LES CROISADES ET LA DOCTRINE SCOLASTIQUE 2 I
empereurs d'Orient, craignait qu'ils n'appelassent h leur secours les cl^rcliens d'Occident. 11 en fut de même sous (pielques-uns de ses successeurs.
Tout autre était la situation à la fin du xi" siècle. Les Turcs, peuples nomades asiatiques, après avoir conquis la Perse, venaient de porter leurs armes triomphantes vers la Syrie et jusque sur les bords du Nil.
« La Judée avait été comprise dans celle rapide conqucHe que les « plus horribles excès signalèrent. Il ne fut accordé de merci ni aux u disciples de Moïse, ni h ceux de Jésus, ni à ceux du prophète. Le « même sort fut réservé aux synagogues juives, aux mosquées musul- « mânes et aux églises catholiques. .Jérusalem nagea dans le sang ; « dépouillés de leurs biens, jetés sous le joug le plus dur et le plus « humiliant, les chrétiens éprouvèrent plus de maux qu'en aucun « temps » (Paul Lacroix, Vie militaire au moyen âge. Les Croisades).
Bientôt après, les Turcs faisaient la conquête de toute l'Asie Mineure et s'établissaient en face même de Constantinople.
En 1072, à la mort d'Alp-Arslan, « le Brave Lion », ses héritiers n'ayant pu s'entendre, leur empire se démembra en plusieurs royaumes, chacun avec un sultan turc. L'un d'eux, Soliman, sultan d'iconium, enleva aux chrétiens de Constantinople tout ce qui leur restait en Asie Mineure et vint s'établir dans la riche ville de Mcée. Alors l'Asie Mineure forma le sultanat de Roum, c'est-à-dire pays des Romains (l'empire byzantin ayant conservé le nom d'Empire romain). Les chrétiens y restèrent, mais comme sujets soumis à la capitation : leurs églises leur furent enlevées.
D'autres chefs turcs avaient conquis la Syrie, qu'occupaient depuis un siècle les Khalifes d'Egypte, et où les Grecs se maintinrent dans Antioche jusqu'en io85. Il y eut alors des princes seldjoukides à Antioche, Damas, Alep, Tripoli.
Les Turcs étaient désormais établis en face même de Constantinople. Si dans la suite Alexis avait pu reconquérir quelques villes, notamment Sinope, bientôt étaient survenus de nouveaux revers. L'émir Tzachas, beau-père de Kilidsch-Arslan, qui avait succédé en 1092 à Soliman, devenait maître de Glazomène, Phocée, Ghios, Lesbos, Samos, Rhodes, Smyrne (Lavisse, Histoire générale. Les Croisades).
§ 2. — Les empereurs de Constantinople appellent les chrétiens d'Occident à leur secours.
152. — Ainsi dépouillés de leurs possessions en Asie Mineure et menacés dans Constantinople, les empereurs grecs appelèrent à leur secours les chrétiens d'Occident, lis n'avaient, du reste, pas attendu les victoires des Turcs pour
signaler les dangers que ceux-ci faisaient courir à leur empire et à toute la chrétienté : dix ans avant l'invasion de l'Asie Mineure, Michel Ducas, successeur de Romain Diogène, avait imploré le secours du pape et des princes de l'Occident. Il avait promis de faire tomber toutes les barrières qui séparaient l'Eglise grecque de l'Eglise romaine, si les Latins prenaient les armes contre les infidèles. Grégoire VII avait, à cette époque, cherché à envoyer à leur secours des chevaliers chrétiens, et il avait même conçu le projet de partir avec eux. Les Turcs, justifiant les craintes de Michel Ducas, avaient poursuivi leur conquête.
Si grave que fût la situation, certaines circonstances paraissaient cependant favorables à une politique ofTensive. Après la mort de Malek-Shah (1092), l'empire seldjoukide était divisé par des luttes intestines. Pour en profiter, Alexis voulut s'assurer l'alliance de l'Europe latine. Il se mit en relations avec Urbain II. En 1088, le pape, dans une entrevue avec Roger en Sicile, avait joué le rôle de médiateur entre le prince normand et l'empereur. En 1098, au concile convoqué à Plaisance par Urbain II, une ambassade byzantine vint demander au pape l'appui de la chrétienté latine contre les Turcs : l'auteur contemporain le mieux informé de ce qui se passa à cette assemblée, Bernold de Constance, l'affirme (Lavisse, Hist. gên.).
« Ces hordes sauvages, écrivait Alexis Comnène, qui, dans leurs « débauches et l'ivresse de la victoire, avaient outragé la nature et « l'humanité, étaient aux portes de Bysance, et sans le prompt se- « cours de tous les peuples chrétiens, la ville de Constantin allait « tomber sous la plus affreuse domination. »
Personne, pensons-nous, ne contestera le droit qu'avaient les chrétiens d'Occident de répondre à l'appel de leurs frères d'Orient, de leur porter secours, de les défendre contre l'envahissement de Gonstantinople et de leurs possessions d'Europe par les Turcs, et même de les aider à chasser les envahisseurs des provinces qu'ils avaient sans aucun droit conquises par la force des armes.
^'3. — Persécutions des Turcs contre les chrétiens de la Terre Sainte et contre les pèlerins.
153. — Une autre cause de juste guerre était la défense et la protection des chrétiens qui habitaient la Terre Sainte, et aussi celle des pèlerins, qui jusqu'alors n'avaient pas été inquiétés, ni molestés par les maîtres de la Palestine. Ces pèlerins étaient devenus très nombreux : car souvent les péni-
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tences canoniques étaient remplacées par Toblignlion d'un pèlerinage à JcrusaleiD. Or, depuis quelques années, les pèlerins étaient inquiétés et obligés en particulier de payer un tribut en arrivant i^i Jérusalem.
