APERÇU GENERAL
t( Le prince, dil Sylvius (Commcnlaria in Summà sancti Thomaî, « qu. XL, art. i), n'a pas sur les étrangers autant d'autorité que sur « ses propres sujets : or, sur ses sujets, il ne peut exercer le droit de f glaive que s'ils ont commis quelque injustice, car il est : « vindcxin « iram », non à l'égard de tous, mais seulement de ceux qui ont mal « agi ; il ne peut pas davantage exercer ce droit vis-à-vis des étrangers (( dans d'autres conditions ».
11 n'est pas, d'autre part, le juge ordinaire des étrangers : il le devient momentanément et à titre exceptionnel, parce qu'ils ont commis une faute et qu'ils refusent de la réparer (voir n'^' 14 et 55). Cesi donc la faute commise qui lui donne le droit de les juger, et même de les condamner^ si elle est assez grave pour mériter un tel châtiment. Gomme il ressort de la définition de la cause juste donnée par saint Thomas : « causa justa, ut scilicet qui impugnantur, propter aliquam culpam, impugnationem mereantur », la faute grave est l'élément primordial et nécessaire de la cause, et par conséquent de la guerre juste.
Par suite de quelles circonstances cette doctrine, professée unanimement et enseignée par tous les théologiens du moyen âge, a-t-elle été abandonnée au point d'être à peine connue à notre époque?
Au cours des xvii^ et xviii'' siècles, on la trouve enseignée et professée par une partie des théologiens : citons entr'autres les ouvrages de Sylvius (2) en 1648, Mayol (3) en 1703, Billuart (4) en 1743.
Mais dans les dernières années du xvi® siècle et dans la première moitié du xvu% on voit dans les ouvrages d'un certain nombre de théologiens, parmi lesquels Valentia (5) (1591), Molina (6) (1592), Tanner (7) (1626), Busembaum (8) (1645),
(2) Sylvius, né à Braine-le-Comte, vice-chancelier de rAcadémie de Douai.
(3) Mayol (Joseph), né à Saint-Maximin, mort en 1704.
(4) Billuart, né à Revin, sur les bords de la Meuse, en 1685, professa au collège de Douai. II mourut en 1757.
(5) Valentia (Grégoire de), né à Médina del Campo (Vieille-Castille), en 1551, professa à Rome et mourut en 1603.
(6) Molina, né à Cuenca (Espagne), en 1536, enseigna la théologie à Evora (Portugal), et mourut en 1600.
(7) Tanner (Adam), né à Innsbrûck, en 1571, professa à Munich, Ingoldstadt, et Vienne ; mourut en 1632.
(8) Busembaum naquit en 1600 à Nattelen (Wesphalie). Il fut recteur du collège de Munster et mourut en 1668. Parmi ses commentateurs, deux sont
s'introduire de telles adjonctions, se produire de telles modifications, que la hase même de la doctrine se trouve peu à peu ébranlée. A la vérité, on ne l'attaque pas en elle-même ; on ne lui oppose pas une doctrine différente ; on la conserve ou du moins on semble la conserver, mais on y apporte tant d'additions et des additions de telle nature que peu à peu la notion du droit de guerre, telle qu'elle existait au moyen âge, s'affaiblit et tend à disparaître devant les idées nouvelles.
Malgré les écrits des derniers représentants de la doctrine scolastique, ce sont les idées nouvelles qui finissent par l'emporter. Au xix^ siècle, elles sont les seules répandues, et la doctrine de saint Augustin et de saint Thomas est presque complètement tombée dans l'oubli.
172. — Il ne saurait entrer dans notre programme, ni dans le cadre de cet ouvrage, de rechercher quelles ont été toutes les causes de cet abandon de la doctrine scolastique du droit de guerre, d'autant plus que ces causes sont très diverses. Toutefois la lecture et la comparaison des écrits des théologiens eux-mêmes en font apparaître quelques-unes que nous croyons devoir signaler ici :
1* Alors que les théologiens du moyen âge, et même ceux du début du xvi® siècle, remontent aux sources, citent constamment les Pères de l'Eglise ou l'Ange de l'Ecole, ceux du xvii'' et du xviii° siècles se contentent la plupart du temps de s'en référer à des ouvrages récents, à des théologiens de la fin du xvi*"' ou de la première moitié du xvif siècle. Souvent^ ils les copient textuellement. A l'autorité de saint Augustin, de saint Thomas, des grands théologiens du moyen âge, on substitue celle d'auteurs de l'époque : on ne parle plus des autres. H en résulte que si un théologien s'est quelque peu écarté de la vraie doctrine, ceux qui le suivent et s'inspirent de ses écrits sont exposés à s'en écarter de plus en {)lus, au lieu qu'ils y eussent été ramenés si, comme les théologiens des siècles précédents, ils étaient remontés aux sources, c'est-à-dire, pour
parliculièreinent connus ; ce sont :
Lacroix, qui naquit à Dalheim (Luxembourg), en 1652, enseigna à Cologne, et mourut en 1714.
