PREMIÈRE PARTIE
Quatre questions principales concernant le droit de guerre.
PREMIÈRE QUESTION PRINCIPALE Est' il réellement permis aux chrétiens de faire la guerre (i) ?
244. — Et tout d'abord, on pourrait croire (2) que la guerre est absolument interdite aux chrétiens ; il semble, en effet, qu'il ne leur est pas permis de se défendre, d'après la parole de saint Paul : u JSe vous défendez pas , mes très chers, laissez place à la colère (3) », et suivant les paroles du Seigneur dans l'Evangile : « Si quelqu'un vous <( frappe sur la joue droite, présentez-lui l'autre joue » ; « Et moi, je (( vous dis de ne pas résister au mal (4) » ; ^^ Tous ceux qui auront (( pris le glaive périront par le glaive (5). ))
Et il ne suffirait pas de répondre que ce sont là non des préceptes, mais des conseils ; car il ne serait pas admissible que toutes les
244. = (1) Voir sur cette question : l'^ partie, n°^ 1 à 7 : Décret, n»» 192 à 199 ; saint Thomas, n»' 211 à 222 ; Suarez, no« 309 a 315.
(2) Suivant la coutume des scolnstiques, Victoria commence par exposer la thèse contraire à celle qu'il défend.
(3) *Non vos defendentes, carissimi, sed date locum irœ {Ad Hom., 12).
(4) *Si quis te percusserit in dexteram maxillam, proebe illi et niteram. — Ego dicovobis non resistere malo (Matt., V).
(5) *0mne8 qui acceperint gladium, gladio peribunt (Matt., XXVI).
guerres entreprises par les clirélieas le soient en opposition avec les conseils du Seigneur.
Mais l'opinion contraire est celle de tous les Docteurs et elle est conforme aux usages reçus dans l'Eglise ().
Les catholiques, remarquons-le, sont généralement d'accord à ce sujet ; mais Luther, qui n'a laissé intact rien de ce qu'il a touché, a dénié aux chrétiens le droit de prendre les armes, même contre les Turcs : il s'appuie, pour cela, tant sur les passages de l'Ecriture rapportés plus haut, que sur l'argument suivant : « Si les Turcs envau hissent la Chrétienté, c'est que telle est la volonté de Dieu, et il « n'est pas permis de lui résister (7). » En cette matière, il n'a pas pu, comme en d'autres, imposer ses idées aux Germains, peuple né pour les armes. Tertullien également ne paraît pas éloigné de ce principe lorsque, dans son livre « De Coronâ », il discute si un chrétien peut faire partie de l'armée ; il semble même tout à fait d'avis que les chrétiens n'ont pas le droit de se battre, eux qui, dit-il, n'ont même pas le droit de faire des procès (8).
Mais, laissant de côté ces opinions singulières, nous pouvons répondre à la question par une seule conclusion : 11 est permis aux chrétiens d'être soldats et de faire la guerre. Cette conclusion est nettement affirmée par saint Augustin en divers endroits (9), et voici comment elle se démontre :
1° Saint Augustin en trouve la preuve dans les paroles de saint Jean-Baptiste aux soldats : « Ne frappez personne, n'extorquez rien à « qui que ce soit. » « Si la doctrine de l'Evangile, ajoute-t-il, condam- « nait absolument la guerre, saint Jean n'aurait point eu d'autre conu seil à donner aux soldats qui le consultaient sur ce qu'ils avaient à « faire pour se sauver, que de jeter leurs armes et de renoncer à leur « profession ; cependant il se contente de leur dire : « Ne faites vio- « lence, ni fraude à personne : contentez-vous de votre solde (10). »
(6) Voir nos 7 et 310.
(7) Dans un ouvrage de Luther qui date de 1518, « Resoluiiones disputationis de virluie indulgentiarum », se trouve la phrase suivante : « 34. Praeliari adversus Turcos est repugnare /)eo visitanti iniquitates nostrasper illos. » Cette proposition fut condamnée par une bulle de Léon X en date du 15 juin 1520.
(8) Voir II« partie, n^' 110, 113, 117.
(9) *Contra Fausium, Mb. XXII (voir nos 1^ g^ 43^ 2I8) ; Lib. quœst., VI, 10 (voir nos 25 et 219) ; De verbis Domini, Sermo XIX (voir n» 3, note 4 et n» 218, note 1) ; Sermo de puero ceniurionis (voir no 215, note 1) ; Epistola ad Bonifacium (voir nos 7 et 221).
