Loc. cit,, p
ment dite de grâce, comme un sacrement au sens moderne de ce mot 1 ».
En effet, malgré le nombre considérable de textes où saint Augustin développe sa doctrine, y compris l'efficacité du sacramentum du mariage, aucun ne nous rappelle directement le don de la grâce conféré aux époux.
Il semble qu'à toutes les époques les interprètes ont été de cet avis, car aucun, croyons-nous, n'a entrepris de relever de quelque texte augustinien cette affirmation directe,
Miillendorf a essayé de trouver les motifs du silence des Pères à l'égard du sacrement du mariage. L'un de ces motifs est pour lui l'attitude des hérétiques dans leurs attaques contre la doctrine chrétienne du mariage.
La question, dit MûUendorf, roulait sur Vétat de mariage, jamais sur le contrat conjugal. Le mariage, en tant que société établie, consistant essentiellement dans le lien indissoluble, et celui-ci ne pouvant pas être considéré comme un sacrement au sens strict, les Pères n'avaient aucun motif pour aborder la question de la sacramentalité proprement dite du mariage ^.
En outre, les écrivains des premiers siècles avaient à plaider la loi de l'indissolubilité, qui dérive de l'institution du mariage en tant que société établie par Dieu, non pas en
1. Ihid., p. 139. — Hahn, après avoir étudié les textes de saint Augustin, a émis l'opinion qu'à l'époque de i'évêque d'Hippone le sacramentum du mariage était réputé, non pas un moyen de pardonner les péchés et de conférer la grâce divine, mais seulement une alliance mystérieuse et indissoluble, et comme telle, un symbole de l'union de Jésus-Christ avec l'Eglise. Il écrit : « Was endlich die Ehe betrifft, so kann zwar nicht zweifelhaft sein, dass dieselbe in dieser Période bereits vielfach als Sakrament bezeichnet wurde, doch gesohah diess auch jetzt noch in ganz anderem Sinne, als in welchem die bisher besprochenen Sakramente so bennant wurden, nicht als Mittel der Sundenvergebung und Ertheilung der goettlichen Gnade, sondern lediglich, sofern dieselbe eine geheimnissvolle und unaufloesliche Verbindung und als solche Bild der zwischen Christus und der Kirche bestehenden Gemeischaft sei. » {Ble Lehre von den Sakramenten, p.' 100). Hahn tire cette conclusion précisément des textes les plus frappants de saint Augustin : Be fide et oper., 10, C. V., xLi, 3, p. 46; De bono conj., 7, 15, 18 et 24, Ibid., p. 196-197, 209, 214 et 226; De nupt. et conc, 1. 10, G. V., xlii, 2, p. 222.
2. Ueber den patristischen Beiveiss fur die Ehe als Sakrament, loc. cit., p. 637.
tant que sacrement au' sens rigoureux institué par Jésus- Christ. Ils se plaisaient à éclairer les chrétiens sur le lien ineffaçable par lequel le mariage devient un symbole de l'union du Christ avec TEglise, un sacramentum, une res sacra, qui établit une relation entre la société conjugale et la société céleste, la première ayant pour but de préparer les membres de la seconde. Ce caractère mystérieux était l'objet de l'enseignement des auteurs anciens, qui jugeaient moins nécessaire de s'occuper de la grâce sanctifiante conférée par le sacrement. Ils déclarent maintes fois, ajoute Miillendorf, que la grâce est accordée dans le mariage; et des instructions plus précises étaient faites aux fiancés avant leurs noces. Il n'y avait aucune raison spéciale pour insister dans la prédication sur la vertu accordée au contrat conjugal de conférer la grâce ^.
Enfin, même contre les hérétiques, comme les Gnostiques, [es Manichéens, etc., tenant le mariage pour une immoralité, la réponse des Pères se bornant à la doctrine du sacrement au sens plus large, était aussi efficace, ou plus encore, que si elle touchait la question de la sacramentalité proprement dite 2.
