‹ La doctrine scolastique du droit de guerreChapitre 148 sur 277 · LA GUERRE JUSTE DES DEUX CÔTÉS · texte numérisé non relu

LA GUERRE JUSTE DES DEUX CÔTÉS

« autres lorsqu'il s'agit d'hommes que leur ignorance excuse « de toute faute » (1).

C'est ce dernier passage du De Jadis qui a fait dire à certains auteurs que Victoria admettait que la guerre pouvait être juste des deux côtés à la fois.

Faisons tout d'abord remarquer qu'en présence des doctrines si formelles et si nettes exposées dans le De jure belli, oix la question est traitée ex projesso, on n'a pas le droit de soutenir que Victoria ait professé une autre doctrine, ou abandonné la première, uniquement parce que l'on croit avoir trouvé, dans un autre traité, un passage qui semble en contradiction avec cette doctrine.

La seule chose que l'on puisse admettre, c'est que Victoria a voulu citer un cas oia par suite de circonstances spéciales, la guerre pouvait, en fait, mais non pas en droit, être juste des deux côtés, c'est-à-dire donner un autre exemple d'ignorance invincible. D'après son hypothèse, l'empereur a sur la Bourgogne un droit certain, et les Français en sont les possesseurs de bonne foi : or pour qu'il en soit ainsi, il faut qu'ils aient un titre quelconque en vertu duquel ils ont commencé à posséder, titre sur la valeur duquel ils n'ont jusqu'alors pas eu de doutes, mais dont ils devraient reconnaître rinsuffisance en présence des arguments nouveaux que l'empereur vient leur opposer; comme le fait même de la possession leur donne un droit, il faudra, pour qu'ils soient tenus de céder leur province, que la supériorité du titre invoqué par l'empereur devienne évidente à leurs yeux.

Or, croyons-nous, ce que Victoria a voulu dire, c'est qu'il est bien difficile, humainement parlant, que cela arrive : l'Empereur ne parviendra pas, en fait, à leur persuader que le titre en vertu duquel ils possèdent, joint au fait de la possession, ne leur donne pas le droit de conserver la Bourgogne, et ils se considéreront comme en état de légitime défense vis-à-vis de celui qui vient, les armes à la main, la réclamer. Mais

179. = (1) (( Ut sicut Gain tenent Burgundiain cuin probabili ignoranlia, cre- « doDles pertinere ad eos, imperator autem noster habel jus certum ad illam « provinciam, qui potest illam repetere et illi illam defendere : sic potest conlin- «« gere cum barbaris et hoc mullum est considerandum. Alla enim sunt jura belli « adversus homines vere noxios et injurios, et alia adversus ianocentes et igao* « rantes »,

Victoria n'a-t-iipas, en assimilant leur situation à l'ignorance invincible, excédé les termes de la définition qu'il a donnée lui-même de ce genre d'ignorance ? Si, et c'est son hypothèse, le droit de l'empereur est certain, il apparaîtra tel à un tiers impartial, désintéressé dans la question : il apparaîtrait tel aux Français eux-mêmes, s'ils n'étaient pas parties au procès, s'ils n'étaient pas influencés dans leur jugement par le désir qu'ils ont de maintenir les choses en l'état actuel, par l'intérêt qu'ils y trouvent, ou même simplement par le fait qu on en demande la modification en les menaçant de la guerre, s'ils ne l'acceptent pas de bon gré. Qui soutiendra que leur jugement serait le même, s'ils avaient au contraire le désir de passer sous la domination de l'empereur ? Ce qui revient à dire que dans les conditions où ils se trouvent, leur jugement ne sera pas impartial. Or ce n'est pas là l'ignorance invincible, celle dans laquelle on demeure, « bien que l'on ait mis à savoir toute la diligence dont un homme est capable », à moins que Ton ne remplace dans cette définition le mot: « homme » par celui de « passions humaines ».

Les théologiens qui ont suivi Victoria, du moins certains d'entre eux, ont invoqué son autorité, et soutenu qu'ils ne faisaient que suivre ses enseignements, en prétendant que la guerre pouvait être juste à la fois des deux côtés. Ils se sont écartés, mais dans des proportions beaucoup plus considérables qu'il ne l'avait fait lui-même, de la définition de l'ignorance invincible. Au lieu d'être une impossibilité matérielle de connaître la vérité, comme c'était le cas pour les peuples qui habitaient la Terre promise, ou une impossibilité morale (pour ceux qui, suivant la formule de Victoria, ont mis à savoir toute la diligence dont un homme est capable), elle devint, avec Molina (n° 180), l'ignorance dans laquelle on se trouve quand on a apporté pour savoir une diligence convenable, et finit par être, avec Valentia (n° 182), assimilée, ce qui suscitait la juste indignation de Vasquez (11° 23), à la divergence de deux opinions probables.

Mais si la guerre est permise et juste des deux côtés lorsque chacun des combattants suit une opinion qu'il croit probable, chacun d'eux sachant d'ailleurs qu'il en est de même pour son adversaire, la guerre devient simplement un moyen de résoudre les conflits ; il n'est plus question de faute ayant

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