‹ La doctrine scolastique du droit de guerreChapitre 47 sur 277 · Chapitre premier Les Théologiens · texte numérisé non relu

Chapitre premier Les Théologiens

29. — Les deux définitions de la guerre juste qui se trouvent dans le Décret^ et que nous avons rapportées en tête du chapitre précédent, donnent toutes deux également des définitions ou du moins des exemples de caw.ses justes.

Prenant comme point de départ la définition de saint Augustin, à savoir qu'il y a cause juste quand il s'agit de punir une nation qui a commis une faute, saint Thomas (n° 21 7) s'exprime ainsi :

Pour qu'il y ait cause juste, il faut que ceux que l'on attaque aient, parunc/rtH/e, mérité d'être attaqués (i). C'est pourquoi, ajoute-t-il, saint Augustin dit: « On a coutume d'appeler justes les guerres qui « ont pour but de venger des injures, lorsqu'il s'agit de châtier une (' ville ou une nation, qui n'a pas voulu punir une mauvaise action « faite par les siens, ou rendre ce qui a été pris injustement. »

Cette définition de la cause juste se retrouve chez tous les commentateurs de saint Thomas, et ceux d'entre eux qui ont étudié la question de la guerre en déduisent tous leurs développements et toutes leurs conclusions.

Juste cause, dit saint Antonin (Summa theol., Pars ITT, tit. IV, CAP. i), c'est-à-dire que ceux auxquels on fait la guerre l'aient méritée par quelque /au/e, par exemple pour avoir négligé de punir des actions injustes ou malhonnêtes dont les leurs sont coupables.

29. = (1) Causa justa, ut scilicet illijqui impugnantur propter aliquam culpam, impugnatioDem mereantur.

Go LA CAUSE JUSTE

Il y a cause injuste, dit ailleurs le môme Docteur (Summa, t. IV, TiT. III, CAP. 2), quand la cité contre laquelle la guerre est entreprise a causé de fréquents et importants dommages à la cité qui lui déclare la guerre, et si, alors qu'on lui a demandé de réparer ces dommages, elle a négligé de le faire. Autrement on ne voit pas ce qui pourrait être, au point de vue de la conscience, une cause suffisante de guerre, alors que la guerre détruit une infinité de choses, cause la perte de tant do corps cl de tant d'àmes, et engendre tant de calamités.

Sylvestre (Summa. Sylv., v" Ijellum), et Cajétan (Summula, v° Bellum) citent textuellement, le premier, le texte de saint Thomas, le second, celui de saint Augustin, qu'il commente dans le même sens que saint Thomas, ainsi que nous le verrons dans un chapitre ultérieur {n° 33).

30. — Victoria (n° 25i à 255) examine les différentes causes possibles de guerres : La différence de religion, dit-il, ne peut être une juste cause ; c'est l'opinion de saint Thomas et de tous les docteurs, et je ne connais personne qui soutienne l'opinion contraire.

L'extension de l'empire n'est pas davantage une juste cause : il est à peine besoin de le démontrer. S'il en était autrement, la guerre serait juste des deux côtés à la fois : tous les combattants seraient innocents, il ne serait donc pas permis de les tuer, ce qui implique contradiction ; à savoir que la guerre serait juste, mais qu'il ne serait pas permis de tuer les adversaires.

La gloire da prince ou tout autre avantage qui lui serait propre ne saurait être une juste cause. En effet, le prince doit tout ordonner, la paix comme la guerre, pour le bien commun de l'Etat ; il n'a pas le droit de dépenser les revenus publics, encore bien moins d'exposer ses sujets à de grands périls, dans son propre intérêt ou pour sa propre gloire. C'est la différence qui existe entre le roi légitime et le tyran : celui-ci gouverne dans son intérêt et pour son avantage particulier ; celui-là dans l'intérêt du bien public. Le prince, qui a reçu l'autorité de l'État, doit en user pour le bien de l'État.

