Xajétan, 2. 2, qu. 40, art. i
regardé comme légitime par saint Augustin et saint Thomas (2). Le pape Sylvestre a reconnu Constantin le Grand comme empereur, et saint Ambroise a fait de même à l'égard de Théodose. On ne voit pas d'ailleurs en vertu de quel autre titre légitime les Romains auraient conquis le monde, si ce n'est en vertu du droit de guerre ; et la plupart du temps, ils faisaient la guerre pour défendre ou venger leurs alliés. De même, Abraham, pour venger le roi Salem et les autres rois avec lesquels il avait fait un traité, combattit contre quatre rois de ce pays qui ne lui avaient fait personnellement aucune injure (3). Et tel est le septième et dernier titre en vertu duquel les barbares ont pu ou pourraient être soumis à la domination des Espagnols, et leurs provinces tomber en leur possession.
Un dernier titre discutable :
le droit de tutelle (i).
491. — Il y a un dernier titre que l'on peut non affirmer, mais discuter, et qui peut paraître légitime à quelques personnes. Pour ma part, je n'ose à ce sujet affirmer sa légitimité, ni le condamner absolument. Le voici : les barbares, nous l'avons dit, ne sont pas des êtres complètement dépourvus de raison ; cependant ils ne diffèrent pas beaucoup d'eux : ainsi, ils sont incapables de constituer ou d'administrer un véritable Etat, au point de vue humain et civil ; ils n'ont pas, à proprement parler, ce que nous appelons des lois et des magistrats ; ils ne sont même pas capables d'administrer leurs biens personnels ; ils n'ont aucune culture littéraire ; ils ignorent non seulement les arts libéraux, mais aussi les arts mécaniques ; on ne ren-
(2) *Saint Augustin, De civitaie Dei, lib. 5 : — Saint Thomas, Opuscul., 21. — Victoria donne ici une fausse interprétation des paroles de saint Augustin et de saint Thomas. Celte erreur lui est commune avec tous les écrivains du moyen âge. Les Romains, disent simplement saint Augustin et saint Thomas, ont fait des conquôles nombreuses et durables : ce fut le résultat, la conséquence de leurs vertus militaires et de leurs qualités civiques. De là à dire que toutes leurs guerres furent justes et leurs conquêtes légitimes, il y a un abîme : si l'on veut connaître la véritable opinion de saint Augustin sur la justice et'la légitimité des conquêtes romaines, il suffit de lire le passage {De civ. Dei, IV, 6), où il se moque de la prétention des Romains de n'avoir fait que de justes guerres, en leur domandan! pourquoi ils n'ont pas élevé des statues à l'Injustice étrangère qui aurait été, d'après eux, si favorable à la puissance de Rome.
D'autre part, laide que l'on prête à des alliés ou à des amis qui ont juste guerre peut être une juste cause de guerre : mais, comme on la vu, il faut de plus « rinlontion droite », pour que la guerre soit permise, d'après In doctrine scolastiquc.
(3) *Genès., 14.
491. =r (i) Voir ù ce sujet : Solorzano, lib. II, IX ; Las Casas, in Llorente, I, p. 104: et Acosta, Deprom. Evang., lib. II, cap. IV, 4.
contre chez eux ni agriculteurs intelligents, ni artisans ; il leur manque quantité de choses utiles et même nécessaires à l'iiomme. On pourrait donc soutenir que, dans leur intérêt inôuie, les princes espagnols devraient se charger de leur administration, et envoyer dans leurs villes des administrateurs et des gouverneurs : même leur donner de nouveaux chefs, s'il était évident que cela leur fût avantageux. Gela, dis-je, peut se soutenir : car si tous étaient dénués de raison, il est hors de doute que cela serait non seulement permis, mais tout à fait convenable : les princes seraient même tenus de le faire, comme ils le seraient s'il n'y avait chez eux que des enfants. Or, il semble qu'il faille employer vis-à-vis des Indiens les mêmes procédés que l'on emploierait vis-à-vis d'êtres dépourvus de raison ; car, pour se gouverner eux-mêmes, ils ne leur sont pas supérieurs, ou le sont très peu. Ils sont à peine supérieurs aux betes : leur nourriture est aussi primitive et à peine meilleure que celle des animaux : ils devraient donc être, comme les animaux, soumis au gouvernement des gens civilisés.
