‹ La doctrine du mariage [microform]Chapitre 147 sur 176 · Chap. II, art. I, p · texte numérisé non relu

Chap. II, art. I, p

Mais cette affirmation, souvent répétée par le saint Docteur, ne se rapporte qu'au mariage en tant que société naturelle.

Au sujet dju mariage comme skcrement, on ne trouvera aucun texte où saint Augustin affirme clairement cette institution divine par Jésus-Christ.

Il y a cependant un texte qu'il faut examiner, et sur lequel on a basé des affirmations assez différentes : « Quod Dominus invitatus venit ad nuptias (Canae), etiam excepta mystica significatione, confirmare voluit quod ipse fecit nuptias. Futuri enim erant, de quitus dixit Apostolus (I Tim., IV, 3), prohibentes nuhere et dicentes quod malum essent nuptiae et quod diabolus eas fecisset; cum idem Dominus dicat in Evangelio interrogatus utrum liceat homini dimittere uxorem suam ex quacunque causa, non licere excepta causa fornicationis. In qua responsione, si meministis, hoc ait : quod Deus conjunxit homo non separet (Math., xix, 3-6). Et qui bene eruditi sunt in fide catholica, noverunt quod Deus fecerit nuptias, et sicut conjunctio a Deo, ita divortium a diabolo sit. Sed propterea in causa fornicationis licet uxorem dimittere, quia ipsa esse uxor prior noluit, quae fidem conjugalem marito non servavit. Nec illae quae virginitatem Deo vouent,- quamquam ampliorem gradum honoris et sanctitatis in Ecclesia teneant, sine nuptiis sunt; nam et ipsae pertinent ad nuptias cum tota Ecclesia, in quibus nuptiis sponsus est Christus. Ac per hoc ergo Dominus invitatus venit ad nuptias, ut conjugalis castitas firmaretur et ostenderetur sacramentum nuptiarum, quia et illarum nuptiarum {Canae) sponsus personam Domini figurabat, cui dicturh est : servasti vinum bonum usque adhuc. Bonum vinum Christus servavit usque adhuc, id est, Evangelium suum ^. »

1. In Joan. Evang., tr. IX, 2, P. L., XXXV, col. 1458. Nous rendons le texte tout entier, au lieu d'en citer seulement la dernière partie, comnne on a coutume de le faire. La pensée de saint Augustin devient ainsi plus s^isissable, et on ne risque pas de s'y méprendre, comme il arrive aisément en oubliant le contexte. De Smedt écrit justement à propos de l'usage de certains textes célèbres de saint Augustin cités à l'appui du

Quelques auteurs concluent de ce texte que saint Augustin affirme Tinstitution du sacrement du mariage par le Christ lui-même.

Il est utile de remarquer d'avance que d'autres textes augustiniens sur le sacramentum du mariage ont eu plus de vogue que celui-ci. Les grands Maîtres de la Scolastique ne le citent pas pour démontrer l'origine divine du sacrement du mariage; les théologiens des xvi^ et xvii° siècles, à peu d'exceptions près, l'oublient; grand nombre d'auteurs modernes aiment à s'en passer, ou le mentionnent avec des réserves.

Estius y voit Jésus-Christ bénissant le mariage et ouvrant les trésors de sa grâce; cependant pour Estius la valeur du texte n'est pas dans le « ostenderetur sacramentum nuptiarum », mais dans le « conjugalis castitas firmaretiir ^ ».

Tournely adopte cette même interprétation pour prouver l'institution du sacrement du mariage aux noces de Cana^.

Billuart reprend les deux membres du texte pour démontrer par la tradition la thèse de Tournely 3.

Portalié, alléguant le même texte, affirme que l'un des deux caractères attribués par saint Augustin au mariage, et qui en « font un vrai sacrement au sens moderne du

sacrement, au sens strict, du mariage : « Un témoignage isolé de tout ce qui l'entoure dans l'écrit de son auteur, paraîtra souvent tout à fait décisif, tandis que lorsqu'on lit cet écrit lui-même, la confiance dans la valeur de l'argument qu'on en tirait, baisse beaucoup et peut-être même s'évanouit entièrement. » {Principes de la critique historique, p. m, Liège, 1883.)