Saint Alphonse de Liguori, né à Marianella, près Naples. en 1690, évoque de Santa A^ata de Goti, fondateur de l'ordre des Rédemptoristes. Il mourut en 1787, à Nocera de Pagani.
APERÇU GÉNÉUAL a53
la question qui nous occupe, à saint Augustin et à snint Tliomas (Ij ;
2° Nous avons déjà fait remarquer (n» 26) que i)lusieurs théologiens, parmi lesquels Victoria, Suarez, Soto, tout en s'attacliant à être les interprètes fidèles de la doctrine de saint Thomas, avaient eu le tort de substituer aux formules si nettes , si précises de la Somme, des expressions différentes, et la plupart du temps moins précises: il en est résulté que des auteurs venus après eux ont pu leur attribuer des idées et des doctrines qui n'étaient assurément pas dans leur esprit. Quelques-uns même de ceux qui s'éloignaient le plus de la doctrine scolastique ont pu essayer de se justifier en invoquant et en interprétant d'une façon plus ou moins exacte tel ou tel passage de théologiens réputés pour en être les fidèles interprètes. Ainsi saint Thomas avait, non sans raison (voir n° 218), fait de l'intention droite une des trois conditions de la guerre juste : un certain nombre de ses commentateurs, saint Antonin, Sylvestre, Gajétan, Bellarmin, etc., se sont bien gardés de rien modifier à cet égard. Au contraire, alors que la nécessité de Tintention droite apparaît à toutes les pages de son traité, Victoria ne la mentionne pas d'une façon spéciale, ou, s'il y fait allusion comme cela a lieu dans son premier « canon de la guerre » (voir n" 303), c'est dans des termes qui ne montrent pas clairement, comme cela a lieu dans la Somme de saint Thomas, qu'il s'agit d'un précepte rigoureux, et non d'un simple conseil.
Suarez remplace l'expression inienliondroitepSir « manière convenable de faire la guerre », et Soto par « obligation de suivre les formes du droit )).
On peut de même regretter que Victoria et Suarez n'aient point conservé pour la définition de la cause juste de la guerre la formule donnée par saint Thomas, et qui résume toute la doctrine (voir n° 217). Assurément tous leurs écrits montrent avec évidence qu'ils étaient entièrement d'accord avec le grand Docteur et qu'ils auraient rejeté et combattu les interpréta-
172 = {{) Au xx« siècle, au contraire, on constate une tendance à revenir aux doctrines anciennes. L'influence de Victoria est manifeste dans la Synopsis theologix moratis de M. l'abbé Tanquerey (1904) ; et dans la Philosophia moralis du Père V. Gathrein (1905), on trouve dans la déûnition de la guerre juste les mots « châtiment d'un crime » et « punition de celui qui a violé un droit ».
tions erronées que l'on a voulu plus tard donner de leurs définitions : il n'en est pas moins vrai que le manque de précision de celles-ci a rendu possibles des discussions que la formule magistrale de saint Thomas ne permettait pas.
Il faut aussi tenir compte que ces auteurs ont parfois exposé certaines idées qui leur étaient personnelles et qui ont pu, étant inexactes, servir d'argument contre la doctrine scolastique et faciliter son abandon.
3° Enfin, quand, à partir du xv^ siècle, on commença à étudier ex professa le probabilisme, <( on ne put s'empêcher d'appliquer au droit de guerre les principes généraux sur le choix des opinions probables » (2). De là l'introduction dans la doctrine d'adjonctions et de modifications, qui devaient l'ébranler et la faire abandonner le jour où elles seraient généralement admises ; de là aussi des discussions et des controverses, que nous croyons utile de rapporter ici, entre les probabilistes et ceux qui, ainsi que l'écrivait avec tant de clairvoyance le théologien Vasquez, croyaient Tintroduction de ces nouvelles théories capable d'amener les plus grands maux dans la République chrétienne (3).