ma., I, 21, p. 236. X
Nous n'exagérerons pas, en affirmant que toutes ses autres thèses sur la vie matrimoniale et les propriétés de l'état conjugal découlent de celle-ci comme des corollaires d'un principe établi.
Les Manichéens étaient sur ce point, ainsi qu'en beaucoup d'autres, les grands adversaires de saint Augustin i.
Le fond de leur système repoussait, comme un comble d'impiété et une invention diabolique, le mariage et plus encore l'acte de la génération. C'est pourquoi ils s'efforçaient de réfuter dans leurs discours et leurs écrits la doctrine chrétienne, et d'inculquer à leurs disciples la théorie de Manès avec toutes ses dégradantes conséquences.
Nous trouverons dans les données fournies par saint Augustin lui-même les fondements et les principales conclusions de la doctrine manichéenne sur le sujet qui nous occupe 2.
Le principe fondamental des Manichéens est, comme on le sait, le dualisme. Manès, leur chef, inventa deux éléments ou principes différents et opposés, mais également éternels. Il défend, à la suite d'anciens hérétiques, l'existence de deux natures ou substances incréées, — la nature du bien et la nature du mal s. .
La nature du mal s'est révoltée contre la nature du bien, c'est-à-dire, contre Dieu. Et celui-ci, prévoyant quelle ruine, quelle dévastation menacerait son empire, s'il n'opposait quelque résistance à la nation ennemie, envoya contre elle une vertu puissante, c'est-à-dire une partie de sa nature ^. Cette partie fut mêlée à la substance mauvaise, afin de l'en-
1. Il a connu encore d'autres adversaires du mariage, mais de moindre importance, par exemple Tatien et ses fauteurs. — De Ilaeresibus, P. L., XLII, col. 30. — L. G. G.
2. Le témoignage de saint Augustin sur le manichéisme a une importance toute spéciale, universellement reconnue, et confirmée par des documents dernièrement trouvés dans le Turkestan chinois. — Gf. G. Bardy, Manichéisme dans le Dictionnaire de Théologie Catholique, Va- 'cant-Mangenot-Amann. — L. G. G.
3. De Haeresibus, 46, P. L., XLII, col. 34. — Gf. Sgiiwane, Dogmengeschichte, t. II, p. 504. Preiburg (i. Br.), 1895.
4. Disputatio contra Fortunatam, 1, G. V., xxv, 1, p. 83. — De natura àoni, 42, G. V.. xxv, 2, p. 876.
chaîner et d'en réprimer rextrême fureur, pour empêcher ainsi la nature divine d'être totalement pervertie i.
Dieu donc a dû sacrifier une portion de son être, en la Livrant au combat et en la laissant garrotter dans la substance du prince du mal, pour assurer un repos éternel aux habitants de la lumière.
Le monde a été fait par Dieu du mélange résultant de l'élément divin mêlé à l'élément mauvais 2. Les cinq éléments : la fumée, les ténèbres, le feu, l'eau et le vent sont des créatures du principe mauvais. Dans les ténèbres sont nés les bipèdes. Adam et Eve ne furent pas créés par Dieu, mais engendrés par le prince du mal, qui leur a communiqué tout ce que lui et la légion des ténèbres avaient absorbé de la substance divine, afin de le retenir plus fortement emprisonné et de l'empêcher de leur échapper ^.
Il y a donc dans l'homme, comme dans l'animal, dans l'arbre et dans chaque partie du monde, une portion de l'être de Dieu, gênée, emprisonnée dans la matière, therchant à s'en dégager pour retourner à la région de la lumière.
Le plus haut degré de la perfection morale manichéenne consiste non seulement à éviter que les chaînes de cette
1. De moribus manichaeorum, 15, P. L., XXXII, col. 1361. — Contra Faustum, XI, 3, G. V., xxv, 1, p. 319.
2. Be Haeresibus, 46, P. L., XLII, col. 35. — Disput. contra Fortunatum, 1, G. V., XXV, 1, p. 83. — Gfr. Sghwane, Op. cit., t. Il, p. 504. — TixERONT, Histoire des dogmes, t. I, p. 435.
3. De natura boni, 46, G. V., xxv, 2, p. 884. — Cf. De gen. contra Manich., II, 29, P. L., XXXIV, col. 217. — De Haeresibus, 46, P. L., XLII. col. 37. — ScHWANE, Op. cit., t. II, p. 504. — Il semble que dans le système manichéen l'âme humaine est cette portion, ou une partie de cette portion de la substance de Dieu renfermée dans le corps de l'homme. Les disciples de Manès enseignent que l'âme humaine est en grande partie remplie de lumière avec un mélange en très petite quantité de ténèbres. Gette molécule de mal sera la contribution du principe mauvais cà la formation de l'âme, que les Manichéens avouent cependant être une partie de Dieu. — (De mor. Manicli., c. xix, loc. cit.). Ils distinguent encore deux sortes d'âmes : les unes bonnes, émanant tellement de Dieu qu'il ne les a pas faites d'une autre matière ni tirées du néant, mais qu'elles sont une partie de sa propre substance ; — les autres mauvaises, ne tenant à Dieu par aucun lien. Dans le principe, les âmes bonnes étaient séparées des âmes mauvaises; maintenant elles sont mêlées les unes aux autres {De duabus animabus, 16, C. V., xxv, 1, p. 71).
partie de Dieu se serrent et se multiplient, mais à les détruire pour soulager et libérer la divine prisonnière.
Or, rien ne s'y oppose plus que la génération humaine; car l'homme, étant le plus formidable cachot de la portion vaincue de Dieu et retenant cette partie dans sa propre semence ^ la transmet par l'acte conjugal à tous ses descendants 2. Conclusion": le mariage, l'union des sexes et la procréation des enfants surtout sont un crime 3. L'union conjugale est- une création du diable, comme Adam et Eve l'ont été aussi ^. Toute espèce de commerce charnel, même entre époux, est un acte de fornication 5. C'est pourquoi la loi manichéenne prescrit aux conjoints d'éviter par tous les moyens la procréation des enfants ^.
Saint Augustin le fait remarquer souvent; ce n'est pas proprement le mariage ni l'union sexuelle que les Manichéens réprouvent et détestent le plus, c'est la procréation des enfants; ils redoutent que leur dieu ne se trouve de plus en plus lié dans le fruit conçu par la femme. Ce n'est pas l'acte du mariage qu'ils condamnent, ce sont surtout ses conséquences naturelles '^.
L'Evêque d'Hippone, exposant sa doctrine sur l'honnêteté du mariage, établit une distinction fondamentale : — autre