ORDRE DES MOTS
Ronsard déjà avait dit formolleme.it : « Tu no transposeras jamais les paroles ny de ta prose ny de tes vers ; car nostre langue ne le peut porter, non plus que le latin un solécisme. 11 faut dire : Le roy alla coucher de Paris à Orléans et non pas : A Orléans de Paris le roy coucher alla. » (1)
Leurs adversaires étaient du môme avis. Lo Ouinlil censeur trouve que « lu plus grande vertu de facilité et clarté du langage frunçois, c'est quil suit le droit ordre naturel sans enfremesler les dictions, » (2) tandis que du Bellay « trouve beau do mettre la charrue devant les bœufs. »
La règle de Malherbe se réduit à peu près à celle que Deiraier a exprimée :
« On doit éviter soigneusement les transpositions dont un propos est rendu rude et mal propre. » (3)
Desportes en effet jongle parfois avec les mots, -et le terme peut are pris ici presque dans son sens propre, - il les jette comme un virtuose qui mêle ses boules en alternant les couleurs. Lisez plutôt : Mon cœur, mon œil, mon teint, blessé, cave, desfait. De traits, de pleurs, d'ennuis, etc..
Pourroyent faire avouer aux damnez misérables, Que de mes passions l'Enfer n'est qu'un pourtrait. (i)
(1) Rons. Pref. Fr. Œuv. III, 26.
(2) Quint. Cens. éd. 1573, p. 259.
(3) Acad. p. 36G.
lilC) LA DonniNK nr. MATJiF.iinr.
Mjilliorbc, clans une note déjà ciléo par S' Marc, a été choqué de ce badinaiio, «pli n'a en elTel auciino grâce en français, et Ta traité de drùliirie. Cel arrangement de mois qui se raj)porlenl trois par trois est tout près de n'avoir plus de sens. (1)
De pareilles fantaisies ont le donljlc inconvénient signait'- |)ar Deimier, elles font la phrase rude, c'est-à-dire, étrange, lui donnent quelque chose d'inusité qui la rend hésitante ; d'autre part, elles en troublent la limpidité, causent des obscurités, des équivoques, des conli'esens mêmes.
Nous verrons Malherbe relever de nombreux exemples du premier ordre, en voici quelques-uns du second qui méritent d'être mis à part.
L'hyver, de vostro teint les fleurettes perdra,
(( Quo me verlam nescio » dit la note, et en réalité ou éprouve un peu d'embarras. (2)
Poursuivre un estranger inconnu par le monde,
ne dit pas très nettement s'il s'agit de suivre par la monde un étranger, ou si cet étranger e.s/ inconnu par le monde. (3) Dans ce quatrain :
Amour...
Ores bas, ores haut, jo-uet de la tempesie, Il va comme il luy plaist ma navire élançant.
Il faut faire un véritable effort de rétlexion pour savoir qui est jouet de la tempête. (4) Enfin le vers ;
Philene abouché ses oreilles de cire,
rappelle de fort près l'exemple classique qu'on apprend aux enfants pour leur enseigner la place des compléments circons-
(1) Malli. Œuv. 387. Remarquons toutefois que ces sortes de combinaisons étaient classiques au XV P siècle. Les arts poétiques en donnent les règles.
(2) Cleon. 62, IV, 345.
(3) hn. Ar. Angel., IV, 416.
(4) Am. d'H. 27, IV, 305.
oitDiii; iii:s ^(()ls |g"y
Inncirls : (•lien-li,.,- ,1,, h.il pour sa ni.-iv qui osl malad... .!,n.. ..„ pclil |.o(. Lo ri, lin. I.' s.Mil ,1,, si-oikI sens cminVli.. louir rrr^iir. (1; Mais voici où il y a iiti vrai contresens :
^'"1"" ("Sire adoré de ma seule Deessr.
