Chapitre 1 1 1 L'Empereur est-il le maître du monde
La seconde thèse erronée que nous avons signalée cidessus (n° 149) concerne les droits reconnus à l'empereur.
î< 1. — Doctrine de Bartole et de son école.
165. — Bartole commence en ces termes son traité des Représailles :
La matière que nous allons traiter n'élait pas usuelle au temps où florissait l'Empire romain : car alors, on pouvait recourir à lui comme à un monarque suprême ; et c'est pourquoi les juristes et les maîtres du droit ancien ne l'ont pas traitée ; mais, ensuite, en punition de nos péchés, l'Empire romain a été jeté à bas pendant de longs siècles, et des rois, des princes, des villes, surtout en Italie, n'ont plus en fait reconnu dans ce domaine temporel aucun supérieur, auquel elles pussent avoir recours lorsqu'une injustice était commise : alors les représailles ont commencé et sont devenues fréquentes.
Rétablir l'Empire romain, avec le pape comme chef spirituel de la Chrétienté et l'empereur comme chef temporel, c'était, sinon supprimer les guerres entre chrétiens, du moins les rendre beaucoup plus rares et plus difficiles : seule aurait subsisté la guerre contre les infidèles.
Il restait à faire admettre que l'empereur était le souverain temporel, non seulement des provinces qui composaient l'Empire, mais aussi de tout l'ancien Empire romain, et même du monde entier. On chercha à le prouver en invoquant des textes :
Si quelqu'un, dit J. de Lignano (Tract, de bello, pars III, cap. XIII), dit que l'empereur n'est pas maître du monde entier, il contredit la parole de l'Evangile : il parut un édit de César Auguste pour recenser tout l'univers (i).
165. — (1) Mais, ainsi que fait remarquer Covarruvias (fleç. pecc, cap. IX) : « L'Évangile raconte très véridiquement un fait qui se passa à celte époque, et ne dit aucunement que cet édit ail été pris en verlu de rautorilé de Jésus-Christ. »
24o APPLICATIONS ET DÉVIATIONS DE LA DOCTRINE SCOLASTIQUE
Et Bartole en conclut que tous ceux qui refusaient d'accepter sur ce point la doctrine de son école étaient des hérétiques (2).
Mais il y avait des situations de fait dont il fallait bien tenir compte, des nations, des villes indépendantes ; pour accorder ces situations avec la doctrine que l'on défendait, on eut recours à d'ingénieuses distinctions.
Il y a, dit Jean de Lignano (op. cit.), deux peuples : le peuple romain et le peuple étranger (3). Dans les provinces qui dépendent de l'Eglise, celle-ci exerce le pouvoir qu'avait l'Empire romain : les habitants ne cessent donc pas d'être citoyens romains. Il en est de môme des rois qui ne se reconnaissent pas sujets de l'empereur, comme le roi de France, le roi d'Angleterre, et autres, qui prétendent qu'ils sont indépendants par suite de la prescription ou d'un privilège (4) : d'où je conclus que presque toutes les nations qui obéissent à l'Eglise font partie du peuple romain.
Il y a aussi des villes, en Lombardie par exemple, ajoutent les défenseurs de la doctrine, qui n'obéissent pas en tout à l'empereur ; mais elles lui obéissent en certaines choses, car elles vivent sous les lois de l'Empire et elles reconnaissent que l'empereur est le maître du monde. Il y en a, comme Venise, qui n'obéissent pas à l'empereur et ne vivent pas sous ses lois, mais elles disent que c'est par privilège (f)). Il y a des provinces, celles par exemple qui forment le domaine de l'Eglise, qui n'obéissent pas à l'empereur, mais elles disent que c'est le résultat d'une convention (6).
(2) Et si quis diceret imperatorem non essè dominum et monarcham toUus orbis, forte esset haerelicus ; ita Barlolus in 1. Aos^e.s, de capt. (Guerrero, Thés. Christ, relig., cap. XLI, De bello juslo et injusto, 17). D'après le même auteur, seul l'empereur pourrait légitimement déclarer la guerre, et il qualilie de corrompue la coutume contraire qui s'est établie : « Modeslius fecissent hi doctores, dit à ce sujet Covnrruvias {lieg . Pecc. relect., ^ 9 : De potest. temp. ac spirituali, n» 7), si hœresis nomen ac notam Ecclesiœ deflnitioni relinquissent. »
(3) Saint Antonin, dans sa Somme ihéologique, reproduit cette théorie, mais il iudique qu'il la prend dans J. de Lignano (V^oir n" 149, note 3).
(4) Ce qui est une façon de reconnaître la souveraineté de l'empereur, tout en y échappant.
(5) Guerrero concède au roi d'Espagne le droit de déclarer la guerre, parce qu'il a conquis sur les inddéles le pays sur lequel il règne.
(G) H. Bonet {Arbre des batailles, liv. III, ch. 111):
Sur ce, il fault que vous entendez comment l'empereur de Romme a plusieurs peuples :
1» Car il y en a qui de tout en tout lui obéissent et font pleine obéissance... 2° 11 y en a d'aucuns qui pas ne obéissent à l'empereur combien que ils vivent