LIVRE DIXIÈME
de la raison, établit équitablement les droits propres à chacune des deux sœurs immortelles.
Car, après avoir déterminé les droits de la foi, le pieux auteur se laisse aller à reconnaître les plus amples droits à la raison. Il serait difficile de le faire passer pour un partisan du fidéisme, du traditionalisme, ou du scepticisme theologique. S'il ne proclame pas la puissance absolue de la raison, on verra qu'il se garde bien de ne lui en reconnaître aucune.
— La raison doit gouverner la conduite humaine.
« Bonus et devotus homo opéra sua prius intus disponit quae fons agere débet. Nec illa trahunt eum ad desideria vitiosae inclinations, sed ipse inflectit ea ad arbitrium recta: rationis. » I. m, 17.
— La règle de la morale consiste à soumettre les sens à la raison, et la raison à Dieu.
« Qui enim semetipsum subjectum tenet, ut sensualitas ratiom, et ratio in cunctis obediat mihi, hic vere victor est sui, et dominus mundi. » III. lui, 14.
— Limites de la raison. Elle aperçoit le vrai et le bien ■ mais elle n'atteint ni tout le bien ni tout le vrai.
« PLec est ipsa ratio naturalis, circumfusa magna caligine adhuc judicium habens boni et mali, veri falsique distantiam, hcet impotens sit adimplere omne quod comprobat nec pleno jam lumine veritatis, nec sanitate affectionum suarum potiatur. » III. lv, 6.
— Insuffisance mais non impuissance de la raison.
« Ratio humana debilis est, et falli potest ; fides autem vera falli non potest. » IV. xvm, 19.
Mettez en regard de ces passages de FI. C. les récents enseignements du concile du Vatican (Constit. Dormit deFide cathol.). De cette comparaison ressortira la sûreté
-j0 LA DOCTRINE DU LIVRE DE I. C.
doctrinale du pieux livre, en même temps que la fidélité de l'Église à ses traditions.
2° Peut-on reconnaître le système métaphysique adopté par le docte écrivain ?
Mon ancien collègue de Sorbonne, M. l'abbé Fabre d'Envieu, a publié une nouvelle édition de l'ouvrage curieux du P. Juvénal, sur la question philosophique de la vision en Dieu l. Le P. Juvénal consacre plusieurs pages de son livre à démontrer, que l'auteur de 11. C. suivait la doctrine de Platon, ou plutôt de saint Augustin, sur l'illumination directe de l'intelligence par le soleil divin. Le P. Juvénal ne méconnaît pas, que la plupart des textes de 11. C, qu'on peut citer en faveur de la doctrine augustinienne, peuvent s'entendre d'une révélation surnaturelle encore plus que de la révélation naturelle. Néanmoins, certains textes semblent formels dans leur généralité : « Ex uno Verbo omnia, et unum loquuntur omnia, et hoc est principium quod et loquitur nobis. Nemo sine illo intelligit, aut recte judicat. » I nlj jm __ L'auteur de 11. C, cet homme pieux et sincère, qui, bien loin d'être inexpérimenté en théologie, en connaissait les profonds secrets, secrets dont le Seigneur lui-même l'avait instruit, cet homme si candide et si éminent, pouvaitil, ajoute le P. Juvénal, mieux faire entendre que Dieu est le' vrai soleil de l'intelligence, et que le Verbe est le maître intérieur ? Le passage nous parait, en effet, significatif, et il
1 « Solis intelligentiœ lumen indeficiens seu immediatum Dei ut entis summi internum magisterium, » per F. Juvenalem Annaniensem. Paris, Thorin, 1878, in-8°, à la page 178. Nous ne voulons pas, tant s'en faut, diminuer le mente de 1 œuvre savante et profonde du P. Juvénal. Néanmoins, ce qui nous parait encore le plus précieux dans ce volume, c'est la préface du docte éditeur qui, en quarante pages d'une latinité claire et élégante, a résumé admirablement la plus difficile des questions philosophiques.