LIVRE NEUVIÈME r .
soit peu de cette fleur de froment, dont Jérusalem est rassasiée, oh ! que vous laisseriez de bon cœur ces savants du monde, qui se repaissent d'une science toute judaïque que vous les laisseriez ronger leurs croûtes et leurs écorces sèches et dures ! Plût à Dieu, que lorsque Dieu par sa bonté daigne verser sur moi, tout pauvre et tout misérable que je suis quelque goutte de cette pluie volontaire qu'il a réservée pour son héritage, je pusse vous en faire part, et recevoir réciproquement de vous ce que Dieu vous en aurait fait sentir ! Croyez-moi, après l'expérience que j'en ai faite Vous trouverez plus dans les forêts que dans les livres Les bois et les rochers vous apprendront, ce que vous ne pouvez apprendre des Docteurs. » (Epist. cvi.)
Cette contradiction entre les Docteurs et les mystiques disparaît, quand, au lieu de maintenir la séparation de la science et de l'amour, on les réunit dans une harmonie naturelle. Non, l'étude ne doit pas être placée à l'écart de l'amour. Non, l'amour ne doit pas rester étranger à l'étude L une et l'autre exclusion sont condamnables. Il faut joindre ensemble les lumières que l'on peut tirer de l'amour et celles qu'on peut acquérir par l'étude.
Toutefois, ce serait dissimuler la pensée de l'I C que de s'en tenir à ce seul point de vue. Oui, le pieux livre nous enseigne que la sainteté de vie augmente la puissance de 1 esprit, que l'amour nous conduit à l'explication d'un grand nombre de mystères : « La foi et l'amour, s'écriet-.l, s élèvent par dessus tout et opèrent d'une manière merveilleuse. »
Nous pensons que ces assertions sont indiscutables. Indiscutables encore les assertions par lesquelles l'auteur de 1. C, comme tous les théologiens orthodoxes, reconnaît à la grâce divme, attirée par l'amour, le pouvoir d'exciter et
d'aider l'intelligence dans la poursuite de la vérité, la volonté dans la poursuite du bien.
Telle est la voie commune et régulière, hors de laquelle il ne convient pas de s'engager.
Notre pieux livre va bien plus loin. Nous abordons ici le point délicat.
Il est certain qu'il y a des états extraordinaires, dans lesquels il plaît à Dieu de communiquer quelquefois, à ses parfaits serviteurs, des connaissances qui ne sont pas un résultat de l'étude, mais un fruit de l'amour. La vie des Saints est remplie de semblables communications, qui attestent que la puissance affective supplée à la faculté intellectuelle. Le livre de 11. C. est plein de cette doctrine. Il marque, en plusieurs endroits, la différence qu'il y a entre la sagesse d'un homme éclairé du Ciel, et la science d'un homme de lettres. Il attribue celle-ci à l'homme même, et celle-là à Dieu seul ; et il ajoute qu'en un moment Dieu communique à une âme fervente plus de lumières, qu'elle n'en saurait acquérir en dix ans d'étude. Il n'y aurait plus d'Église catholique, si on parvenait à établir, que cette doctrine est illusion ou mensonge. Oui, il y a une science mystique.
Admettons que cette voie extraordinaire ne peut être suivie que par peu de personnes, favorisées de grâces spéciales. Qu'un saint et savant personnage comme l'auteur de l'I. C. ait été engagé en cette voie privilégiée, après une longue vie d'étude et de piété, il n'en faut pas être surpris. Il y aurait lieu d'être étonné, qu'on voulût débuter par une méthode, qui ne peut être que le couronnement de longs exercices de travail intellectuel et de sainteté de vie, et qu'on eût la présomption d'aspirer à des faveurs si exceptionnelles. Ces réserves faites, constatons, encore une fois, que l'I. C. reconnaît l'existence de l'enseignement mystique.
LrVIiÉ NEUVIÉMK.
| Oui : le pieux auteur croyait que par l'amour ou arrive la connaissance de la vérité, bien mieux que par l'étude. L élévation de 1 âme libre s'obtient, dit-il, par la prière plus que par la lecture : « De eminentia liber* mentis quam -upplex oratio magis meretur quam lectio. » III xxvi
Le chrétien ordinaire, dans sa marche vers la vérité prx,ede rauonnellement; il va du connu à l'inconnu par oie de déduction et de discussion.
Le mystique laisse de côté les procédés dialectiques et obnent que Dieu lui accorde des révélations spé S ■ i 1 obtient par la liberté d'âme et l'amour.
Le premier marche par la voie commune ; l'autre, par un^oie exceptionnelle. L'un recourt à La logique ; l'autre!
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Il n'en faut pas douter.
Le Dieu des chrétiens est vivant et personnel. Il ne s'est pas contente de créer l'homme, et de lui donner la raison
1 daigne lui accorder le secours de la révélation générale' et des révélations particulières. La révélation mystique nÏÏ
u une des formes si multipliées, dans notre sainte relgion de la commumcation de personne à personne entre Dieu « 1 homme C est une faveur plus gratuite et plus rare que a grâce ordinaire. Qu'on soit sévère pour en admettre lé mamfestauonset en restreindre le nombre, soit. Mais qu'on se garde , en de déclarer que l'enseignement mystique^ pas possible^ : ce serait amoindrir la puissance de Dieu Affirmer que Dieu peut, mais ne veut pas accorder la science n^pnc et qu'en fait il ne dépasse pas, quand il ,ui p " les lois ordinaires de la raison et de la grâce, c'est aile contre la fo., ct se séparer de llig,,se,qui recon ait la „ s
tique comme doctrine, et comme manifestation réelle. A l'exemple de sa mère, le fils de l'Église ne doit avoir ni honte ni peur, que Dieu intervienne trop auprès des hommes.
Il n'est donc jamais venu à l'esprit du vrai fidèle, de mettre en doute la parole de l'I. C, que Dieu fait connaître la vérité aux âmes pures et ferventes, sans intermédiaire de procédés dialectiques, par une sorte d'intuition. Ce serait renverser un des fondements les mieux établis de notre sainte religion.
Comment l'amour peut-il arriver à une puissance intellectuelle?
Le cœur aurait-il, lui aussi, ses lumières et ses révélations ?
Le mystique en est persuadé.
« Le point de départ de la philosophie mystique est de reconnaître en nous des intuitions lumineuses qui tout à coup, dans un moment d'émotion, nous découvrent des vérités vainement cherchées par l'effort du raisonnement. Mais ces vues soudaines n'éclairent l'âme qu'à l'instant où elle s'oubfte elle-même, où, par un élan désintéressé, elle se dégage des passions et des sens. Il y a donc des lumières cachées à la science qui se donnent à la vertu ; il y a, pour atteindre au vrai, une voie morale plus sûre que la voie logique. Voilà pourquoi tous les mystiques commencent par établir l'insuffisance de la raison. » (Ozanam. Les Poètes franciscains en Italie, in-12, 1872, p. 201.)
Ces prétentions du mysticisme peuvent-elles être acceptées par une saine doctrine ?
Nous trouvons dans les œuvres de saint Bonaventure un traité de théologie mystique, qui n'appartient pas au saint Docteur, nous n'en doutons pas, mais qui est le produit d'une ferme et haute intelligence. Le point qui nous oc-