LIVRE DIXIÈME. ran
la spéculation et l'aspiration. Les Victorins, saint Bonaventure, Gerson, sont les plus illustres représentants de ce système, où la scolastique devient affective, où le cœur ne cesse pas d'être raisonneur.
L'I. C. n'appartient ni à la spiritualité transcendante ni à la spiritualité psychologique. Elle prend place dans la spiritualité pratique !. Ses enseignements reposent sur une forte doctrine idéale : mais ils la supposent plus qu'ils ne la développent. La science, aux écrivains de cette école, est moins à cœur que la conscience. Ils poursuivent l'art de vivre saintement, plus que l'habileté à discourir sur les hautes questions.
Voyez avec quelle insistance notre pieux livre revient sur les inconvénients de la science pure ! Dès le premier chapitre, il signale le danger de se livrer à l'étude spéculative qiu ne serait pas accompagnée de l'amélioration morale : « J'aime mieux sentir la componction que d'en savoir la définition. » Comme si le pieux auteur se reprochait de n'avoir pas suffisamment accentué sa pensée, dès le chapitre suivant, il la reprend et la développe avec une plus grande énergie : « Qu'est la science sans la crainte de Dieu ? » Et jamais cette défiance de la science pure n'abandonne notre pieux auteur. Au commencement du troisième livre, il signale encore le péril : « Quelques-uns..., guidés par une certaine curiosité et arrogance, veulent savoir mes secrets et comprendre les profondeurs de Dieu, en se négligeant eux mômes et leur salut... Ne discute pas les œuvres du
1 Nous n'avons pas à insister sur ces distinctions ; elles ont été mises dans tout leur jour par M. Charles Schmidt, dans up magistral mémoire sur le mysticisme allemand au quatorzième siècle, que doit constamment consulter, tout en faisant les réserves nécessaires, celui qui veut sérieusement étudier la spiritualité du moyen âge. F
Très-Haut, mais scrute tes iniquités. » III. iv, 16. — C'est ce même enseignement qui clôt l'ouvrage : « Bienheureuse la simplicité qui délaisse les voies difficiles des questions, et chemine par le sentier uni et ferme des commandements de Dieu! » IV. xviii, 5.
Il semble que le pieux auteur assiste au développement rapide d'une théologie nouvelle. On ne s'en tient plus aux disciplines établies. L'esprit humain s'élance en des directions inconnues. C'est, par exemple, l'aurore du treizième siècle. Jusqu'alors la raison, calme et soumise, s'en est tenue à renseignement traditionnel. Mais voilà que des penseurs hardis ont fait éclater le cadre des systèmes théologiques. Ils veulent aller plus loin et procéder autrement que leurs devanciers. La scolastique soumet toutes les idées chrétiennes à un nouvel examen. C'est une fièvre de dialectique dans le sein de l'Église, dialectique contenue par la foi, sans doute, mais se développant avec une activité et une audace que ne soupçonnaient pas les vieux maîtres. La curiosité théologique apparaît alors au disciple de saint Bernard, non seulement comme un danger pour l'orthodoxie, mais encore comme un obstacle à la vertu. Car, enfin, les appétits intellectuels doivent être réglés et modérés comme tous les autres appétits. C'est pourquoi, en présence de ce mouvement passionné, le sage moraliste sent, le besoin de rappeler que la destinée de l'homme n'est pas précisément d'arriver à la science, mais bien à la justice; que la vertu doit être poursuivie avec plus d'énergie que le savoir. Dans l'élan qui porte les jeunes clercs aux Universités, il craint qu'on n'oublie trop le chemin du sanctuaire. Il ne veut pas que jamais le Docteur étouffe le Saint. Il pressent, comme le dit Dante, que Paris remplacera Assise. Et comme s'il avait à réagir contre une expansion exagérée de la force ra-