‹ La doctrine scolastique du droit de guerreChapitre 166 sur 277 · Chapitre · texte numérisé non relu

Chapitre

Traduction de la question De bello (Secunda Secunda^, Questio XL)

Article 1 : Est-ce toujours un péché de faire la guerre?

211. — Premier argument. — Il semble que ce soit toujours un péché de faire la guerre : car on n'inflige de peine qu*au péché. Or,

condensé pour ainsi dire et exposé à tous les regards eo un seul édifice, à savoir dans l'ouvrage de saint Augustin sur la Cité de Dieu, et semblablement dans l'une et l'autre Soîiime de saint Thomas, livres dans lesquels est renfermé tout ce qui a fait l'objet des plus ingénieuses pensées et des disputes de tous les sages, et où l'on peut chercher Vessence et la source de cette doctrine éminente qu'on nomme la théologie chrétienne. »

TRADUCTION DE LA. QUESTION DE DELLO Sog

Dieu punit ceux qui font la guerre, d'après ces paroles de l'Evangile (i) : « Celui qui aura pris le glaive, périra par le glaive. » Donc toute guerre est illicite.

212. — Second argument. — Tout ce qui est contraire à un précepte divin est un péché. Or, la guerre est contraire au précepte divin, car il est dit : « Et moi, je vous dis de ne pas résister au mal. » Et saint Paul dit aussi : « Ne vous vengez pas, mes très chers frères ; mais laissez place à la colère (i). » Donc, faire la guerre est toujours un péché.

213. — Troisième argument, — Tout ce qui est contraire à un acte de vertu est un péché. Or, la guerre est contraire à la paix. Donc, la guerre est toujours un péché.

214. — Quatrième argument. — Tout exercice qui a pour fin une chose licite est lui-même licite, comme on le voit par les exercices des sciences. Or, les exercices guerriers qui se font dans les tournois sont défendus par l'Eglise ; et ceux qui meurent en faisant cet apprentissage de la guerre sont privés de la sépulture ecclésiastique. Donc, la guerre paraît être absolument un péché.

215. — Mais, en opposition, voici ce que dit saint Augustin, dans le discours De puero centurionis (i): « Si la doctrine chrétienne « condamnait absolument les guerres, le conseil donné aux soldats, (( qui dans l'Evangile demandent ce qu'il faut faire pour leur salut, (( aurait été de jeter loin d'eux leurs armes et d'abandonner complè- (( tement le service militaire ; or, il leur a été répondu : « Ne frappez (( personne ; et contentez-vous de votre solde. » A ceux à qui il est « dit de se contenter de leur solde, il n'est pas défendu de faire la (( guerre. »

216. — Je réponds qu'il faut dire que, pour qu'une guerre soit juste, trois choses sont nécessaires :

1° L'autorité du prince, d'après l'ordre duquel la guerre doit être entreprise : car il n'appartient pas à un particulier de faire la guerre, parce qu'il peut avoir recours pour obtenir justice au jugement de

211. = (1) Matth., XXVI, 52: Omnis qui acceperit gladium, gladio peribit.

212. = (1) Matth., V, 39 : Ego autem vobis dico non resistere malo.

(2) Ad Rom., XII, 19: Non vos defendentes, charissimi, sed date locum irae.

215. = (1) Ce passage de saint Augustin ne se trouve pas dans le sermon De puero centurionis, mais dans la Lettre 5 à Marcellin. En voici le texte : « Si « christiana disciplina omnino bella culparet, hoc potius consilium salutis peten- « tibus io Evangelio daretur ut abjicerent arma, seque militise omnino sub- « traherent. Dictum est autem eis : « Neminem concutiatis ; estote contenti sti- « pendiis vestris » ; quibus proprium stipendium sufficere prœcepit, militare non « prohibuiL » —Ce passage de saint Augustin se trouve cité dans : Anselme de Lacques, XIII, 3 ; Polycarpe, VII, 7, 7; et dans le Décret de Gratien, Causa XXIII, qu. 1, c. 2 (no 194).

