‹ La Doctrine du livre de Imitatione ChristiChapitre 310 sur 336 · LE SYSTEM]'. DE LA LIBERTÉ D'AME · texte numérisé non relu

LE SYSTEM]'. DE LA LIBERTÉ D'AME

L'auteur de 11. C. a un système de spiritualité qui lui est propre.

Il résume toutes ses leçons doctrinales et pratiques dans l'expression de liberté d'âme, qui se réalise par la simplicité d'intention et la pureté d'affection.

On l'a remarqué : cette terminologie n'appartient pas exclusivement à notre auteur.

« Avant l'auteur de 11. C, Jacopone de Todi a donné à l'âme deux ailes pour monter à Dieu, savoir : la chasteté du cœur, et la pureté de l'intelligence. Conviene, che tu sali /Non con passi carnali / Ma con quelle due ali / Che ad esso ne fan gire / Questo si è'1 puro affetto / Col purgato intelletto... » (Loth. L'auteur de 11. C, p. 107.)

En effet, la rencontre est complète. L'idée et l'image se répondent exactement de part et d'autre : l'idée du mys-

tique et du poète est que la pureté dans l'affection, et la simplicité dans l'intention (soit l'esprit et le cœur dépouillés et purgés de tout ce qui est terrestre), élèvent vers Dieu ; l'image, que ce sont les deux ailes qui procurent le vol vers le ciel. Il est difficile qu'il n'y ait pas eu emprunt. Comment s'est-il opéré ? Directement, ou par l'intermédiaire de quelque écrivain, également connu de Jacopone et de l'auteur de 11. C. ? Nous penchons pour cette dernière hypothèse.

Pourquoi cet auteur ne serait-il pas saint Ambroise ?

« L'âme a son vol, dit saint Ambroise; elle a son vol spirituel qui dans un instant parcourt l'univers entier. Les pensées des âmes saintes planent en liberté, et plus elles se dégagent des entraves terrestres, plus elles ont leur élan vers les choses divines. Dès qu'elle a réfréné la fougue des passions, qui, ainsi que des coursiers, l'emportaient dans la carrière, l'âme monte, en agitant ses ailes spirituelles, dans un séjour pur, d'où elle regarde avec dédain toutes les choses de la terre. Tendant de toute sa force vers les biens invisibles, elle plane au-dessus du monde. C'est là, sur ces hauteurs, que réside la justice, qu'habite la charité, que régnent la chasteté, la bonté, la sagesse ; c'est de là enfin que l'âme pure voit le monde sous ses pieds. » (De Virginitate, cap. vu, n° 107.)

« Que votre âme ait des ailes, selon qu'il est écrit : « Votre jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle; » et que cet essor, vous portant vers les hauteurs célestes, vous maintienne au-dessus des basses convoitises d'une chair corruptible. » (Ibid., cap. 11.)

C'est dans le même sens que Rusbrock disait : « Que le mystique ait soin que, soulevé de cœur vers Dieu, il soit entièrement libre et dégagé : Curet mysticus, ut corde sub-

LLVRE DIXIÈME. £() ,

levatus ad Deum prorsus sit liber et expeditus. » (De Nupt., lib.ïï, cap. n.)

Souvent, les mystiques, pour exprimer l'état du fidèle, rapproché de Dieu par la vertu et par l'amour, disent comme Rusbrock : C'est un homme soulevé : Homo sublevatus.

Notre auteur a emprunté également à la pure antiquitéchrétienne, les expressions de liberté et d'esclavage intérieur.

Voici un texte de saint Augustin, indiquant l'origine, et découvrant le sens exact de ces locutions, liberté, esclavage, qui sont d'un usage si fréquent dans les auteurs de spiritualité, et surtout dans notre pieux livre :

« Quiconque commet le péché devient esclave du péché, et nous sommes tous plus ou moins dans cet esclavage. Et quelle espérance pouvons- nous avoir d'être délivrés } Fcoutons Jésus-Christ : a L'esclave, dit-il, ne demeure « pas toujours dans la maison. » L'Église est cette maison. Le pécheur est l'esclave. Plusieurs entrent dans l'Église. Aussi, Jésus-Christ ne dit pas : L'esclave n'est point dans la maison, mais, a ne demeure pas toujours « dans la maison. » S'il est ainsi, qui pourra prétendre d'y demeurer ; puisque l'esclave signifie le pécheur, et qu'il est dit dans l'Écriture : « Quand le Roi juste sera « assis sur son trône pour juger les hommes, qui pourra « se vanter d'avoir le cœur chaste, et se glorifier d'être « exempt de péché ? » — Qui ne serait donc effrayé de ces paroles : « L'esclave ne demeure pas toujours dans la mai- « son, » si le Seigneur n'ajoutait aussitôt : « mais le Fils « y demeure toujours?» Car Jésus-Christ, qui est le Fils, ne demeurera pas seul dans la maison. Il faut nécessairement que le peuple qui lui appartient y demeure avec lui.

