LIVRE NEUVIÈME
il n'est rien qui ne soit pour l'infirmité de l'homme une cause de ruine, il est bon de prendre les précautions suivantes :
i" H ne convient pas d'aimer les consolations divines pour les satisfactions qu'elles donnent ; il y a lieu de les estimer pour les secours qu'elles procurent pour le service de Dieu. En telle sorte, qu'en ne les aimant pas pour ellesmêmes, mais en aimant Dieu en elles, on soit toujours disposé a en être privé, quand il plaira à Dieu, et à le servir avec la même fidélité, qu'elles soient absentes ou présentes : a 1 imitation de saint Paul, qui disait : « Ayant éprouvé de tout, je suis fait à tout, au bon traitement et à la faim à 1 abondance et à l'indigence. Je puis tout en celui qui me fortifie. » (Philipp. iv, 12.)
2" Conformément au conseil de l'Ecclésiastique, xi 27 ■ « Dans les jours bons, n'oublie pas les jours mauvais, » qu'on ne suppose pas que la consolation doive toujours durer L âme ne se trouve pas longtemps dans la même assiette Est-elle aujourd'hui dans la suavité ? Demain elle sera dans la sécheresse. Qu'on ne s'étonne pas de ces mutations, elles sont inhérentes à la condition humaine, et il n'y 1 pis \ s en troubler. Il faut même s'y préparer, et dans les années grasses ne pas s'oublier dans l'abondance, mais pourvoir à la disette du lendemain.
3° La tentation d'orgueil est à redouter pour les privilégies des consolations divines. Ils sont disposés, par la nature même des faveurs qu'ils reçoivent, à s'estimer comme des êtres a part, supérieurs à leurs semblables. L'humilité doit croître en proportion des dons célestes.
4° La consolation divine ne doit jamais faire négliger les devoirs d'état. Qu'est-ce qu'une consolation, qui subordonne 1 obéissance et la charité envers le prochain au souci
r , | LA DOCTRINE DU LIVRE DE I. C.
de se conserver et de ne pas se distraire ? C'est une consolation de mauvais aloi.
5° On ne doit ni divulguer, ni surtout se vanter des consolations éprouvées. De telles indiscrétions sont un écueil de vanité et non un profit de piété.
6° Dès que les consolations nuisent à la santé par l'abondance des larmes, la véhémence des soupirs, la commotion des nerfs, il faut travailler à les modérer et au besoin à les supprimer.
Désolation. — Quand Dieu prive l'âme de la consolation, de la familiarité, des faveurs particulières, qu'il accorde à ses serviteurs au temps de l'élévation, de la visite, de la manifestation, l'âme est dite en état de désolation, de privation, d'aridité, d'éloignement, d'abandon, de cécité.
Louis de Blois a une doctrine de tout point conforme à celle de l'I. C. : « Si, dans tes prières, ou dans la célébration de la Messe, ou dans tes méditations divines, ou dans les saintes lectures, ou n'importe quelle autre œuvre de piété, tu manques du sentiment savoureux de la dévotion, continue cependant ce que tu as commencé. Conçois un pieux désir de plaire à Dieu, offre-lui la stérilité et le labeur de ton cœur. C'est ainsi que cette aridité elle-même ne lui sera pas moins agréable que l'affluence de la douceur intérieure, bien mieux, elle lui sera plus agréable, car la dévotion rationnelle est de beaucoup plus sûre et plus acceptable de la part de Dieu que la dévotion sensible : Rationalis siquidem devotio longe certior, ipsique Domino acceptior est, quam devotio sensibilis. Or, la dévotion est rationnelle quand on a la haine et l'exécration du péché, et que l'on honore Dieu avec empressement de volonté, et qu'on se propose et qu'on accomplit avec courage ce que l'on sait plaire