(10) *Neminem concutiatis, neque calumniam faciatis : estote contenti stipendiis vestris {fMC. 3). — Quod si Christiania disciplina omnino bella culparet, hoc potius consiliuni salutis petentibus in Evangelio daretur, ut abjicerent arma seque militiae omnino sublraherent. Dictum est autem eis : Neminem concutiatis, neqne calumniam faciatis : estote contenti stipendiis vestris {Epistolab, ad Marcellinum), — Voir aussi : Contra Faustum, 1. 22, cap. 75,
2" Saint Thomas le démontre par la raison suivante (ii). Il est permis de tirer le glaive et de se servir des armes contre les malfaiteurs intérieurs et les citoyens séditieux, suivant la parole de l'Apôtre : « Ce n'est pas sans motif que le prince porte le glaive : car il est « le ministre de Dieu pour exécuter sa vengeance contre celui qui « fait le mal (12). » Il peut donc aussi se servir du glaive et des armes contre les ennemis extérieurs. C'est pourquoi il est dit aux princes : « Arrachez le pauvre et délivrez l'indigent des mains du pécheur (i3). »
3° La guerre était permise dans la loi naturelle, comme on le voit au sujet d'Abraham qui combattit contre quatre rois (lA), et aussi dans la loi écrite, ainsi que le montre l'exemple de David et des Macchabées. Mais la loi évangélique n'a rien interdit de ce qui est permis par la loi naturelle, comme l'a si bien démontré saint Thomas (i5) ; c'est pourquoi elle est appelée Loi de liberté (16). En conséquence, ce qui était permis dans la loi naturelle et dans la loi écrite ne l'est pas moins dans la loi évangélique.
En ce qui concerne la guerre défensive, on ne peut avoir aucun doute, car il est permis de repousser la force par la force (17).
4° On le démontre de même pour la guerre offensive, c'est-à-dire pour celle dans laquelle on ne se borne pas à défendre ou à reprendre son bien, mais dans laquelle on cherche à punir une injustice dont on a été victime. Ici encore, on peut invoquer l'autorité de saint Augustin : « On a coutume, dit-il, d'appeler justes les guerres qui ont « pour but la punition d'une injustice, quand il s'agit, par exemple, « de châtier une nation ou une cité qui n'a pas voulu punir une mau- « valse action commise par les siens, ou restituer ce qui a été pris « injustement (18). »
5° On le prouve aussi en ce qui concerne la guerre offensive, par cette raison qu'il convient, même au point de vue de la défense, de punir les ennemis qui ont commis ou ont essayé de commettre une
(il) *Somme ThéoL, 2, 2, q. XL, art. 1. Voir no 216.
(12) *Non sine causa gladium portât : niinisler enim Dei est, vindex in irani ei qui niale agit [Ad Rom., 13, 4).
(13) *Eripite pauperein et egenuin de manu peccaloris libérale (Ps. LX.XXI, K).
(14) ""Gènes., 14.
(15) *Somme, 1, 2, quœsl. CVII, art. ult. 16) *Jacq., 1 et 2.
(17) *Decretuin, De justitia et jure, Can. Vini vi.
(18) ''.lusta bella deflniri soient qua' ulciscuntur injurias, si gens vel civitaspleclenda est, quœ vindicare neglexerit quod a suis iiuprobe factum est, vel reddere quod per injuriani ablatum est(5i//;. Josue, qu. 16). Ce passage de saint Augustin (Lib. qu., VI, 10) est reproduit dans le Décret, Causa XXIII, qu. II, c. 2, n» 200).
injustice : car l'impunité les rendrait plus audacieux pour une seconde invasion, si la crainte du châtiment ne les en détournait.
6° Le but de la guerre, c'est la paix et la sécurité de l'Etat (19). Or, il ne peut y avoir de sécurité dans l'Etat, si les ennemis ne sont pas empêchés de commettre des injustices par la crainte de la guerre. Un Etat se trouverait placé dans de très mauvaises conditions si, lorsque ses ennemis l'ont injustement envahi, il lui était seulement permis de les repousser, mais non de les poursuivre en dehors de ses limites.
7° Si l'on considère la fin et le bien commun du genre humain, on voit que non seulement le monde ne pourrait vivre heureux, mais qu'il serait réduit à la pire des conditions si tous les tyrans, les voleurs et les ravisseurs pouvaient impunément commettre des injustices et opprimer les gens de bien et les innocents, sans que ceux-ci puissent de leur côté sévir contre les coupables.
8° Enfin, dans les questions qui concernent la morale, c'est un très puissant argument que l'autorité et l'exemple des hommes de bien et des saints ; or, non seulement ils ont sauvegardé leurs patries et leurs biens par des guerres défensives, mais aussi, par des guerres offensives, ils ont poursuivi les ennemis qui leur avaient fait ou avaient tenté de leur faire injure : ainsi Jonathan et Simon Macchabée vengèrent sur les fils de Jambri la mort de leur frère Jean (20), De même dans l'église chrétienne, on voit Constantin, Théodose, et d'autres empereurs éminents et très chrétiens, entreprendre des guerres, tant offensives que défensives, alors qu'ils avaient dans leurs conseils de très saints et très savants évêques.