CHAPITRE VIII
Saint Augustin désigne souvent le mariage par le nom de sacramentum. Ce prédicat a pour lui une haute valeur, et il s'applique à plusieurs reprises à en déterminer la signification.
La pensée du saint Docteur reste cependant parfois un peu voilée, parfois très obscure. Aussi les auteurs ne sontils pas unanimes dans leur interprétation, et on a même appuyé sur un seul texte de saint Augustin des affirmations contraires.
Cette question du sacramentum s'impose d'elle-même à quiconque étudie sérieusement les écrits de saint Augustin sur le mariage, car il y a des propriétés qui, selon le saint Docteur, ne sont conférées au mariage qu'en vertu du sacramentum. Il faut donc examiner la valeur que l'Evêque d'Hippone attribue à ce qualificatif pour bien préciser sa doctrine et pour constater jusqu'à quel point on peut y trouver les éléments constitutifs d'un sacrement.
Pour atteindre ce but, nous nous tiendrons toujours aux textes mêmes de saint Augustin, en relevant le sens des mots ou en les expliquant à l'aide du contexte.
ARTICLE PREMIER Il y a un « sacramentum » dans le mariage.
Le « sacramentum » dans le mariage d'Adam et d'Eve; dans celui du peuple juif; dans le mariage païen; dans le mariage d<e saint Joseph et de la Sainte Vierge; dans le mariage chrétien.
Il est incontestable que saint Augustin attribue au mariage un caractère religieux qu'il appelle sacramentum.
Ce nom revient très souvent sous sa plume à propos de l'état conjugal. Ce serait une grossière méprise de dire que le saint d'Hippone n'a envisagé le mariage que comme une simple société naturelle ayant pour but la propagation du genre humain.
La qualité de sacramentum n'appartient pas exclusivement au mariage chrétien; saint Augustin en fait une propriété de tout mariage légitimement constitué.
Le mariage d'Adam et d'Eve était déjà un sacramentum au sujet duquel il a été dit avant le péché : « L'homme quittera son père et sa mère, et s'attachera à sa femme, et ils seront deux dans une seule chair ^. » Le mariage chrétien participe lui-même au cachet sacramentel du mariage primitif 2.
1. De nupt. et conc, I, 21, C. V., xlii, 2, p. 236 : « Respondebit etiam coniibii sacramentum : de me ante pecoatiim dictum est in paradiso. : relinquet homo patreJii et matrem et aclhaerebit uxori suae, et erunt duo in carne una, quocl magnum sacramentum dicit Apostolus in Christo et in Ecclesia...; et certc his tribus bonis (proies, fldes et sacramentum) perfectc se liaberet bonitas nuptiarum, quibus etiam nunc bonae sunt nuptiae. »
2. De bono conj., 15, G. V., xli, 3, p. 209 : « Somel autcm initum conubium in civitate Dei nostri, ubi etiam ex prima duorum hominum copula quoddam sacramentum nuptiae gerunt, nullo modo potest nisi alicujus eorum morte dissolvi. » — II est difficile de déterminer en quoi consiste ce sacramentum du mariage cbrétien par raj)porC au mariage d'Adam et d'Eve. Le texte est assez obscur; cependant l'indissolubilité semble y être indiquée comme une conséquence de la participation au sacramentum du mariage primitif. Peut-être ne l'aussera-t-on pas la pensée de
Les unions polygamiques du peuple d'Israël sont aussi un sacramentum, parce qu'elles se rapportent à l'union spirituelle du Christ avec l'Eglise et de Dieu avec les âmes ^.
Quant au mariage des païens, nous avons vu que saint Augustin ne le dépouille pas tout à fait du cachet sacramentel ^.
Il est certain que dans le De bono conjugali^ il attribue le sacramentum seulement au mariage chrétien ; mais il ne sera pas difficile de retrouver le motif de cette restriction.
Saint Augustin veut mettre en évidence l'indissolubilité absolue propre au mariage chrétien, dérivée du sacramentum. Puisque le mariage païen n'a pas la même indissolubilité, la raison sacramentelle ne doit pas non plus y avoir la même valeur.
Rien d'étonnant donc que saint Augustin passât sous silence le cachet sacramentel du mariage païen, alors qu'il se proposait d'en relever l'effet principal dans le mariage chrétien. Ce silence toutefois n'implique pas une négation, et le mariage païen pouvait rester dans la pensée du saint Docteur comme le symbole, ou le sacramentum, d'une chose sainte ou d'une vérité religieuse^.
saint Augustin en disant que la raison sacramentelle rendant indissoluble le mariage d'Adam et d'Eve, est la base, elle aussi, de l'indissolubilité du mariage chrétien.