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son supérieur. Il n'appartient pas non plus à un particulier de convoquer la multitude, comme il faut le faire pour combattre. Mais, puisque le soin de l'Etat est confié aux princes, c'est à eux qu'il appartient de défendre la cité, le royaume, ou la province qui se trouve sous leur autorité. De même qu'il leur est permis de les défendre, par le glaive matériel, contre ceux qui les troublent à l'intétérieur, en punissant les malfaiteurs, suivant cette parole de l'Apôtre : « Ce n'est pas sans motif que le prince porte le glaive : car il est le mi- « nistre de Dieu pour exécuter sa vengeance contre celui qui fait le « mal (i) », de même c'est à eux qu'il appartient de tenir l'épée dans les combats pour défendre l'Etat contre les ennemis extérieurs. Aussi, le Psalmiste dit-il aux princes : « Arrachez le pauvre et déli- (.< vrez l'indigent des mains da pécheur » (2). C'est ce qui fait dire à saint Augustin (3) {Contra Faustumy XXII, 76) : « L'ordre naturel, qui veut la paix entre les hommes, exige que la décision et le pouvoir de déclarer la guerre appartiennent aux princes. »

217. — 2° Il faut une juste cause, c'est-à-dire qu'il faut que ceux que l'on attaque aient, par une faute, mérité d'être attaqués. C'est ce qui fait dire à saint Augustin dans le livre VI des Questions sur Josué, question 16 :

« On a coutume d'appeler justes les guerres qui ont pour but de « venger des injures, quand il s'agit de châtier une nation ou une « ville qui n'a pas voulu punir une mauvaise action commise par les (( siens, ou rendre ce qui a été pris injustement (i). »

218. — 3° II est nécessaire que l'intention de ceux qui combattent soit droite, c'est-à-dire qu'ils se proposent de faire le bien ou d'éviter un mal. C'est ce qui fait dire à saint Augustin dans le livre De verbis Domini : « Chez les véritables serviteurs de Dieu, les guerres ellesmêmes sont pacifiques, n'étant pas entreprises par cupidité, ni par cruauté, mais par amour de la paix, dans le but de réprimer les méchants et de secourir les bons (i). » Par suite, il peut arriver que,

216. = {\) Ad Rom., XIII, 4 : « Non sine causa p:ladium portai : minister enim Dei est, vindex in iram ei qu»i malum agit. » Voir n» 12, note 8.

(2) Psaume LXXXI, 4 : « Eripite pauperem, et egenum de manu peccatoris libérale. »

(3) Contrit Faustum , lib. XXII, cap. 75: « Ordo naturalis paci accomraodalus hoc poscit, ut suscipiendi belli auctoritas atque consilium pênes principes sit. » Ce passage de saint Augustin se trouve reproduit dans le Décret de Gratien, Causa XXIII, qu. I, c. 4 (n» 195). et dans Yves de Chartres, Panorm. ,\IU, 43.

217. = (1) Lib. Quœsl., VI, 10 : « Justa enim bella delîniri soient, quce ulcis- « cuntur injurias, si gens \el civitas plectenda est, quœ vel vindicare neglexerit « quod a suis im probe factum est, vel reddere quod per injuriam ablatum est. » Ce passage de saint Augustin se trouve reproduit dans le Décret de Gratten, Causa XXIII, qu. II, c. 2 [n» 201).