I'>" drjda.-ai.l sw/A Desporles ne dit plus ce qu'il voulait dire, car Mallh.rhe l'observe fort bien, il voulait dire : « pour rire ^<M.I a.lon-. ,lo „ia déesse, . ce qui u'.-sl pas du (nul la uiéunchose. ,2)
Il n'est peul-;-lrc pas sans intérêt de remarquer que c\-t par la er.hquc d'une de ces constructions vicieuses que commcce le (>oninu.nla.rc. 3) Cette liono-là en annonçait beaucoup d'autres. (4) N oici les principales transpositions que Malherbe condamne :
Transpositions du suj.t. - I" Le sujet (nominal) est placé derrière le verbe dans une phrase commençant par une conjonction de l.>mps: Si tùsl que nrapparut ce chef-d'œuvre des cieux (ô) Cette construction est encore commune de nos jours. («J)
2° Le sujet (pronominal) est placé en second dans une phrase commençant par l'adverbe /à :
Là fut-î7 assailli (7j
(1) D. II, 44. IV, 28G. - [2] EL II. Disc, IV. 378.
J!^ ?/ \ 'l' î^'f " ^'^^ "'^^' '""'' ^^- '-^"'- d'"-^'' IV, 310; ib. cl.. Il ,V m: kpu du,. Maugiron, IV, 4G7. C'est surtout la construction des 4 „! pements mdn-ects et circonstanciels qui, netant sounùse à aucune . ut e
T^"/ V ,' Z' ' ^"'- '^^' ^''- ^' IV. 30G; Ib. el. 3. IV. 308: El 117 IV 3. e6 I. D,sc , IV, 378 ; EL II, av. 1= IV, 388; l>n. Ar. Roi. nn-.. ,\ 'ip
(•)) Cleon.3, IV, 328.
(G) V. ma Gram. hist. G46. 3.
^Um. Ar. Angel., IV, 41G. Comp. ,na Gra>n. p. Gl.. et Vaug. Re>n.
lilîUiNOT
'A" Le oiijeL (pronominal^ est pUicé en second dans une |)ro|)osition commonçanl par (pdroiyqup :
Toy, quiconque sois-^«. (1) Tous ces tours sont blâmés.
Remarqw;. — On trouve encore dans Desporles la vit'ilh; forme interrogalive consistant dans l'inversion du sujet, mr-me avec un sujet nominal :
Viendra jamais le jour qui doit finir ma peine?
Malherbe a rayé le vers dans son exemplaire. (2)
Transposition du régime direct. — On trouve deux types de construction différents :
1° Régime, sujet, verbe :
Les combats renommes, les victoires hautaines
Des Dieux de vostre sang vous croyez surpasser... (3)
Toute la nuict Roland en ces regrets passa. (4)
Remarque. — Quelquefois le régime est un pronom indéfini : Il faut faire autrement, puis que ritn je n'avance (5)
2° Sujet, régime, verbe :
Amour, tyran des Dieux,
Les feux croisse en mon ame et les pleurs en mes yeux. (6) Toutes ces transpositions sont fâcheuses.
Remarque l. — Le cas est le même quand le sujet pronominal est sous-entendu, il faut en effet le considérer alors comme antérieurement exprimé. Ex. :
Bien que mon feu divin vostre cœur n'ait espoint. Et que de vraye amour au dedans n'ayez point. (7)
(1) Cleon. el. de Bertaut, IV, 352.
(2) Am. cVH. 36, f 93 v°.
(3) Cleon. 21, IV, 335.
(4) Im. Ar. Roi. fur. IV, 402.
(5) Div. Am. st. 1, IV, 422.
(7) El. I, 9, IV, 364. Le pronom vous est implicitement contenu dans vostre.
on DUR r>i:.s mots ^99
nrmavqur II. - L.-s |.n.,M.silion. ,v|:,liv...s ,■,. parlinili.-, ..lln.,.! iin^Maii.l iioMil)iv (rexcmplés de col ordre :
Les saintes loix <rAinoiir qui Ic.<i rœnrs ronnoist bien, fl) Ce n'est pas i)om- tous ceux qui r Amour ont en bouche. (2)
Rrman/ur III. - Quelquefois le régime s'intercale entre le verbe pi'incipal et l'inlinilif :
Je ne puis, malheureux, de remède esprouver (3).
R.numjuo IV. - Malherbe a souligné dans son exemplaire <1 autres inversions du régime, elles appartiennent toutes au Ivpe ci-dessus. (4)
rran.positums dr i al tribut. ~ A. Attribut du sujet. Le verbe est partout le verbe substantif. Ordre : Attribut, sujet, verbe.
Telle elle est aux mortels quand leur jour est venu (5; Grande etoit l'assemblée. (6)
Rnuarquc. - On sait que nous avons conservé la faculté duser (!<' ce tour en certain cas, malgré Malherbe. (7)
(1) El. J, 4, IV, 357.
