LIVRE I ROI8IÉME
Dans la voie du salut, qui n'est autre que la voie de la chanté, il faut marcher sans relâche, et toujours tendre à une justice plus abondante; n'avancer pas dans la pieté, c'est reculer; se contenter de ce qu'on a, c'est le perdre; renoncer au désir d'aller plus avant, c'est périr, a Semper adde, dit saint Augustin ; semper ambula ; semper profîce. Noli in via remanere ; noli rétro redire ; noli deviare. » (Serm. clxix, al. xv. De Verbis Apost., cap xv n° 18.)
L'homme n'arrive pas, sur cette terre, à la perfection complète. Il ne peut guère atteindre que la perfection relative. Il peut vivre pour Dieu; mais sa vie pour Dieu n'est jamais totale, dans le sens absolu ; que si, en certaines circonstances, elle s'élève au sommet de la perfection, elle ne peut s'y maintenir avec continuité.
C'est donc l'état de progrès, ou d'avancement spirituel, qui est celui des serviteurs de Dieu, même des plus grands. Le progrès spirituel est ainsi appelé, par comparaison avec la marche d'un voyageur vers son terme. « Proficere, dit saint Bernard, est quoddam proficisci. » Le progrès spirituel est une marche en avant dans la voie de la perfection. Comme jamais on n'atteint le terme de la perfection, les mieux intentionnés doivent se résigner à marcher, à marcher toujours vers un but dont on peut se rapprocher, sans pouvoir l'atteindre. La perfection chrétienne consiste dans l'imitation adéquate de Notre-Seigneur ; mais l'homme, ne la réalisant jamais complètement, doit se contenter de l'effort persistant pour s'en rapprocher le plus possible, c'est-àdire, du progrès spirituel.
Cependant, notre livre ne s'en tient pas aux commencements du progrès spirituel : il parle souvent de la perfection, sinon consommée, du moins entreprise. Où finit le pro-
gressant?Où commence le parfait? C'est ce qu'il est difficile de déterminer avec précision. Aussi, peut-on dire que l'état d'âme, dont 11. C. décrit les mouvements, oscille de l'extrémité du progrès au milieu de la perfection. Perfecte, perfectio, perficio, perfectus, sont des termes qui reviennent souvent, plus souvent même que ceux qui se rapportent à l'avancement spirituel. Il en est de même dans l'ouvrage capital du P. Rodriguez : « Pratique de la Perfection chrétienne. » Perfection, c'est-à-dire, pratique de l'avancement spirituel, prise non pas à ses commencements, mais dans son milieu et son complet développement.
Toutefois, les mots de, proficere, profectus, perficere, emendo, emendatio, reviennent aussi à chaque instant comme des mots caractéristiques. Quand, dans le livre, il est question de la conversion, il ne s'agit pas de ce passage du péché à la grâce qui marque le premier pas dans la°voie de la justice, mais plutôt de cet acte décisif par lequel le fidèle, déjà acquis à la pratique de la vertu, se consacre exclusivement au service de Dieu, et cherche à atteindre sans cesse le mieux.
Il faut donc se résoudre à ne voir dans PI. C. qu'un manuel d'une des parties, 1 une des plus nobles et des plus belles, sans doute, mais enfin d'une des parties seulement de la vie chrétienne. Toute la partie qui concerne la vie pénitente, c'est-à-dire, la conversion initiale du pécheur, fait absolument défaut.
Le livre a été écrit pour ceux qui, voulant mener la vie totale pour Dieu, se trouvent établis dans l'avancement
spirituel.
Une dernière remarque avant de finir sur ce point : si 11. C. n'est pas le livre des commençants, il n'est pas davantage celui des contemplatifs.