1. In 4um sent., dist. 26, § 7. Estius trouve la même doctrine affirmée par saint Augustin dans le texte suivant : « Ecce inter coetera Filius virginis venit ad nuptias, qui cum apud Patrem esset, instituit nuptias. » iSermo ^êS, c. 2, P. L., XXXVIII, col. 684). Il n'est nullement question ici du sacrement du mariage. Saint Augustin répète ce qu'il a dit maintes fois : — le mariage a été institué par Dieu.

2. Praelectiones theolog. de sacram. matrimonii, q. 2, a. 2, p. 64. Parisiis, 1730.

S. Summa S. Thomae sive cursus theologicus, tr. de matr. dissert. I, art. 3, p. 94. Lugduni, 1839. D'autres théologiens sont du même avis à l'égard du texte en discussion; Pesgii, Praelectiones dogm. de sacramentis, II, p. 351. Friburgi (i. Br.), 1909; Sgheeben, Dogmatik, v. 4, par. 3, p. 780. Freiburg (i. Br.), 1903; Tepe, Institutiones theologicae, V. 4, p. 616. Parisiis, 1896; Mazzella (Horatius), Praelectiones scholastico-dogmaticae, v. 4, p. 491. Romae, 1910.

192 LA DOCTRmE DU MARIAGE SELON SAINT AUGUST'JN

mot », est « rinstitution par Jésus-Clirist même de ce syml)olisme admirable de son union avec rEglise ^ »

D'autres auteurs sont plus réservés. Rosset écrit qu'aucun témoignage des saints Pères ne nous permet de conclure que le sacrement proprement dit du mariage ait été institué par Jésus^Christ à Cana. Il trouve de l'imprécision justement dans le texte de saint Augustin 2.

En effet, ce serait, semble-t-il, exagérer la valeur du texte que d'y voir affirmée l'institution du sacrement du mariage, tel que nous le comprenons aujourd'hui.

Le texte, il faut l'avouer, est obscur, et peut-être se prétet-îi à plus d^une interprétation; mais on n'en saura porter aucune avec Justesse si on isole, comme on l'a fait souvent, la partie principale du texte de ce qui la précède et de ce qui la suit. Nous dirons même que le texte tout entier exige la lecture des traités VHP et ÏX". Ces deux traités, ou plutôt ces deux s^ermons (car ce sont des allocutions faites au peuple) forment un seul exposé doctrinal sur la présence de Jésus-Christ aux noces de Cana. Leur réunion nous fait connaître le plan de saint Augustin et le caractère d'interprétation au sens mystique de cette étude sur le chapitre 11, 1-2 de l'évangile de saint Jean.

« Ce n'est point sans dessein, écrit saint Augustin, que Jésus assiste aux noces. En dehors du miracle (le changement de l'eau en vin), il y a dans le fait même, qui en fut roccasion, un mystère caché 3. »

« Le Seigneur invité aux noces se rend à cette invitation. Rien de surprenant qu'il vienne à cette maison assister à

a. B'ictionnalre de Théologie catîvol. de "Vacant, art. AugnsUn, t. I, Gol. '2431.

2. De sacramento matnmonîi, t. I, p. -62. S. Joannis Maurianae (Sabaudiae), 1895 : « Tamen non sat expressa sunt {testimonia -Patrum), ut inde inferatur, ibi agi de sacramento pressius sumpto. Ex ipsis utique concluditur jure, Christum préparasse anîmos ad futuram sacramenti institutionem, sed illam factam fuisse in Cana Galilaeae non sat perspieere ostendunt. Sane, ut coeteros omittam, S. Augustinus ïbi loquitur non sôlum de nuptiis viri et mulierïs in matrimonio, sed etiam de nuptns virginum cum, C-hrWîo. »

3. In Joan. Evang., tr. VÎII, 3, P. L., XXXV, col. 1451 •: « Exoepto miraculo, aliquid in ipso facto mysterii et sacramenti lalct. »

des noces, lui qui est venu dans le monde pour en célébrer. Si ce n'est, en effet, un motif de sa venue sur la terre, il n'a point d'épouse ici-bas ; et que signifient alors ces paroles de saint Paul (II Cor., xi, 2) : « Je vous ai fiancé à cet unique époux, le Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure » ? Le Sauveur a donc ici-bas une épouse qu'il a rachetée de son sang, et à laquelle il a donné l'Esprit Saint comme gage de son amour. Cette épouse est la nature humaine que le Verbe s'est unie. Le sein de la Vierge Marie a été comme le lit nuptial où Jésus-Christ est devenu le chef de l'Eglise, et d'où il est sorti comme un époux pour se rendre à l'invitation d'assister aux noces *.