En ce qui concerne l'attitude de saint Augustin, nous ne pouvons pas reconnaître à l'argumentation du savant au-
1. Ibid., p. 639-640 : « Dagegen fanden die lil. Vaeter es nicht fur so iiothwendig zu erklaeren, dass denjenigen, welohén im Standc der anade dièses Sakrament empfangen, Gnade verliehen werde diiroh denselben Akt, duroh welohen sie das Ehebundniss eingehen; sie sagen oft genug, dass die Gnade in der Ehe verliehen wird, und naehere Brklaerungen waren nur denen erspriesslich welohe diesen Stand antrelen sollten, und wurden dalier fur dén betreffenden mundlichen Unter- L^cM aufbewalirt. Dass der aeussere Akt selbst, wodurch die Contralenten sicli gegenseitig verpflichten (das Zeichen des Gontraktes), auch, wie bei jedem der andern eigcntlichen Sakramente, Ursaohe der innern a-nade sei, das mag allerdings, wie klar es uns auch heute nach langjaehriger Entwicklung der Offenbarungslehre einleuchtet, nicht von jeher in der allgemeinen praedicatio explicita ausgedrûokt gev^esen sein, und es lag in den ersten Jahrhunderten nicht der geringste Grund vor, darauf Gewicht zu legen, waehrend wir es heute nicht genug aetonen koennen. »
2. IbkL, p. 641. — L. Godefroy, dans l'art. Mariage du Dictionnaire de Théologie catholique, Vagant-Mangenot-Amann, col. 2114, donne de l'attitude des Pères une explication au fond semblable à celle de MûUenlorf. — L. C. G.
202 LA DOCTRlNfî DU MARIAGE SELON SAINT AUGUSTIN
teur toute la valeur que plusieurs théologiens semblent y découvrir ^.
Il est hors de doute que les adversaires de saint Augustin — les Manichéens et les Pélagiens — envisageaient, dans leurs débats, le mariage en tant qu'un état de vie 2. Mais si Ton considère la méthode de réfutation suivie par l'évêque d'Hippone, il semble qu'une place y devrait être réservée à cette affirmation que le mariage est une source de grâce sanctifiante instituée par Jésus-Christ.
Cette affirmation, on espérerait la trouver surtout dans la controverse contre les Manichéens. Ceux-ci réputaient le mariage une institution du diable et un foyer de fornication. Saint Augustin prit la défense de l'honnêteté du mariage sur la base des trois biens, proies, fides, sacramentum. Ce dernier bien, d'ordre surnaturel, est expliqué par lui à l'aide de textes inspirés qu'il présente à la lecture des hérétiques eux-mêmes.
Par le sacramentum, le mariage est devenu un symbole de l'union de Jésus-Christ avec l'Eglise, et ce symbolisme impose aux conjoints des devoirs rigoui'eux auxquels ils ne peuvent jamais se soustraire. Or, si l'état conjugal est respectable parce que Dieu l'a institué et qu'il est un sacramentum au sens plus large, ne l'est-il pas plus encore parce que Jésus-Christ l'a sanctifié à son origine même, en élevant à la dignité d'une source de grâce l'engagement dont cet état de vie est le résultat?
Il nous semble inutile d'insister. La doctrine de la grâce du sacrement renforcerait l'argumentation du saint Docteur ^.
1. Par exemple, Pesch, PraelecUones clogmaticae. t. VII, p. 353, Freiburg (i. Br.), 1909; Pohle, Lehrbuch der Dogmatik, t. III, p. 657, Paderborn, 1912.
2. V. cliap. II, art. 2, p. 32-40, chap. m, art. 4, p. 56-65.
3. Sghouppe {ElcmenUa theol. dogm:, t. II, p. 342, éd. 18) explique le silence des Pères par l'incrédulité des hérétiques qui n'admettaient pas l'existence du sacrement du mariage. Il nous semble que si l'existence et la nature de ce sacrement étaient inaccessibles à la mentalité des hérétiques, à plus forte raison le devrait être la doctrine du sacramentum consistant dans un symbolisme religieux, et toute ia méthode d'interprétation mystique des Ecritures adoptée par saint Augustin contre ses
LE MARIAGE EN TAKT QUE « SACRAME^TU]M » li('3
D'ailleurs, l'Evêque d'Hippone n'avait pas seulement à réfuter les erreurs manichéennes ou pélagiennes; la doctrine du mariage est expliquée surtout dans les livres écrits pour lés fidèles, dans des lettres adressées à des chrétiens fervents, et dans des sermons prêches au peuple catholique.