Am.àM"'delaCliastaign. IV,449. , -oq, vu,
(3) Am. cl' H. 87, IV, 323. Comparez :
Mais pour plus grand repos, et pour mon mal finir. souii|né dans l'exemplaire original. D. II, st. 1^ 03 V, etenoore El. I, 3.
/m^^.'AngeL '■ ''• '" '' ^'''' ^"- ''''' '''■ ' ' ''■ ''■ '' ^' ' ^'' ' ' ''■ '^^
(5) El. II, 5, IV, 383.
(6) £/. Il, av. 1=, IV, 388. Comp. D. I. proe.. IV, 2(J7. et Am. d'H SS IV
^i^^:;:^" ^'^^"^- '"' '''^ -' ''^'^-'' ^■'-- ^- ^'I^>'-q,.es
(7) V. ma r/r. hiat. p. (jjo.
:;i)(| LA DOCTIUM- ItK MAMIEUItF,
H. Alliibiit (lii irgirne.
r L'allrihiit ne f.iil pas j)arli.' iiih-Liraiilf «rime fdi'mo vcrljale. Ordre : AUribul, régime, verbe :
Je vay trouver les yeux qui sain me peuvent rendre
Kt sa part immortelle,
Que plus chej^e je tiens. (1)
Rrniarquc I. — Quand le verbe est un auxiliaire comme rpjitlro, i]}\\ forme avec ceidains adjectifs des locutions toutes faites du geiu-e de rendre fort, il ne faut pas intercaler le régime, s'il peut y avoir équivoque. Dire :
0 bel d'il qui d'Amour rens la majesté forte,
c'est mal placer les mots, « car il peut sembler que ce soit un simple épitbète à majesté. » [2]
Hemarque II. — Quand le verbe faire a un régime lui-même, sujet d'une proposition inlinilive, composée du verbe substantif et d'un attribut, cet attribut doit suivre et non précéder les autres termes. Ex. :
Pour offrir au Démon ^^^a' libre me fait estre.
Malherbe a souligné cet hémistiche (3).
2" L'attribut est un participe faisant partie d'un temps composé avec Tauxiliaire avoir.
Par neuf fois en la mer j'ay la teste plongée, (4)
J'eusse avec ce trespas tant de peine évitée
Et quelqu'un le sachant eût ma mort regrettée (5)
(1) D. II, 2, diâl. IV, 273; Am. dH. st. 5, lY, 326.
(2) Div. Am. A M"" de la Chast., IV, 449. Comparez une observation sur ce vers que la transposition rend rude :
Ayez de vostre honneur, et non de moy pilié (Am. d'il, conip. 1. IV. ^î"!-) et dans l'ex. orig. El. I, dise. p. 28S, éd. mod.
(3) Cleoa. 60, f° 138 v°.
(4) El. II, La Pyrom., IV, 384.
••"l'iii: i)i;s MOTS 501
Ce n'est pas à dire .pio Malliorbo condamne cotte conslruction alors Irôs usitée, et (jiil lui a fourni à liii-mômc de beaux ellels. II nous a donné sa règle : « Ces transpositions sont évilaldcs qnand elles foiil !,> langage rude ou le sens donlenx. .. (I ,
l'hicc des rêfjinie.s indiiocts ot (irrnmtf,„n,'ls. — N,,us avons déjà vu que beaucoup de consirnclions un peu libres de ces éléments de la phrase étaient irccnsdes par Malherbe de créer des équivoques. En voici d'autres auxquelles on ne pent pas faire cette objeelion e( qui sont également condamnées :
Que vous vous efforciez Vune à l'autre de nuire (2) Or c'est ce qui nous fait en main les armes prendre TS) Avec tant de trésors que l'ame en vous contemple (4).
Celte observation est la seule du Commentaire dont on pourrait conclure que Malherbe a voulu restreindre les libertés qui restaient et subsistent encore ce sujet.
Hemanjiir. — Dans les propositions infinitives, les compléments uidirects ne doivent pas être intercalés entre la préposition (s'il y en a une) avec laquelle est construit rinlinilif, et cet inlinilif. Ex. :
Que tout soit conjuré pour de vous me distraire. (5j
Ti-anspositioti des compléments des mots autres que le verbe.