LIVRE NEUVIÈME. r
La critique doit plutôt se porter sur les points de départ du philosophe et du chrétien. C'est là que doit se trouver 1 originalité des doctrines.
Or, il y a Un abîme entre l'esprit qui anime le philosophe et le chrétien. S'ils se rencontrent dans la conduite, ils sont aux antipodes par l'intention.
Étudiez, par exemple, le principe générateur de la morale dans Clément d'Alexandrie et dans Épictète ?
Epictète vit pour lui; Clément d'Alexandrie vit pour Dieu. r
Epictète établit, comme l'axiome qui sert de fondement a son système, qu'il faut aimer son propre repos et y rapporter toutes choses. Se rendre indépendant de toute autre chose pour n'être qu'à soi, telle est la maxime primordiale que le philosophe expose en tête de son « Manuel ».
Clément d'Alexandrie, dans son livre des « Stromates » démontre que la perfection du gnostique consiste à vivre pour Dieu, a lui rapporter toutes ses intentions et toutes ses actions. Le Père de l'Église consacre la plus grande partie de son écrit, à démontrer que l'amour de Dieu est le commencement et le terme de la sagesse chrétienne.
La doctrine du stoïcien part d'une considération psychologique ; celle du chrétien, d'une considération théolorique Le principe de l'un est subjectif ; de l'autre, objectif. Celui-ci met la morale dans la religion ; celui-là, la religion dans la morale.
Comment peuvent-ils donc se rencontrer en prenant une direction si divergente ?
En voici la raison.
Le chrétien, pour donner toute son attention à Dieu se dépouille de tout ce qui n'est pas Dieu. Le stoïcien, pour se consacrer à lui-même, se dépouille de tout ce qui n'est
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pas lui. Ils se rencontrent clans le désintéressement, la frugalité, le mépris pour la gloire et la fortune, la patience et la constance. De part et d'autre, dans la conduite de la vie, ce sont les mêmes procédés : l'abnégation et là patience, produisant la paix dans laquelle on peut se consacrer à Dieu
ou à soi '.
La différence entre les deux systèmes se trouve donc, indépendamment des dissidences de détails, au point initial et au point terminal. L'on voit que, malgré la rencontre au centre, Clément d'Alexandrie et Epictète sont étrangers l'un à l'autre et suivent des voies divergentes.
' I e christianisme a des principes qui mènent naturellement à presque tous les devoirs extérieurs que la philosophie païenne exigeait de ses orgueilleux d.sciples. be croire, par 1 esprit, supérieur à toutes les choses sensibles et corporelles ; mépriser la gloire humaine, les honneurs, les charges, les distinctions ei les fortunes; fouler aux pieds les richesses; n'avoir nul besoin de ce que les hommes appellent félicité ; trouver tout son bonheur au dedans de soi-même ; v posséder de vrais biens, la plénitude de tout bien ; fuir même, autant qu'on le peut, le commerce des hommes : ce sont devoirs également communs a la philosophie païenne et à la chrétienne. Ils ne diffèrent que du côte du principe • car, dans la première, c'était l'orgueil qui les dictait, et, dans'la seconde, c'est la juste connaissance de soi-même et de la vérité — Dès qu'un homme connaît la nature de son ame, sa distinction d'avec le corps, la manière singulière de sa création son immortalité, sa destination à connaî re et a aimer Dieu, le prix de sa rédemption, sa vocation à une gloire immortel e, la facilité qu'elle a à trouver Dieu au dedans d'elle-mtme, les étroites communications et les faveurs singulières quelle en reçoit quelquefois; sitôt, dis-;'e. qu'un homme connaît bien ces avantages, il ne peut plus avoir que du mépris pour tout ce qu'on appelle fortune, honneurs, dignités, distinctions; il n a plus de goût pour tout ce qui fait le p'us vif plaisir des personnes du siècle; il fuit même, autant qu'il peut, leur commerce; il devient tout intérieur, tout spirituel ; et l'on peut dire de cet homme, à beaucoup plus juste titre que la philosophie païenne ne ledit de son sage, que, content du bien immense qu iltrou\e au dedans de lui-même, il méprise tout ce qui est au delà . « Exteriora contempsit spectaculo sui laeius. » (Dom Larny. De la connaissance de soi-même, 1701, in-12, tcm. V, p. ô3.)