Les lois, d'autre part, ne doivent jamais être faites en vue d'un intérêt particulier, mais en vue de l'utilité commune de tous les citoyens. Donc les lois en vertu desquelles se fait la guerre doivent être faites pour l'utilité de tous, et non uniquement pour celle du prince.

La seule et unique cause juste de la guerre, c'est la violation d'un droit {i).

1° On peut le démontrer par l'autorité de saint Augustin, la définition de saint Thomas, et l'opinion de tous les docteurs.

•j° La guerre offensive a pour but, comme il a été dit, de punir une action injuste et de sévir contre les ennemis : mais la vindicte ne peut être exercée que là où il y a eu d'abord Jaute et violation d'un droit.

3° Le prince n'a pas sur les étrangers une autorité plus grande que sur ses sujets : or, à l'égard de ceux-ci. il ne peut se servir du glaive que s'ils ont commis une action injuste : il en est de même à l'égard des étrangers.

30. =: (1) Uiiica el sola causa justa inferenih l>ellum. injuria illala.

LES THÉOLOGIENS Gl

/j" Et tout cela csl confirmé par la parole de saint Paul : « Ce n'est <c pas sans motif que le prince porte le glaive, car il est le ministre de « Dieu pour exécuter sa venj^eance contre celui qui fait le mal (a). » D'où il résulte qu'il ne peut ôtrc permis de se servir du glaive contre ceux qui ne nous font pas de mal, car tuer des innocents est défendu par la loi naturelle.

Toute violation de droit, quelle quen soit l" importance, ne sufjit pas pour justifier une déclaration de (juerre. 11 est aisé de le prouver : car dans les causes ordinaires et naturelles, il n'est pas permis d'infliger, pour n'importe quelle faute, des peines énormes comme la mort, l'exil, ou la confiscation des biens. Or, dans la guerre, tout est grave et atroce, meurtres, incendies, dévastations : il n'est donc pas permis de punir par la guerre ceux qui sont seulement les auteurs d'injures légères : car suivant la grandeur du délit doit être la grandeur du châtiment.

31. — Même doctrine dans Bellarmin (Z)6 conlrov. christ, fîdeiy tome II, cent. II, lib. Ill, de la'icis^ cap. XV) :

La guerre ne peut être déclarée sans cause, ni môme à cause d'une faute quelconque [propter quodcwnque peccatum), mais seulement pour repousser une injustice... La raison en est que le prince est seulement juge de ses sujets. Il ne peut donc pas punir toutes les fautes des autres hommes, mais seulement celles qui portent préjudice au peuple qui lui est soumis ; car s'il n'est pas le juge ordinaire des autres, il est le défenseur des siens, et à cause de la nécessité où il est de les défendre, il devient en quelque sorte juge, au point qu'il peut se servir du glaive pour les punir, de ceux qui ont violé les droits de ses sujets.

Il ne peut y avoir juste guerre, dit Suarez (n°' 333-334 et 335), sans cause légitime et nécessaire. C'est une proposition certaine et évidente, Quant à cette cause juste et suffisante, c'est une grave violation du droit, qui ne peut être réparée ou punie par un autre moyen. C'est l'opinion de tous les théologiens qui la déduisent des écrits de saint Augustin.

Une première raison, c'est que la guerre est permise seulement pour que l'État puisse se protéger et assurer sa sûreté : car d'un autre côté, elle est contraire au bien général du genre humain, à cause des meurtres, des désastres qu'elle entraîne, etc. Donc si ce motif n'existe pas, la guerre ne peut être juste. Une seconde raison, c'est que par la guerre, les hommes sont dépouillés de leurs biens, perdent la liberté et la vie ; faire, sans juste cause, des choses semblables, c'est tout ce . qu'il y a de plus inique, sinon les hommes pourraient sans motif se tuer mutuellement. En troisième lieu, la guerre dont nous parlons est surtout la guerre offensive ; la plupart du temps, elle est entreprise contre des hommes qui ne sont pas des sujets ; il est donc nécessaire qu'il y ait eu de leur part une faute, à raison de laquelle ils sont devenus sujets ; autrement à quel titre seraient-ils dignes d'une peine, et tomberaient-ils sous une juridiction étrangère ? Enfin si ces motifs que les païens invoquaient pour faire la guerre, — l'ambition, la

