Chapitre premier
Notice sur Victoria
242. — François de Victoria, dit Echard {Script, ord. Prœd., t. II, p. 128), fut TEspagnol le plus célèbre de son temps. Il est regardé par tous comme le père de l'Ecole de théologie scolastique en Espagne, comme le maître incontesté de tous ceux qui vinrent après lui. Il n'est pas possible, ajoute-t-il, étant donné les éloges qui lui ont été décernés par tous les savants, de lui en décerner un nouveau : c'est déjà un travail de choisir parmi ceux qu'il a reçus.
Il naquit vers i48o à Victoria, ville de la province d'Alava, qui faisait partie du royaume de Navarre. On lui donna, selon la coutume, le nom de sa ville natale.
Tout enfant, il fut conduit à Burgos par ses parents, qui le confièrent à des maîtres chargés de lui enseigner les belles-lettres. Dès ses premières années d'études, il surpassa de beaucoup tous ses condisciples. Parvenu à l'adolescence, il entra dans l'ordre des Frères Prêcheurs, à l'exemple de son frère aîné, Didaeus de Victoria, déjà profès dans cet ordre. Après avoir fait ses premières études de philosophie et de théologie dans son pays, il fut envoyé par ses supérieurs à Paris, comme ils avaient coutume de le faire pour les sujets sur lesquels ils fondaient de sérieuses espérances. II entra au collège Saint- Jacques (i), alors dirigé par des religieux venus des Pays-Bas ; Pierre
242. = (1) Le collège Saint-Jacques (ou des Jacobins) était situé sur un emplacement qui est approximativement limité parla rue Saint-Jacques, la rue Soufflet, Vanderpol 21
Crockaert de Bruxelles y enseignait avec grand succès la Somme de saint Thomas (2). Victoria suivit ses leçons et prit ses grades au mois de janvier i5i3 : trois ans plus tard, il fut désigné comme professeur et enseigna avec éclat. Il devint licencié en 1622 (3). Il retourna alors en Espagne où il fut nommé régent du collège de Valladolid. En 1626, il obtint au concours, et malgré de nombreux et illustres compétiteurs, la chaire de Salamanque. Cette chaire était alors peu connue ; mais il l'illustra à tel point qu'il la rendit bientôt glorieuse et célèbre dans le monde entier.
Il adopta et introduisit en Espagne la méthode d'enseignement qu'il avait vu pratiquer à Paris ; il traita la théologie scolastique, non d'une manière sèche et aride, comme cela se faisait avant lui, mais avec érudition et agrément, la complétant par des extraits d'histoire ecclésiastique et des citations choisies avec goût et discernement dans les écrits des Saints Pères. 11 s'appliquait particulièrement à la pureté du langage, à l'élégance des termes, à la forme des phrases, cherchant non seulement à se faire écouter avec plaisir, mais à provoquer des imitateurs (4). H introduisit à l'académie de Salamanque une coutume que l'on pratiquait à Paris depuis i454 et qui fut ensuite adoptée par toutes les autres académies espagnoles : ne pas se contenter d'écouter les leçons des professeurs, mais les consigner par écrit ; ses élèves rédigeaient donc eux-mêmes les cours qu'il professait, et il corrigeait leurs rédactions. La multiplicité des traités qu'il dicta ainsi pendant vingt ans fut cause qu'il négligea lui-même d'en écrire ; c'est chez ses disciples qu'on trouve les trésors de sa doctrine. Plusieurs d'entre eux furent à leur tour des maîtres éminents, comme Melchior Gano, Dominique Soto, Barthélemi de Médina. Ils reconnaissaient volontiers tout ce qu'ils devaient à leur maître et s'en réfé-
le boulevard Saint-Michel et la rue Cujas. Une plaque de marbre, placée dans l'égli e Saint-Etienne-du-Mont, non loin du tombeau de Sainte Geneviève, en indique l'emplacement exact. Dans ce collège, saint Thomas avait été élève et maître (voir n» 207). Saint Dominique, saint Pierre de Tarentaise, qui devint plus tard le pape Innocent V, Albert le Grand, y avaient également habité.
(2) Pierre Crockaert, appel('' aussi Pierre de Bruxelles, naquit vers 1470 et mourut en 1514 (ou 1522, d'après Echardj. Entre 35 et 40 ans, il devint thomiste : il aimait à se dire: « Divi Thomœ doctrinae interpres et pugnator acerrimus. )>
(3) D'après ce que dit M. F. Nys, Les jurisconsultes espagnols et le droit des gens {Rev. de droit intern. et de légis. comparée, t. XIV, 19l2), F. de Victoria avait fait à Paris la connaissance d'Erasme dont il resta toujours l'ami. Une lettre d'Erasme, adressée « Theologe cuidam Hispano Sorbonico », élait destinée à F. de Victoria, auquel Erasme demandait d'intervenir auprès de son frère qui l'attaquait et lui suscitait des difflcultés.
(4) Si avant F. de Victoria l'Espagne eut des théologiens illustres, c'est néanmoins à lui qu'est due la renaissance de la théologie (Ed. Hinajosa, Estudiot sobre la istoria del derecho espafiol).