‹ La Doctrine du livre de Imitatione ChristiChapitre 320 sur 336 · LIVRE DIXIÈME. £2I · texte numérisé non relu

LIVRE DIXIÈME. £2I

La pratique de saint Ignace devint bientôt commune parmi les siens. A la fin du seizième siècle, Ilermann Hugo (lib. de Orig. Scrib., cap. xxix) a écrit : « J'ai souvent entendu dire à plusieurs que, dans leurs tristesses, lorsqu'ils cherchaient une consolation dans la lecture de l'I. C, ouverte au hasard, il leur arrivait rarement d'être déçus. » C'est la même pensée que, plus tard, le P. Niesius exprimait presque dans les mêmes termes, mais en la généralisant : « Illa certe jamdudum in comperto est experientia, ut quemeumque sibi ex divino hoc opusculo locum quisque sortiatur, ille morbum animi curet, miserum consoletur, abjectum erigat : Il y a déjà longtemps que l'expérience en a été faite : quiconque ouvre le livre, en n'importe quel endroit, y trouvera un remède à ses maladies spirituelles, une consolation pour ses tristesses, un secours dans ses défaillances. » (Epist. ad sodales, anno 1625.)

A la fin du dix-septième siècle, l'usage de consulter l'I. C. au hasard était si bien établi, que Sacy, le traducteur janséniste de notre livre, ne croyait pas devoir protester contre cette tradition jésuitique : il se contentait de l'expliquer.

« Plusieurs ont écrit, et on le reconnaît tous les jours par expérience, qu'en quelque état que Ton soit en ouvrant ce livre, chacun y trouve ce qui peut l'édifier. Ce qui vient sans doute qu'il est plein partout d'une certaine onction ', qui représente à l'esprit et qui forme dans le cœur une disposition générale de piété, qui est propre à tout le monde. » (Sacy. Trad. de l'I. C, préface.)

L'explication donnée par de Sacy est des plus sensées. Et

1 Rosweyde indique une autre raison : « Singuli libri ita persparsi sunt variorum condimentorum materia, ut, quodeumque caput tortuito in^picias, convenientia semper praesenti nécessitât! remédia invenies. » (Vind. Kcmp., cap. xvn.)

si la confiance dans les consultations à livre ouvert ne dépasse pas cette donnée, il n'y a pas lieu à la décourager1. Mais n'enfreint-elle pas ces limites ? Ne va-t-elle pas, quelquefois, jusqu'à la superstition? Ne pourrait-on pas se demander s'il ne se produit pas, en certaines circonstances, quelque chose de semblable à ce que l'Église a réprouvé, lorsqu'elle a défendu les sorts, les divinations et les oracles obtenus au moyen de la Bible, ainsi interrogée à l'aventure? Dieu n'a pas donné aux Livres saints la vertu de dicter des réponses infaillibles à ceux qui les consultent indiscrè-

1 J'étais dans ma prison, seul dans ma petite chambre et profondément triste. Depuis quelques jours j'avais lu les Psaumes, l'Evangile, et quelques bons livres. Leur effet avait été rapide, quoique gradué. Déjà j'étais presque rendu à la foi, je voyais une lumière nouvelle ; mais elle m'épouvantait et me consternait, en me montrant un abîme, celui de quarante années d'égarement. Je voyais tout le mal et aucun remède, rien autour de moi qui m'offrît les secours de la religion. D'un côté, ma vie était devant mes yeux, telle que je la voyais au flambeau de la vérité céleste ; et de l'autre, la mort, la mort que j'attendais tous les jours, telle qu'on la recevait alors : le prêtre ne paraissait plus sur l'échafaud pour consoler celui qui allait mourir ; il n'y. montait que pour mourir lui-même. Plein de ces désolantes idées, mon cœur était abattu et s'adressait tout bas à Dieu que je venais de retrouver, et qu'à peine connaissais-je encore. Je lui disais: Que dois-je faire et que vais-je devenir? J'avais sur une table VI. C, et l'on m'avait dit que dans cet excellent livre je trouverais souvent la réponse à mes pensées. Je l'ouvre au hasard, et je tombe en l'ouvrant sur ces paroles: « Me voici, mon fils, je viens à vous parce que vous m'avez invoqué. » Je n'en lus pas davantage ; l'impression subite que j'éprouvai e-;t au-dessus de toute expression, et il ne m'est pas plus possible de la rendre que de l'oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles entrecoupées. Jesentai mon cœur soulagé et dilaté, mais en même temps comme prêt à se fendre. Assailli d'une foule d'idées et de sentiments, je pleurai assez longtemps, sans qu'il me reste d'ailleurs d'autre souvenir de cette situation, si ce n'est que c'est, sans aucune comparaison, ce que mon cœur a jamais senti de plus violent et de plus délicieux, et que ces deux mots: « Me voici, mon fils,» ne cessaient de retentir dans mon cœur et d'en ébranler puissamment toutes les facultés. (La Harpe.)

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