(2) Saint Paul, ad Rom., XIII, 4.

cupidité, l'orgueil, le désir de montrer son courage, — étaient licites et suffisants, chaque État pourrait aspirer à dominer les autres, et alors la guerre serait juste des deux côtés à la fois, juste en elle-même et hors le cas d'ignorance, ce qui est tout ce qu'il y a de plus absurde : car deux droits contraires ne peuvent être justes en même temps.

11 faut faire à ce sujet quelques observations : d'abord pour faire la guerrC;, il ne suffit pas de n'importe quelle cause : il faut une cause grave et proporlioimée aux maux qui résultent de la guerre. Il serait tout à fait contraire à la raison de provoquer des désastres à l'occasion d'une légère injure. Le juge ne peut punir ainsi toutes espèces de délits, mais seulement ceux qui s'opposent au bien commun, et à la paix de l'État. 11 faut toutefois considérer ceci : parfois une injure paraît légère, qui est en réalité grave, tout bien considéré, ou qui est telle que, si on en autorisait d'autres semblables, il en résulterait de graves préjudices. Ainsi s'emparer même d'une petite place forte, par exemple, sera parfois une injure grave ; de même faire des incursions sur un territoire étranger, lorsque le prince qui a commis ces délits ne tient aucun compte des avertissements qu'on lui donne.

Ensuite, il faut remarquer que les injures, pouvant donner lieu à une cause juste de guerre, sont de diverses natures, et peuvent se rapporter à trois chefs principaux :

1° Un prince s'est emparé de ce qui appartient à un autre, et il refuse de le lui restituer.

2° Il refuse, sans cause raisonnable, des choses qui sont communes, d'après le droit des gens, comme le droit de passage, de commerce, etc.

3° Il a porté une grave atteinte à la bonne renommée ou à l'honneur d'un prince étranger ou de ses sujets. Le prince est le gardien de l'État et le défenseur de ses sujets : il est donc suffisant que l'on ait atteint ceux qui sont sous la protection du prince, ou aussi ses alliés ou ses amis, ainsi qu'on le voit dans la Genèse (XIV, in Abraham) et dans le Livre des Rois (XXVIII, in Davide) ; car «■ mon ami est un autre moi-môme », ainsi que le dit Aristole.

Mais ceci n'est vrai que si lesdits amis ont eux-mêmes le droit de faire la guerre, et si l'on est certain d'agir conformément à leur volonté, explicitement ou implicitement exprimée. La raison en est que l'injure faite à un autre ne me confère pas le droit d'en punir l'auteur, sauf quand cet autre ne peut lui-même se faire justice, et qu'en fait il le voudrait ; dans cette hypothèse, l'aide que je lui prête est une coopération à une action bonne et juste. Mais si ce désir n'existe pas chez lui, il n'est pas permis à n'importe qui de s'immiscer dans la cause ; car alors il y a bien olTense, mais ni l'ofTenseur ni personne n'est soumis à une obligation. Par conséquent, ceux qui disent que les souverains ont pouvoir de punir toutes les injustices de la terre disent une chose absolument fausse et confondent tous les ordres de juridictions, sans distinction : une telle puissance ne leur a pas été donnée par Dieu, et il n'y a pas de raison pour qu'elle existe.

Pour qu'une guerre soit juste, dil Soto {De jlstitia et jure. Lib. \ . qu. III, AUT. 5), il ne suffit pas d'une cause quelconque, mais il Jaut que la cause soif proportionnée aux grands périls qui résultent des guerres, aux cala mités, aux désastres qu'elles amènent dans les États, (lar par les l roubles qui les accompagnent, ce ne sont pas seulement les intérêts matériels des États, ce sont aussi leurs intérêts spirituels et sacrés cl la foi elle-même qui sont mis en péril.

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