En io54, un évèquo français, Litbcrg, cWôquo de Cambrai, entraînant à sa suite trois mille de ses diocésains, partit à pied pour les Lieux Saints, atteignit Laodicée, et toucha le rivage de Chypre ; mais resté presque seul de la pieuse troupe qui l'avait accompagné, il ne put aller jusqu'à Jérusalem.
Dix ans après son retour, sept mille pèlerins des contrées voisines, avec cinq évoques à leur tôte, prirent la route suivie par leurs devanciers : ceux-là virent Gonstantinople et l'Asie Mineure et Jérusalem môme ; mais ils trouvèrent sur leur chemin des Arabes en armes et des émirs prêts à leur interdire le passage. Ils redirent au retour les saintes splendeurs et les humaines misères de Jérusalem, la protection accordée aux chrétiens par le grand Haroun-al-Raschid, et les persécutions commencées par le calife Hakim. Mais bientôt d'autres et de plus tristes récits vinrent affliger les cœurs chrétiens. La route des saints lieux se fermait ; la Judée venait d'être conquise. Jérusalem captive voyait flotter sur les tours de son enceinte le drapeau des califes.
Après des combats où le sang avait coulé par torrents, Jérusalem avait retrouvé la dure servitude des jours anciens ; les hommes étaient morts, les femmes esclaves, le sanctuaire abandonné aux profanations, et les divines reliques tombées dans les mains des infidèles {Les Croisades, par M. DE Pastoret).
Les pèlerins, de retour de Jérusalem, avaient fait à leurs compatriotes le récit des souffrances de leurs frères de la Terre Sainte, et préparé les esprits à l'idée de se porter à leur secours et de les délivrer. C'est cette triste situation des chrétiens de la Palestine que Pierre l'Ermite décrivait au concile de Glermont.
Il rappela, dit M. Michaud {Histoire des Croisades), les profanations et les sacrilèges dont il avait été témoin, les tourments et les persécutions qu'un peuple, ennemi de Dieu et des hommes, faisait souffrir à ceux qui allaient visiter les Saints Lieux. Il avait vu les chrétiens chargés de fers, traînés en esclavage, attelés au joug comme les plus vils des animaux ; il avait vu les oppresseurs de Jérusalem vendre aux enfants du Christ la permission de saluer le tombeau de leur Dieu, leur arracher jusqu'au pain de la misère, et tourmenter la pauvreté elle-même pour en obtenir des tributs. Il avait vu les ministres de Dieu arrachés au sanctuaire, battus de verges; et condamnés à une mort ignominieuse.
« La race des élus, disait au même concile le pape Urbain II, subit « d'indignes persécutions ; la rage impie des Sarrasins n'a respecté ni « les vierges du Seigneur, ni le collège royal des prêtres. Ils ont chargé « de fers les mains des infirmes et des vieillards ; des enfants, arrachés « aux embrassements maternels, oublient maintenant chez les bar- « bares le nom du Dieu véritable. »
C'était cette très légitime défense, cette libération des chrétiens opprimés et tyrannisés, plus encore que la protection de Gonstantinople, qu'envisageaient la plupart descroisés, quand ils prenaient la croix pour aller « délivrer le Tombeau du Christ )>. Si les Turcs n'avaient pas persécuté les chrétiens qui habitaient la Terre Sainte, ni molesté les pèlerins qui se rendaient à Jérusalem, il est bien probable que les appels d'Alexis Comnène n'auraient point été entendus, ou s'ils l'avaient été par les papes et les rois, capables de comprendre les dangers que la prise de Constantinople pouvait faire courir à la chrétienté, il est vraisemblable que les masses des peuples ne les auraient point accompagnés. Cette idée de la défense des chrétiens opprimés par les Turcs se retrouve dans divers auteurs.
Certes, il ne faudrait pas mettre à mort les infidèles, dit saint Bernard (MiGNE, CLXXXIV, cap. 3), si l'on pouvait par quelque autre moyen les empêcher d'attaquer et d'opprimer les chrétiens. Mais actuellement il vaut mieux les mettre à mort que de laisser la verge du pécheur s'abattre sur le juste, de crainte que les justes ne viennent à participer à l'iniquité.
Et Innocent IV écrit dans YApparatus aux Décrétales : Il n'est pas douteux que le Pape puisse conseiller aux fidèles, en leur accordant des indulgences, de défendre la Terre Sainte et ceux qui l'habitent (i).
§ 4. — L'attitude des Sarrasins vis-à-vis de la Chrétienté.
154. — Enfin, il ne faudrait pas oublier que, depuis plusieurs siècles, il y avait guerre perpétuelle entre la Chrétienté et les Sarrasins ; et il serait injuste de prétendre que c'étaient les chrétiens qui avaient commencé. Les attaques des Sarrasins, et nous en verrons plus loin la cause, étaient continuelles. Si Charles Martel, en 732, avait sauvé la Gaule de la domination musulmane et « changé à ce moment la face de l'histoire du monde », les Arabes occupaient encore une grande partie
153. — (1) Quelques auteurs disaient que la Terre Sainte avait été, après la mort du Christ, justement conquise par les Romains ; quelle faisait partie de l'empire romain ; que l'invasion des Musulmans avait pu l'en détacher en fait, mais non en droit, et que la chrétienté, successeur des Césars romains, pouvait, pour ce motif, la revendiquer justement. De là l'expression recouvrer la Terre Sainte que Ion rencontre dans un certain nombre de documents. Il faut voir dans cette idée et dans cette expression linlluence des canonistes et des légistes.