LIVRE DEUXIEME
primé le besoin d'évolution, qui s'était manifesté dans les écoles de théologie; elle avait même fait sa part à la méthode nouvelle. Le Maître des Sentences, par exemple, avait emprunté aux novateurs un certain nombre de questions ; et bien que, dans son livre, le principal rôle soit attribué à l'autorité et à la tradition, la dialectique est loin d'être exclue. Aussi, la méthode nouvelle ne tarda pas à déborder le cadre de la théologie traditionnelle. On se lassa bientôt de la simplicité, simplicité relative, du « Livre des Sentences ». On surchargea le texte du Maître, de commentaires dans lesquels on reprit les questions et les méthodes un moment écartées. Au milieu du xm" siècle, la révolution était à peu près consommée. Il suffit de comparer le « Livre des Sentences » et la « Somme Théologique » de saint Thomas, pour se rendre compte du chemin parcouru. La méthode de saint Bernard et d'Hugues de Saint-Victor n'est plus strictement suivie. Saint Thomas et saint Bonaventure suivent surtout la méthode des systèmes. Ce n'est plus le moment où la théologie historique et de témoignage a la prépondérance. La théologie raisonnée et de dialectique a toutes les préférences.
Il semble, à lire PL C, que le débordement de la nouvelle méthode n'est point partout un fait accompli. On sent, aux regrets et aux recommandations du pieux auteur, fidèle disciple de saint Bernard, que le triomphe de la méthode des systèmes est proche ; mais la victoire n'est pas encore complètement acquise. Au contraire, un peu plus tard, à la fin du xmc siècle et au commencement du xive siècle, par exemple, le succès de la « Somme Théologique » est si complet qu'il n'aurait plus été possible de faire entendre la moindre plainte.
Saint Bonaventure, avant d'entreprendre le commentaire
du « Livre des Sentences », se demande dans un, Proœmium, quel est le caractère de l'œuvre de Pierre Lombard. Il reconnaît que le « Livre des Sentences » est essentiellement scrutateur (perscrutatorius), et qu'il poursuit la connaissance des choses secrètes (inquisitivus secretorum).
Le grand théologien se pose immédiatement les questions que nous rencontrons dans 11. C. Il semble qu'il se préoccupe de répondre aux objections qui avaient cours dans les cloîtres.
La première objection s'appuie sur les textes de la sainte Écriture : Dieu considère les scrutateurs de ses secrets, comme s'ils n'étaient pas : Deus dat secretorum scrutatores quasi non sint (I, Is. xi, 23); Celui qui scrute la majesté sera opprimé parla gloire : Qui scrutator est majestatis opprimetur a gloria (Prov. xxv, 27); Ne recherche pas ce qui est au-dessus de toi, et ne scrute pas ce qui est plus fort que toi : Altiora te ne quassieris, et fortiora te ne scrutatus fueris (Eccli. ni, 22).
Si le Maître des Sentences a scruté des sujets élevés,, secrets, difficiles, il a mal fait, et il ne faut pas l'imiter : telle est l'objection . — Voici la réponse : Les textes invoqués doivent être entendus, non de l'étude sérieuse et des recherches prudentes, mais de l'investigation curieuse et téméraire, car le Seigneur a dit : Scrutez les Ecritures : Scrutamini Scripturas.
La seconde objection est tirée de la méthode, qui ne convient pas à la science de la religion, les Écritures, fondement de la théologie procédant par exposition et non par ■discussion. — Réponse : La science théologique est subordonnée aux Écritures, mais en est distincte par sa méthode. Les Écritures procèdent par méthode d'autorité ; les livres de théologie, par méthode d'intelligibilité. Le but est différent, la méthode doit donc différer.