Sans cela, de qui serait-il le chef, et où serait son corps ? Il est même très vraisemblable que, sous le nom de Fils, le corps est compris avec son chef. Ainsi, Jésus-Christ, d'une part, nous effraie, pour nous porter à fuir le péché; et de l'autre, il nous rassure, pour nous empêcher de tomber dans la défiance d'en pouvoir être délivrés. « Quiconque, dit-il, com- « met le péché est esclave du péché : or, l'esclave ne de- « meure pas toujours dans la maison. » A n'entendre que ces mots, qui ne désespérerait d'y demeurer toujours, puisque nul de nous n'est sans péché ? Mais l'espérance nous revient un peu, lorsque le Seigneur ajoute : « Le Fils y « demeure toujours. Si donc le Fils vous met en liberté, « vous serez alors vraiment libres. » Voilà où nous devons mettre toute notre espérance, à être délivrés par celui qui est libre, et à passer de l'esclavage de la cupidité où nous sommes à l'heureuse servitude de la charité. C'est ce que signifient ces paroles de l'Apôtre : « Car vous êtes appelés, « mes frères, à un état de liberté ; ayez seulement soin « que cette liberté ne vous serve pas d'occasion pour vivre « selon la chair ; mais assujettissez-vous les uns aux autres « par la charité. » (Galat. v, 13.) Que le chrétien ne dise donc pas : Je suis libre, je suis maintenant appelé à l'état de liberté. Autrefois, il est vrai, j'étais esclave; mais Jésus-Christ m'a racheté, il m'a rendu libre; je n'ai qu'à faire ce qu'il me plaira; personne n'est en droit de contraindre ma volonté puisque je suis libre. — Mais si ta volonté te porte à pécher, tu cesses d'être libre ; car tu retombes dans l'esclavage du péché. N'abuse donc point de ta liberté, pour en tirer une occasion de pécher ; mais sers-t'en au contraire pour te garantir du péché. Car ta volonté ne sera libre que tant que tu seras assujetti à la justice. Voici comment en parle l'Apôtre : « Lorsque vous étiez esclaves du péché,.

« vous étiez libres de la servitude, de la justice. Mais à pré- « sent étant affranchis du péché et devenus esclaves de « Dieu, le fruit que vous en retirez est votre sanctification, « et la fin sera la vie éternelle. » (Saint Augustin. Sur l'Évangile de saint Jean, Traité xli, § 8.)

Qu'est-il nécessaire de recourir à saint Augustin ? L'expression vient de saint Paul.

L'exemption du péché, c'est la liberté ; « Ubi spiritus Domini, ibi libertas : Où est l'esprit de Dieu, là est la liberté. » (II Cor. m, 17.)

Développant cette première pensée, l'apôtre saint Paul déclarait que la liberté se développait dans la gloire des enfants de Dieu : « Ipsa creatura liberabitur a servitute corruptionis in libertatem gloriaj filiorum Dei. » (Rom. vin," 2 1 . ) Si la terminologie de liberté d'âme, de simplicité d'intention, de pureté d'affection n'a pas été créée par notre auteur, on peut dire que le système qui repose sur ces expressions, et auquel il reste fidèle dans son œuvre entière, lui appartient en propre.

Là se trouve son caractère d'originalité doctrinale.

Avant et après notre auteur, les écrivains de la spiritualité ont employé les mêmes termes de liberté d'àme. de simplicité d'intention, de pureté d'affection, etc., mais sans les ramener à un ensemble rigoureusement déterminé. L'I. C. a connu la valeur des éléments particuliers, et a su leur donner place dans un système savamment établi.

Il me paraît qu'on peut adjoindre à cette note, qui signale le style de la construction idéale, une seconde note, moins personnelle, mais qui me semble caractériser un moment delà spiritualité chrétienne.

On peut distinguer deux sortes de moyens propres à nous maintenir dans la vie pour Dieu.

Les uns sont particuliers. Ils ont pour but de remédier à nos imperfections prises en détail. Sommes- nous enclins à l'orgueil ? Il y a certaines pratiques spéciales qui ont l'efficacité de combattre cette tendance de notre nature, et de nous porter à l'humilité.

Mais ces moyens particuliers n'exercent leur influence que transitoirement, sur des cas isolés, et ne s'étendent pas à l'ensemble de la vie spirituelle.

Aussi, les maîtres de la spiritualité adoptent-ils quelque procédé général, qui atteigne notre tempérament moral tout entier, et exerce sur lui une action universelle.

La solidité et l'enchaînement des vérités, fondamentales de la religion sont tels, qu'une seule de ces vérités suffit pour soutenir l'édifice de la morale et pour appuyer un système complet d'ascétisme.

Les uns s'attachent de préférence à l'exercice de la présence de Dieu ; d'autres, à la pratique de l'obéissance, de la pauvreté, etc.

Que ce soient telles ou telles pratiques générales que Ton adopte, elles suffisent à déterminer notre conviction et notre opération. Il n'y a qu'à les bien entendre, à les méditer souvent, à s'en servir en temps opportun. « Ponite vos in cordibus vestris sermones istos. » (Luc. ix, 44.)

Dès l'origine du christianisme, la dévotion à la Passion de Jésus-Christ fut un des exercices choisis de préférence, comme un des procédés les plus efficaces de sanctification.

Sainte Monique était comblée des grâces les plus privilégiées. Dieu la ravissait en extase. « Néanmoins, dit l'auteur de sa Vie, entre tous les mystères, celui qui avait le pouvoir d'élever son âme le plus haut et de l'attendrir davantage, c'était le mystère de la Passion de Notre- Seigneur. Elle ne pouvait soutenir la pensée de Jésus-Christ en croix. Un

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