Dans ces écrits nombreux et variés, saint Augustin ne se borne pas à la question de l'indissolubilité; il étudie, on l'aura remarqué dans le cours de notre travail, les autres questions fondamentales du mariage; il y revient en plus de trente de ses ouvrages produits dans le laps de quarante longues, années.
On a cherché par des voies indirectes la conclusion que les textes augustiniens n'énoncent pas d'une façon tant soit peu explicite.
Portalié s'appuie sur la théorie générale augustinienne des sacrements. << Saint Augustin, écrit-il, attribue au mariage deux caractères qui en font un vrai sacrement au sens moderne du mot : a) l'institution par Jésus-Christ même de ce symbolisme admirable de son union avec l'église; b) la grâce est conférée en vertu de cette institution sacramentelle. C'est la conséquence de la grande théorie augustinienne que tout sacrement du Nouveau Testament confère la grâce qu'il signifie. Or, cette signification est ici un fait d'une importance singulière, elle est la source de sainteté pour le mariage chrétien et l'élève au-dessus de tout mariage naturel : « quod autem ad populum Dei spectat, etiam in sanctitate sacramenti ^. »
La théorie générale augustinienne des sacrements ne peut certainement pas servir de base à l'interprétation de la doctrine de saint Augustin sur les effets sanctifiants du mariage. Il faut que saint Augustin lui-même en fasse l'application pour qu'il nous soit permis de fixer le nombre de rites religieux, qu'il considère comme de vrais sacrements du Nouveau Testament. On sait que saint Augustin a deux
adversaires. Le De genesî contra Manïchaeos et les livres Contra Faustum sont des exemples typiques de cette interprétation.
1. Dictionnaire de théol. cathol., art. Augustin, t. I, col. 2431.
Conceptions du sacrement essentiellement différentes, — celle du sacrement simple signe, et celle du sacrement signe auquel est lié un don ou un effet objectif ^. Dans cette dernière conception, il faut encore distinguer les sacrements auxquels saint Augustin attribue la vertu de produire la grâce sanctifiante, des sacrements dont il ne signale que d'autres effets.
Le sel bénit que les catéchumènes recevaient en Afrique 2, l'oraison dominicale ^, l'arbre de vie du paradis terrestre \ les douze sièges des Apôtres 5, sont pour saint Augustin des sacrements, — simples signes qui nous rappellent des choses spirituelles. Le baptême et l'eucharistie sont des sacrements, — des signes institués par Jésus-Christ et signifiant la grâce sanctifiante qu'ils confèrent.
Le mariage est aussi un sacrement, — un signe dévoilé par Jéslis-Ghrist, signifiant l'union de celui-ci avec son Eglise et dont l'effet principal est l'indissolubilité matrimoniale. Le mariage n'est donc pas un signe vide, dépourvu de toute efficacité, comme le sel des catéchumènes, l'oraison dominicale, etc. Confère-t-il la grâce?
Portalié a bien reconnu que la présence de Jésus-Christ aux noces de Cana n'a pas pour saint Augustin la valeur d'une institution du mariage comme symbole de la grâce sanctifiante, mais comme figure de l'union du Christ avec r Eglise. Aussi ajoute-t-il que « cette signification est un fait d'une importance singulière et la source de sainteté pour le mariage chrétien ».
Nous examinerons à la fin de ce chapitre le texte cité par Portalié; où saint Augustin parle de la sanctitas sacramenti du mariage. En faisant dériver la collation de la grâce de la haute valeur du symbolisme du mariage, Portalié s'inspire de l'interprétation de Schanz.