218. = (1) Ce passage de saint Augustin, que saint Thomas indique comme

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quoique la guerre ait été déclarée par l'autorité légitime et pour une juste cause, elle soit néanmoins rendue illicite par la perversité de l'intention de celui qui la fait. Car saint Augustin dit {Contra Faustiim, 1. XXII, cap. 74) : « Ce qu'on blâme, à juste titre, dans la guerre, c'est le désir de nuire, la cruauté de la vengeance, une âme inapaisée et implacable, la fureur des représailles, la passion de la domination, et autres sentiments semblables (2). >

219. — Au premier argument, il faut répondre que, comme ledit saint Augustin {Contra Faustum, xxii, 70) : « Celui-là prend le glaive € qui s'arme contre la vie d'un autre sans en avoir reçu l'ordre ou la « permission d'une puissance supérieure et légitime (i). » Mais celui qui, en vertu de l'autorité d'un prince ou d'un juge (s'il est un particulier), ou par zèle pour la justice, et pour ainsi dire par l'autorité de Dieu (s'il est une personne publique), se sert du glaive, celui-là ne prend pas le glaive, mais il fait usage de celui qui lui a été remis ; et par suite, il n'encourt aucune peine. D'ailleurs, tous ceux qui pèchent eu se servant du glaive ne sont pas toujours tués par le glaive : mais ils périssent par leur propre glaive, car pour le péché qu'ils ont commis avec le glaive, ils sont éternellement punis, à moins qu'ils ne se repentent.

220. — Au second argument, il faut répondre que ces préceptes, ainsi que le dit saint Augustin {De serm. Domini in monte, I, 34) (i), doivent toujours être observés par rapport à la disposition

extrait du livre : De verhis Domini, et qui est rapporté dans le Décret, comme extrait d'un livre : De diversis Ecclesix ohservationibus, ne se trouve dans aucune des œuvres de saint Augustin connues de nos jours. Voici le texte cité par saint Thomas : « Apud veros Dei cultores eliam illa bella pacata sunt, quœ non cupidi- « tate et crudelitate, sed pacis studio geruntur, ut mali coerceantur et boni suble- « ventur. » On le trouve cité également dans Yves de Chartres, Décret., X, i05 ; dans Coll. trium part., III, 20, 35 ; et dans le Décret, Causa XXIII, qu. I, can. 6 (voir n» 198). On trouve la même idée exprimée par saint Augustin dans la Lettre 205 ad Bonifacium et dans la Cité de Dieu, XIX, 12 (voir n» 198, note 2). (2) Contra Faustum, XXII, 74 : « Nocendi cupiditas, ulciscendi crudelitas, impacatus et implacabilis aoimus, feritas rebellandi, libido dominandi et si qua similia, hœc sunt quae in bellis jure culpantur. >» Ce passage de saint Augustin est également cité dans le Décret de Gratien, Causa XXIII, qu. 1, c. 4 (voir n^ 196), et dans Yves de Chartres, Panormia, VIII, 45.

219. := (1) Contra Faustum, XXII, 70 : « Ille accipit gladium qui nulla superiori aut légitima potestate, aut jubente, vel concedente, in sanguinem alicujus armatur. » Ce passage est cité dans Yves de Chartres, Décret., X, 110, et Panorm., VIII, 44 ; et dans le Décret de Gratien, pars II, Causa XXIII, qu. 4, c. 36 (voir n'^ 206).

220. = (1) On trouve la même pensée dans la Lettre 5 à Marcellin, citée plus loin par saint Thomas, et reproduite dans Anselme de Lucques, XIII, 3 (voir n» 143); Polycarpe, VIII, 7, 7 ; et le Décret de Gratien, Causa XXIII, qu. 1, c. 2 (voir no 194).

