SECONDE QUESTION
Les sujets sont-ils tenus de se préoccuper de la Justice de la guerre (i) ?
263. — Les sujets sont-ils trnns d'examiner la cause de la guerre, ou peuvent-ils combattre, sans s'en préoccuper, de même que le licteur peut exécuter la sentence du préteur sans aucun examen ?
Première proposition. Si, pour le sujet, l'injustice de la guerre est évidente, il ne lui est pas permis de se battre, même si le prince le lui ordonne. Cela est l'évidence même (2).
1° Car il n'est pas permis de mettre à mort un innocent, quelle que soit Tautorité qui l'ordonne. Or, dans ce cas, les ennemis sont des innocents ; donc, il n'est pas permis de les tuer.
2^ Le prince est coupable en déclarant la guerre dans ces conditions ; mais u ce ne sont pas seulement ceux qui font le mal, mais aussi ceux qui y consentent qui méritent la mort(^) » ; par conséquent, les soldats non plus n'ont pas d'excuse s'ils sont de mauvaise foi.
3*^ 11 n'est pas permis, même sur l'ordre du prince, de mettre à mort des citoyens innocents : pas davantage des étrangers.
264. — Corollaire. Il s'ensuit que si en conscience les sujets sont convaincus de l'injustice de la guerre, il ne leur est pas permis de la faire, qu'ils soient ou non dans l'erreur. Cela est évident, car « tout ce que l'on ne fait pas de bonne foi est péché (i) ».
265. — Seconde proposition. Les sénateurs, les princes, et en général tous ceux qui sont admis au conseil de l'Etat ou à celui du prince, qu'ils y soient appelés ou qu'ils soient libres d'y venir d'euxmêmes, ont l'obligation et le devoir d'apprécier la cause d'une guerre injuste. En effet :
263. = (1) Voir sur cette question: J" partie, n»' 61 et 85; et III" partie, no^ 358 et 362.
(2) Voir no' 60, 62 et 358.
(3) *Non solum qui maie agunt, sed et qui consentiunt facientibus digni sunt morte (saint Paul, Ad Rom., 1).
264. = (1) *Omne quod non est ex fide peccatum est (saint Paul, Ad }\om.j 14).
34o LE TRAITÉ DE JURE BELLI DE F. DE VICTORIA
lO Quiconque peut empêcher le danger ou le dommage du prochain est tenu de le faire, surtout quand il s'agit du danger de la mort et de maux considérables, comme ceux qui résultent de la guerre. Or, les hommes dont nous parlons peuvent, par leurs conseils et leur autorité, en étudiant les causes de la guerre, l'empêcher si elle est injuste : donc ils y sont obligés.
2° Si, par suite de leur négligence, une guerre injuste était entreprise, ils en paraîtraient complices, car on impute avec raison à un homme les faits qu'il peut et doit empêcher, s'il ne les empêche pas.
3° Seul, le roi ne suffît pas pour apprécier les causes de la guerre : il est vraisemblable qu'il peut se tromper ; son erreur entraînera alors le malheur et la ruine d'une foule de gens ; par suite, ce n'est pas le seul avis du roi, ce n'est même pas l'avis de quelques-uns, mais bien l'opinion d'un grand nombre d'hommes, et d'hommes vertueux, qui doit décider de la guerre (i).
266. — Troisième proposition. Les sujets inférieurs qui ne sont pas admis ni écoutés dans le conseil du prince ou dans le conseil de l'Etat ne sont pas tenus d'étudier les causes de la guerre ; mais il leur est permis de combattre en faisant confiance à leurs supérieurs.
1° Il n'est pas possible, et il ne serait pas sans inconvénient de rendre raison des affaires publiques à tous les membres d'une nation.
2^ Les hommes des classes inférieures, même s'ils jugeaient la guerre injuste, n'auraient pas les moyens de l'empêcher, et leur avis ne serait pas écouté : ce serait donc sans résultat qu'ils étudieraient les causes de la guerre.
3° Pour ces hommes, à moins que le contraire soit évident, ce doit être, en faveur de la justice de la guerre, une présomption suffisante de savoir qu'elle est faite par une décision et par l'autorité publiques ; ils n'ont, par suite, pas besoin de se livrer à d'autres études sur la question.
267. — Quatrième proposition. Cependant il pourrait y avoir de telles présomptions et de tels indices de l'injustice de la guerre, que l'ignorance ne serait pas une excuse pour les sujets de cette catégorie qui y prendraient part.
1° Une telle ignorance pourrait fort bien être affectée et provenir de mauvais desseins à l'égard des ennemis.
2" Autrement, les infidèles seraient excusables de suivre leurs princes dans la guerre contre les chrétiens, et il ne serait pas permis de les tuer ; car il est hors de doute qu'ils pensent avoir juste cause de guerre. Et de même, il faudrait excuser les soldats romains qui
265. — (l) Voir les réserves que fait Siiarez au sujel do cette opinion de Victoria, no .357.
TRADUCTION DU DE JUKE BELLl DE VICTORIA 3^1
ont crucifié Jésus-Christ, à cause de leur ignorance, et parce qu'ils ont exécuté l'ordre de Pilate ; et aussi le peuple juif, qui, convaincu par ses supérieurs, criait : « Grucifîez-le, crucifiez-le. »