‹ La doctrine scolastique du droit de guerreChapitre 117 sur 277 · ÉCRIVAINS DIVERS · texte numérisé non relu

ÉCRIVAINS DIVERS

et du sang contre les ennemis ; l'autre, qui est celui de l'esprit contre les vices et le démon : combattre corporellement, cela n'a rien de rare, ni d'étonnant ; et combattr(^ spirituellement est aussi une chose fréquente clie/ les nombreux moines qui vivent sur la terre ; mais ce qui n'est point ordinaire, c'est de voir les mômes hommes combattre de ces deux manières à la fois. Que peuvent craindre de tels soldats, puisqu'ils ont consacré leur vie au Christ et que, s'ils meurent, c'est pour Lui. Ils marchent avec intrépidité au combat contre les ennemis du Christ, puisque ni la mort ni la vie ne peut les séparer de Lui. Comme l'apôtre (Rom., XIV, 8), ils peuvent dire : Que nous vivions ou que nous mourions, nous appartenons au Seigneur.

0 milice vraiment sainte et sûrement délivrée du double danger que l'on rencontre dans les milices du siècle, danger de faire périr son àme, si on tue son adversaire, ou d'être tué par lui à la fois dans son corps et dans son àme. Car, lorsqu'on combat pour la bonne cause, l'issue du combat ne peut être mauvaise, tandis qu'elle n'est jamais bonne quand la cause est mauvaise et l'intention non droite (i). Si vous avez la volonté de tuer un homme et que ce soit vous qui soyez tué, vous mourez homicide ; si vous l'emportez et si vous tuez un homme avec le désir de le vaincre ou de vous venger, vous vivez homicide : or, il ne faut être homicide, ni en vivant, ni en mourant, ni quand on est vainqueur, ni quand on est vaincu. Malheureuse victoire que celle où l'on est vainqueur d'un homme et vaincu par le vice I

Dans un autre passage, saint Bernard compare la milice du siècle à la milice du Christ :

Quel est donc le but, quel est l'avantage de cette milice, ou plutôt de cette malice du siècle, si celui qui tue pèche et si celui qui est tué périt pour l'éternité ? Cependant, pour employer les paroles de l'apôtre : Celai qui laboure doit labourer y et celui qui bat le blé doit le battre, dans Vespoir d'en avoir sa part (Gorint. I, IX, lo). Quelle est donc, ô soldats, votre stupéfiante erreur, quelle est cette insupportable fureur, de faire tant de frais et de vous donner tant de peine pour combattre, si vous ne devez recevoir en échange que la mort ou le m e.^... Ce qui doit épouvanter la conscience des hommes d'armes, c'est que la plupart du temps l'on met en mouvement une si dangereuse milice pour des causes légères et futiles. Ce qui suscite follement entre vous les discussions et les guerres, c'est une colère dépourvue de raison, un fol amour de la gloire, ou le désir cupide de quelque possession territoriale. Pour des motifs semblables, il est également dangereux de tuer ou d'être tué.

Les soldats du Christ, au contraire, combattent en pleine sécurité de conscience dans les combats qu'ils livrent pour Dieu : ils ne craignent ni de mal faire en tuant les ennemis, ni de courir de danger s'ils périssent : car la mort que l'on donne ou que l'on reçoit pour le Christ n'a rien de criminel ; au contraire, elle est glorieuse et méritoire. L'une nous donne le Christ, l'autre nous donne au Christ. Le

141. =(1) Ce mot intentio recta est à remarquer; on le retrouvera dans saint Thomas d'Aquin (voir n^^ 48 et 218).

2o6 DE SAINT AUGUSTIN A SAINT THOMAS d'aQUIN

soldai du Christ tue avec sécurité ; il est tué avec plus de sécurité encore. Il sert le Christ quand il tue : il se sert lui-môme quand il est tué. Ce n'est pas en eflel sans cause qu'il porte le glaive ; il est le ministre de Dieu pour punir ceux qui font mal, glorifier ceux qui font bien.

Quand il donne la mort à un malfaiteur, il n'est pas homicide, mais, s'il est permis d'employer cette expression, malicide : il est l'instrument du Giirist, à l'égard de ceux qui font le mal, et le défenseur des Chrétiens. S'il est tue lui-même, il ne faut pas considérer qu'il est mort, mais au contraire qu'il est parvenu à la vie. La mort qu'il donne est un avantage pour le Christ : celle qu'il reçoit, un avantage pour lui. Dans la mort du païen, c'est le Christ qui est glorifié ; dans la mort du chrétien, c'est le soldat qui est récompensé par la libéralité du Seigneur. Certes il faudrait bien se garder de mettre à mort les infidèles, s'il existait quelque autre moyen de se protéger contre leur invasion et leur oppression ; mais actuellement, il vaut mieux qu'ils meurent que de laisser la verge des pécheurs s'abattre sur le juste, de crainte que le juste lui-même ne finisse par se joindre à eux.

Saint Bernard décrit ensuite les mœurs de ces soldats nouveaux, qui vivent comme des moines en temps de paix, et qui en temps de guerre se précipitent sur les ennemis comme sur des moutons, comptant, non sur leurs propres forces, mais sur le secours de Dieu pour obtenir la victoire.

142. — Alanusdelnsulis, dit le « Docteur universel », mourut à Citeaux en 1202 ou 1203. On trouve de lui (M igné, CCX, p. 397) une étude sur la justice des peines et sur le rôle de TEglise à l'égard des criminels condamnés par la justice civile (voir n° 12, note 9), étude dans laquelle on lit le passage suivant:

Quand le juge, se conformant à la justice, condamne un malfaiteur à mort, ce n'est pas lui qui le tue, c'est la Loi. Car le juge est le ministre de la Loi, ou plus exactement, de Dieu. La parole de l'Evangile u Celui qui prendra le glaive périra par le glaive » (Malt.. XXVI) doit se comprendre de la manière suivante : h Celui qui abuse de son pouvoir déjuge, celui qui usurpe injustement ce pouvoir, celui qui condamne par haine ou par orgueil, celui-là périra par le glaive, c'est-àdire sera condamné. » Quand saint Augustin intervient en faveur des criminels, ce n'est pas la justice, c'est la miséricorde qui le fait agir.

Plus loin, il reproduit le passage de saint Augustin : <> Le soldat qui tue un autre soldat, etc. » (voir n° 59). C'est une preuve de plus de l'influence exercée par saint Augustin au moyen âge.

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