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de l'âme, c'est-à-dire que l'homme doit toujours être prêt à ne pas résister ou à ne pas se défendre, s'il le fallait. Mais parfois, il faut agir autrement pour le bien commun, et même pour le bien de ceux que l'on combat. C'est ce que dit saint Augustin dans l'Ep. 5, ad Marcellinum : « Il y a beaucoup de choses qu'il faut faire malgré (( ceux que l'on doit corriger avec une bienfaisante rigueur. Car il « est utilement vaincu, celui à qui l'on enlève la liberté de mal faire. « Rien, en effet, n'est plus malheureux que le bonheur des méchants, « qui alimente leur impunité et fortifie, comme un ennemi intérieur, « leur volonté mauvaise (2). »

221. — Au troisième argument, il faut répondre que ceux qui font de justes guerres ont la paix pour but ; ils ne sont donc pas opposés à la paix, sinon à cette paix mauvaise, qui n'est point celle que le Seigneur est venu apporter sur la terre, comme le dit Matthieu, X. C'est pour cela que saint Augustin dit [Lettre 2o5, ad Bonifaciiim) : « On ne recherche pas la paix pour arriver à la guerre ; mais on fait « la guerre pour obtenir la paix. Soyez donc pacifiques, même en « combattant, ayant en vue d'amener par la victoire ceux que vous « combattez à l'avantage de la paix (i). »

222. — Il faut répondre au quatrième argument que les exercices guerriers ne sont pas universellement prohibés ; mais seulement les exercices déréglés et dangereux, d'où résultent des meurtres et des déprédations. Chez les anciens, les exercices guerriers n'entraînaient pas des périls de ce genre ; c'est pourquoi on les appelait des « études d'armes » ou des « combats sans effusion de sang », comme on le voit dans une lettre de saint Jérôme (i).

(2) Ep. 5 ad Marcellinum : « Agenda sunt multa cum invitis benigna quadam « asperitate plectendis. Nam cui licentia iniquitatis eripitur, utiliter vincitur : « quoniam nihil est infelicius felicitale peccantium, quâ psenalis nutritur impii- « nitas, et mala voluntas, velul hostis interior, roboratur ». Ce passajj:e est reproduit dans : Anselme de Lucques, XllI, 3 (voir n» 145) ; Yves de Chartres, Décret., X, 107; Polycarpe, VII; 7, 7 ; et dans le Décret de Giaiien, Causa XXIIl, qu. 1, c. 2 (voir n» 194).

221. = (1) Ep. 205 ad Bonifacium: (, Non qu;pritur pax ul bellum excitolur; K sed bellum geritur ut pax acquiralur. Esto ergo bellaodo paciflcus, ut eos quos « expugnas, ad pacis utililatein vincendo perducas. » On trouve ce passage reproduit dans: Anselme de Lucques, XIII, 4 (voir n» 145) : Yves de Chartres, Décret., X, 126 ; Polycarpe, VI!, 13, 12 ; et dans le Décret de Griitieu, Causa XXIII, qu. 1, c. 3 (voir n» 195).

222. = (1) On ne trouve pas dans saint Jérôme le mot « tneditationes armorum » que cite saint Thomas ; mais il est plusieurs fois employé par Végèce, dans son traité : De re militari .

Quant aux tournois que saint Thomas condamne, ainsi qu'on le voit, d'une façon absolue, c'étaient, dit Ilostiensis [Siinima aurca, lib. II, tit. 2, art. unie ), de grandes assemblées ou fuies, où des chevaliers, pour faire parade de leur force et montrer leur audace, combattaient entre eux comme ils l auraient fait contre

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Article second. — Est-il permis aux clercs et aux évêques de faire la guerre ? ( j )

223. — Premier argument : Il semble qu'il soit permis aux clercs et aux évoques de faire la guerre ; car les guerres sont licites et justes, ainsi qu'il a été dit (à l'article précédent), en tant qu'elles défendent les pauvres et l'Etat tout entier contre les injures des ennemis : or il semble que cela appartienne surtout aux prélats ; car saint Grégoire dit dans une homélie (XIV, in Evangelio) : « Le loup fond sur les brebis, quand un ravisseur injuste opprime les fidèles et les humbles ; mais celui qui paraissait être le pasteur et qui ne l'était pas abandoune les brebis et s'enfuit ; parce que, craignant le danger pour lui-même, il n'a pas le courage de résister à l'injustice. » Il est donc permis aux clercs et aux évêques de faire la guerre.

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