C'est donc Jésus-Christ, le chaste époux de l'Eglise vierge, qui va assister aux noces de Cana pour y opérer un de ses miracles. Mais puisque les actions du Rédempteur n'ont pas seulement pour but d'exciter nos cœurs par ce qu'elles ont de miraculeux, mais encore de les instruire sur la doctrine de la foi, il faut examiner quel est le sens mystérieux des différentes circonstances du miracle de Cana 2; il faut dévoiler la vérité cachée dans les six cruches à deux ou trois mesures, dans l'eau changée en vin, dans le maître d'hôtel (architriclinus), dans l'époux, dans la présence de la mère de Jésus, et dans les noces elles-mêmes 3.

Tous ces personnages et toutes ces choses sont devenus, par la présence de Jésus-Christ, le symbole d'une vérité mystique ou d'un fait religieux. L'explication de ce symbolisme est le sujet de tout le sermon ou traité IX, que saint Augus-

1. IMd., 4, vol. 1452 : « Quid mirum si in illam domum ad nuptias venit, qui in hune mundum ad nuptias venit?... Habet ergo hic sponsam quam redemit sanguine suo et oui pignus dédit Spiritum Sanctum... Verbum enim sponsus et sponsa caro liumana; et utrumque unus Filius Dei et idem filius hominis; ubi faotus est caput Ecclesiae, ille utérus virginis Mariae thalamus ejus, inde processit tanquam sponsus de thalamo suc...; de thalamo processit velut sponsus et invitatus venit ad nuptias. ».

2. Ibid., tr. IX, 1. col. 1458 : « Sorutari nos oportet quid sibi velint illa omnia, id est, quid signiflcent. »

3. Ibid., tr. VIII, 13, col. 1458 : « quid sibi velint hydriae, quid aqua in vinum conversa, quid architriclinus, quid sponsus, quid mater Jesu in mysterio, quid ipsae nuptiae ».

tin prononça après le traité précédent ^. Mais avant d'aborder ses divers points, le saint Docteur veut nous apprendre ce que signifie la présence même de Jésus, quelle vérité doctrinale ou pratique s'y trouve cachée. C'est le contenu du texte en discussion.

Dans ce passage, il y a une thèse suivie de quelques arguments et une conclusion. C'est un tout logique qu'il ne faut pas retrancher.

La thèse est énoncée en tête : « En se rendant aux noces, le Seigneur a voulu confirmer par sa présence, indépendamment de toute signification mystique, cette vérité : qu'il est l'auteur du mariage. »

Saint Augustin n'oublie pas le mystère caché dans la présence réelle de Jésus-Christ ; « etiam excepta mystica significatione ».

Il ne dit pas que le Christ a institué à Cana le sacrement du mariage, mais qu'il a confirmé que le mariage est une institution de Dieu. Nous savons d'autre part que, selon saint Augustin, la société conjugale a été établie par Dieu avant la chute originelle 2.

L'institution divine du mariage est une affirmation im» plicite de la moralité de cet état de vie. En confirmant qu'il est l'auteur du mariage, le Christ a-t-iî confirmé encore la moralité du mariage s. C'est la conclusion déduite immédia-

1. L'eau avant d'être, changée en vin figure les prophéties dé l'Ancien Testament interprétées sans la lumière qui permet d'y voir Jésus-Glirist comme objet de tous les oracles. Sans y entrevoir le Messie, ces oracles sont insipides comme l'eau. Par contre interprétées à l'aide de l'esprit qui les apporte au Sauveur, les prophéties sont pleines de goût, enivrent l'âme et relèvent au-dessus de la terre; alors elles sont figurées par le vin. (Tr. IX, 3-5, col. 1459). Les six cruches symbolisaient les six époques comptées dès Adam jusqu'à la fm du monde pendant lesquelles Dieu n'a cessé' de parler par les Prophètes. Jésus-Christ a commandé de remplir les six cruches, parce qu'il remplit , aussi ces six époques. {Ibid., 6, col. 1461). Les deux ou trois mesures de chacune des cruches {capiebant metretas binas vel ternas) figurent le mystère de la. Très Sainte Trinité. En disant trois mesures, on exprime clairement les trois divines personnes; en disant seulement deux mesures, on sous-entend le Saint- Esprit qui est inséparable du Père et du Fils {Ibid., 7-8), etc.

Page 1