492. — On dit encore pour confirmer ce qui précède : si par suite de quelque circonstance fortuite, tous les adultes avaient péri, et s'il ne restait dans ces pays que des enfants et des adolescents ayant quelque usage de la raison, mais n'ayant pas encore atteint l'âge de la puberté, il paraît évident que les princes pourraient prendre soin d'eux et les gouverner tant qu'ils seraient dans ces conditions. Si l'on admet cela, on ne saurait nier que l'on peut agir de même envers ces barbares, même plus âgés, étant donné leur faiblesse d'esprit, qui, d'après les récits de ceux qui ont été dans ces pays, les met dans une situation inférieure à celle des enfants des autres nations.
Et assurément cette opinion pourrait se baser sur un précepte de charité ; car ces barbares sont notre prochain ; nous devons nous préoccuper de leur bien : mais, comme je l'ai dit, il ne faut rien affirmer à ce sujet, et en tous cas, bien remarquer que ce que l'on fait, on doit le faire pour leur bien et leur utilité et non pour l'avantage des Espagnols. C'est là le grand danger pour les âmes, au point de vue du salut.
On pourrait encore s'appuyer sur ce qui a été dit plus haut, qu'il y a des hommes qui sont par la nature destinés à obéir : il semble que ces barbares soient de ce nombre, et par suite on peut ne pas les traiter comme des hommes libres.
Conclusion.
493. — Mais de toute cette discussion, il résulte que si tous ces titres n'existaient plus, de sorte qu'il n'y ait pas de juste cause de guerre contre les barbares, et que ceux-ci ne voulussent pas de princes
espagnols, toute cette émigration, tout ce négoce cesserait d'exister au grand détriment de l'Espagne ; et même les revenus des princes espagnols seraient diminués dans une proportion qu'on ne peut admettre.
A cela je répondrai, d'abord qu'il ne serait pas inévitable que le commerce prît fin ; car, ainsi qu'on l'a dit, il y a chez ces barbares beaucoup de choses qu'ils possèdent en abondance, et que les Espagnols pourraient acquérir par échange ; beaucoup aussi auxquelles ils n'attachent pas de prix ou qui sont à la disposition de ceux qui veulent les prendre. Les Lusitaniens font un commerce important avec des peuples du même genre qu'ils n'ont pas soumis à leur domination, et ils y trouvent de très grands avantages.
Ensuite, les revenus royaux pourraient fort bien n'être pas diminués, car les lois pourraient très équitablement établir un impôt sur l'or et l'argent que Ton exporterait de ces pays, un impôt du cinquième ou même davantage selon la valeur des objets ; et cela serait juste ; car ce sont les princes qui ont ouvert cette route à la navigation, et qui assureraient la sécurité du commerce. Enfin, étant donné qu'un grand nombre de barbares se sont déjà convertis au christianisme, il ne convient pas, il n'est même pas permis aux princes de se désintéresser complètement de l'administration de ces provinces.
APPENDICE Le a Droit des Gens » d'après Suarez
494. — [Le droit relatif à la guerre forme un des chapitres les plus importants de ce que nous appelons aujourd'imi \o Droit international public, que les anciens auteurs désignaient sous le nom de « Droit des gens » (jus inter gentes). Mais dans les ouvrages des jurisconsultes romains, l'expression « Droit des gens » {jus gentiuni) avait un tout autre sens ; de là, dans la terminologie des canonistes et des théologiens du moyen âge et des temps modernes, une imprécision qui nuit souvent à la clarté de leur pensée. Il nous paraît donc utile, pour compléter le présent travail, de donner en appendice un aperçu des doctrines anciennes sur le « Droit des gens » et ses rapports avec le droit naturel. L'auteur qui nous semble avoir le mieux traité cette question est Suarez.]
On sait que ce théologien (i) a consacré à l'étude générale des lois un traité intitulé : De legibus ac Deo legislatore (2). Après avoir, dans le livre P"", examiné les caractères généraux des lois et en avoir donné une classification, il étudie dans le Livre II la loi éternelle, la loi naturelle, et le droit des gens ; dans les livres suivants, il traite des lois positives : c'est à la fin du livre II que se trouvent les chapitres qui nous intéressent. Dans les chapitres XVII et XVIII, Suarez combat certaines thèses fausses qui avaient cours de son temps et qui tendaient à établir entre le droit naturel et le droit des gens, soit des distinctions, soit des confusions également erronées. Dans les chapitres XIX et XX, il expose sa propre doctrine (3). Des deux premiers