Décret, Causa xxiii, qu. I, c. 4 (n
86 l'i!vtentio> droite
Que trouve-t-on à blâmer dans la guerre ? Est-ce le fait qu'on y tue des hommes qui doivent tous mourir un jour, afin que les survivants soient maîtres de vivre en paix ? Faire ce reproche à la guerre serait le fait d'hommes pusillanimes, mais non point d'hommes religieux. Ce qu'on blâme, à juste titre, dans la guerre, c'est le désir de nuire, la cruauté de la vengeance, une âme implacable, ennemie de toute paix, la fureur des représailles, la passion de la domination (2), et autres sentiments semblables (3).
Pour qu'une guerre soit juste, dit saint Raymond de Penafort, (SuMM. Ray., lib. II, tit. V, 12), il faut qu'elle ne se fasse pas par haine, par vengeance, ou par cupidité, mais par piété, par justice, et par obéissance.
La guerre est injuste, dit Hostiensis (Summa Aurea, I, 34), quand elle se fait par esprit de vengeance.
Et la plupart des auteurs qui ont suivi sur cette question les deux précédents, Lupus, Ange Carletti, Guerrero. etc., ont reproduit leurs formules.
Saint Thomas (n" 218) développe ainsi qu'il suit la pensée de saint Augustin :
Il est nécessaire que lintention de ceux qui combattent soit droite, c'est-à-dire qu'ils se proposent de faire le bien ou d'éviter le mal. C'est ce qui fait dire au même docteur que « chez les véritables ser- « viteurs de Dieu, les guerres elles-mêmes sont pacifiques, n'étant « pas entreprises par cupidité, ni par cruauté, mais faites par amour « de la paix, dans le but de réprimer les méchants et de soulager les « bons » (4).
Par conséquent, il peut arriver que, quoique la guerre ait été déclarée par l'autorité légitime et pour une juste cause, elle n'en soit pas moins illicite en raison de la perversité de l'intention de celui qui la fait. Car saint Augustin dit (Contra Fnusium, lib. XXII, cap. 7^) : » Le « désir de nuire, la cruauté de la vengeance, une âme implacable, « ennemie do toute paix, la fureur des représailles, la passion de la
(2) Libido dominandi. — \'oici quelques citations de saint Augustin à ce sujet : ]ja passion de la domination trouble le irenre humain et l'écrase d'immenses calamités {Cité de Dieu, Mv. 111, chap. 14).
Qui dira ce que c'est que la passion de la domination ? Qu'elle domine trop souvent dans les âmes des tyrans, les auerres civiles sont là pour l'attester [Cité de Dieu, liv. XIV, chap. 15).
Si les animaux n'ont pas le désir de dominer, il ne faut pas cependant croire que l'excès de ce désir nous rende supérieurs à eux {Du Libre arbitre, liv. 1, chap. 8).
(3) Quid culpatur in belle? An quia moriluri quandoque moriuntur, ut dominentur in pace victuri ? Hoc reprehendere tinjidorum est, non reliiriosorum. Nocendi cupiditas, ulcisccndi crudelitas, impacatus atque implacabilis animus, feritas rebellandi, libido dominandi, et si qua similia, haec sunl quoe in bellis jure culpantur.
(4) Voir n" 4, note 2.
CE qu'est l'intention droite 87
« domination, el tous autres scnlinionls semblables, voilà ce qui mérite « à juste titre d être condamné dans la guerre » (5).
49. — Sylvestre (Summ. Sylv., v*' rellum) examine les conséquences au point de vue de la reslilution :
La troisième condition requise est l'intention droite de ceux qui font la guerre, c'est-à-dire que leur but doit être d'obtenir un bien ou d'éviter un mal. On n'a le droit de faire la guerre que pour la justice et la charité, non par esprit de haine ou pour tout autre motif de ce genre. Mais il faut comprendre que cette troisième condition est requise pour éviter une faute, mais qu'elle n'empôche pas de conserver ce que l'on a pris dans la guerre ; car la mauvaise intention n'influe pas sur la justice ou l'injustice, desquelles dépend le droit de retenir ou l'obligation de restituer ce que l'on a pris.
