (1) » Les nienaees de son adversaire ne se réalisaient d'ailleurs pas. Il travaillait bien à son commentaire (2), mais occupé en même temps à composer les vers dont sa situation encore précaii'e de jxtMc conrlisun mal l'i'-trihué lOhligeait à entretenir le Koi, (3) interrompu ensuitt^ par la mort de son père et la nécessité d'aller li(fnider sa succession (4), il n'avait rien publié et rien fini.

La saison cette année-là était belle « et semblait de constitution vernale et non automnale, ressentant son printemps et son mois de may » (o) l'abbé, retourné à Bonport, rew;ardait tomber les premières feuilles de ses arbr'es, calmé sans doute, ayant retrouvé cette

tranquillité d'esprit.

Dont on a tant parié," dont on a tant escrit, Que chacun clierche tant, que personne ne treuve. (6)

lorsque la mort le prit le 'j octobre, pleinement bcureux, dii un de ses amis (7), vraisemblablement consolé en tous cas.

A la suite et peut-être aussi en raison de cet événement, Malherbe

interrompit son travail et le livre qu'il avait fait craindre ne pai'ut

jamais. 11 existe cependant, il a été imprimé, et la cause qui n"a

pas été plaidée devant les contemporains s'est trouvée portée

devant la postérité.

(1) Rapin, Pars. fr. p. 51.

(2) Le volume dont nous parlerons porte la date de 160G. >rallierbe venait sans doute de l'acheter pour son dessein.

(3) Voir plus haut.

(4) Juillet 1G06. V. Malh. Œ'/r. I, XX III.

(5) L'Estoile ./oMrn. oct. IbOG.

(6) Montereul. Tomb. de Dcsp.

(7) S'' Marthe. EL V. Port. « reccnti gloriœ proventu plane felix. " Le témoignage est un peu suspect. Peut-être avait-il pu voir encore la mordante parodie que Berthelot avait faite de la dernière chanson de Malherbe :

Eslre six ans à faire une ode, Et faire des loix. à sa mode,

Gela se peut facilement.

Mais de nous charnier les oreilles Par sa merveille des merveilles.

Cela ne se peut nullement, etc.

cnAiMTiu: V

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