LIVRE DIXIEME
contre elle,, lorsqu'il aura épuisé surin science sacrée toutes
ses investigations.
Saint Bernard n'est pas l'homme de ce grand mouvemem ■nte lectuel et social. Il n'est pas le novateur du douzième siècle. Il est plutôt le chef des conservateurs de cette
rq(u nT,git Trc Ia fièvre artisti(îue <*ui s'est *«*'-
rée des Ordres religieux, en particulier, de l'Ordre de Cluny : ,1 veille à ce que les constructions cisterciennes ne écartent jamais de la simplicité, fl ne favorise pas davantage les entreprises des communes. Il est de race aristocrate. Il se met du côté des seigneurs contre les bourgeois Lorsque Arnaud de Brescia essaie d'introduire à Rome ei dans le centre de l'Italie les idées communales, saint Bernard ne se ménage aucunement à combattre, sans trêve ni merci, le révolutionnaire, et à le réduire à l'impuissance Qu est-ce même que la prédication de la seconde croisade, qu une tradition du passé, dont les pouvoirs politiques instants par I expérience, cherchaient à se dé^oer?
Saint Bernard est donc, au douzième°siècIe, non un homme de progrés, mais un partisan de l'ancien régime Nulle pan, ce caractère n'apparait plus manifestement que dans sa lutte contre Abélard. Celui-ci est un novateur II introduit le rationalisme dans la théologie. Rien n'échappe ■«ses sic et non. Les mystères les plus respectés de la religion sont par lui scrutés, discutés, expliques, avec uneardeur sans pareille. Certes, après plusieurs siècles de scoastique, nous ne sommes pas scandalisés de la curiosité d Abélard. Mais, au temps de saint Bernard, c'était la prendre fois qu on éclairai, les coins et recoins du saint des saints, et ces premiers essais de la théologie nouvelle, s'ils soulevaient 1 enthousiasmées esprits amoureux de la nouveauté, par contre, choquaient les amis des institutions
;îs
<-q, LA DOCTRINE DU LIVRE DE I. C.
anciennes et des habitudes consacrées. Saint Bernard se mit à la tête de ces réactionnaires. On parle volontiers de ses triomphes sur Abélard. Oui, Abélard a été condamné. Dans son emportement scolastique, il avait souvent dépassé le but et avancé de graves erreurs. Mais si Abélard a succombé, le génie d' Abélard a triomphé. Le maître n'a pu continuer ses leçons : les disciples les ont reprises, et l'esprit nouveau a dominé l'Europe. Grand malheur, à notre sens. Nous ne méconnaissons pas les services rendus à l'esprit moderne et à la religion par la scolastique. Mais nous croyons que le dur esclavage de la dialectique à outrance a, trop souvent, étouffé les qualités d'où naissent l'éloquence et la poésie. Si les grands hommes de la théologie, Albert le Grand, saint Thomas d'Aquin, saint Bonaventure, eussent été moins exclusivement scolastiques, il ne nous semble pas qu'ils auraient perdu en pénétration d'intelligence : ils auraient eu un charme littéraire qu'ils n'ont aucunement.
Quoi qu'il en soit, saint Bernard a été vaincu. L'esprit nouveau a débordé. La scolastique s'est emparée de tout l'enseignement théologique. Mais il n'a pu se faire que la résistance de saint Bernard n'ait donné un corps à- l'esprit traditionnel. Nous voyons, en effet, des Congrégations puissantes, les Bénédictins, les Cisterciens, les Chartreux, qui sont restées réfractaires à la scolastique et ont maintenu pendant toute la durée du moyen âge la tradition théologique de saint Bernard.
L'auteur de 11. C. appartient incontestablement à l'école bénédictine.
« En comparant la doctrine de ce pieux écrivain avec celle de saint Grégoire, pape, et de saint Bernard, il est aisé de reconnaître qu'il avait lu exactement les écrits de ces deux Pères, et qu'il a pris d'eux les plus excellentes maximes
de la piété, comme ils en ont toujours été reconnus pour les principaux maîtres. » vLenglet du Fresnoy. Avertiss p. xi.) ''
Non seulement, il appartenait à l'école bénédictine, mais il est permis de reconnaître le moment où ce disciple de saint Bernard développait les enseignements de son maître M. Renan ne s'y est pas mépris et a vivement exposé, en quelques lignes, dont nous voudrions à peine modifier deux ou tro.s expressions, la pensée qui s'impose, fatalement à tout critique instruit :
« La sçolastique est née déjà ; mais elle n'a pas tout envahi : lame conserve encore ses droits. La sçolastique contre laquelle proteste l'excellent abbé, n'est pas celle de la seconde période, représentée par saint Thomas, acceptée par 1 Eglise, identifiée avec la théologie, à tel point qu'un «rdmal osait dire qu'il eût manqué quelque chose au dogme de 1 Eglise s, Aristote n'avait point vécu. La sçolastique qui excite les antipathies de ce fin et charmant esprit est celle des réalistes et des nominalistes, celle d'Abélard et de Guillaume de Champeaux, la scientia clamorosa de la montagne Sainte-Geneviève, tout occupée de définitions, de genres, et d espèces. La discipline de l'école, à partir de la fin du treizième siècle, était devenue si absolue que personne n aurait pu s'y soustraire : pas une voix ne s'est élevée contre elle jusqu'à la Renaissance. Les mystiques allemands, Eckhardt, iaule,, Henri Suso, qui seuls ont vu le néant dé cette science de Dieu, abstraite et desséchée, en ont subi comme les autres l'influence. Ils citent Aristote, Averroès • i s ont bu à toutes sortes de sources impures. Chez l'auteur «I L L, au contraire, nous trouvons une pensée vierge qui n a été souillée par aucun contact profane : la Bible' les Pères, les Saints, voilà toute la lecture du pieux ascète'
Cq6 l-A DOCTRINE DU LIVRE DE I. C.
José affirmer qu'un tel livre n'eût pu être écrit après saint Thomas et avec les habitudes de pédantisme que l'enseignement dominant faisait contracter, au treizième et au quatorzième siècle, à tous les esprits. » (Etudes, p. 327.)
VI. C. aurait donc pu être composée par un écrivain qui, au commencement du treizième siècle, suivait le système de théologie traditionnel, fidèlement conservé dans l'école bénédictine.
Mais le pieux livre ne représente pas seulement L'état de théologie traditionnelle, mais encore celui de spiritualité pratique. C'est là un de ses caractères les plus importants. Il constitue, ainsi que disent les logiciens, l'une de ses différences propres.
Car il s'en faut bien que tous les livres d'ascétisme et de mysticité soient, comme on pourrait le croire, conçus de manière à subordonner toutes choses à la direction pratique.
Beaucoup d'ouvrages de spiritualité font malheureusement passer la spéculation avant la réalité, et poursuivent les considérations idéales plus que les observations morales. On chercherait vainement des descriptions réelles dans les Œuvres de saint Denys l'Aréopagite. Eckhardt et Rusbrock perdent habituellement terre. Plus près de nous, Bérulle s'abandonne volontiers aux déductions dogmatiques. Le résultat est toujours le même : l'union de l'âme fidèle à Dieu. Mais beaucoup, avant d'y arriver, s'abandonnent à des considérations transcendantales et purement spéculatives.
Même dans la spiritualité des scolastiques, on ne se déprend peut-être pas assez des préoccupations scientifiques. On cherche à atteindre le but ultime de toute ascèse comme de tout mysticisme, l'union avec Dieu; mais par la fusion de l'esprit et du cœur, par la dialectique et l'affection, par