Cajétan (Summula, v* bellum) exprime la même opinion :
Il n'y a pas lieu à restitution, car le voleur ou le vaincu auquel on a repris ce qu'il avait enlevé en est justement privé et ne subit aucun dommage injuste, bien que de la part de celui qui a condamné, il y ait eu une malice pernicieuse pour l'âme, puisqu'il a fait une chose juste sans avoir l'intention d'agir justement.
Le jurisconsulte Bellini (Tract, de re milit.) prétend au contraire que, la guerre étant illicite, les vainqueurs ne peuvent garder ce qu'ils ont pris (1) :
Quand la guerre est déclarée, dit-il, même pour une juste cause, si elle est faite par esprit de haine ou de vengeance, elle est illicite, de sorte que les vainqueurs ne peuvent garder ce qu'ils ont pris. Mais personne n'a l'audace de contrarier l'avis des princes. Il est plus agréable et plus avantageux de les aduler que de leur dire la vérité : rien de surprenant dès lors, si la plupart du temps, en fait de juste cause, il n'y a que la passion du prince.
Gomme on l'a vu dans un chapitre précédent (n« 30),
(5) Tertio requiritur ut sit inlenlio bellanlium recta, qiia scilicet intenditur, vel ut bonum promovealur vel u» malnm vitelur. Unde Augusiinus in libro de Verbis Dornini (23. q. i) : « Apnd veros Del cnhoies eliam illrt bf IIh parala siint. quae non pupidilate aut rrudelitnto, sed paris studio g» runiur, ui mali coenfantur et boni snbleventuf. » P(»iest ernm conlif^ere nt si sit Ug-itima au<loritas indirendi bellum, et causa justa, nihilominus propter pravam iotenlionem bellum reddatur illicitum. Dicit Augustinus in lib. contra Faustum (1. 22, c. 74): « Nocendi cupiditas, ulciscendi crudelitas, impacatus et implacabilis animus, feritas rebellandi, libido dominandi, el si qua similia, hœc sunt quae in bellis jure culpantur. »
49. — (1) Peut-être Bellini se trouverait-il d'accord avec les précédents auteurs, moyennant une distinction entre les choses prises et les choses reprises par les vainqueurs.
88 l'intention droite
Victoria n'admet pas que la guerre soit juste si on la fait dans TinlenLion de faire changer un peuple de religion, ou d'agrandir son empire, ou pour la gloire ou l'intérêt du prince. Quant aux sentiments qui doivent exister dans l'esprit de celui qui déclare la guerre, il les a fort bien définis dans ce qu'il appelle \q première règle de la guerre que nous avons reproduite plus haut (no 26).
50- — Non seulement celui qui déclare la guerre ne doit pas le faire par haine, par esprit de vengeance, par amour de la guerre, par ambition, par orgueil, ou par désir d'augmenter son empire ; mais il ne doit même pas se laisser influencer par ces sentiments, ni par la considération des avantages que la guerre peut lui procurer, à lui ou à l'Etat dont il a la charge. Il ne peut exercer le droit de guerre que parce qu'il est devenu, par la faute de ses adversaires, leur juge légitime : il est donc soumis à toutes les obligations morales d'un juge, et ne doit se laisser influence)' par aucune considération étrangère à la cause. Il est d'autant plus tenu de remplir scrupuleusement ces obligations, qu'il est en même temps partie dans la cause et par suite très exposé à manquer à la justice qu'il doit à celui qu'il juge. Il doit donc, en rendant sa sentence, se conformer strictement aux grands principes qui dominent la matière et qui sont en particulier les suivants :
I. Le bai de la guerre, c'est la paix. Il ne faut, par conséquent, déclarer la guerre que si la paix est ou court le risque d'être suffisamment troublée pour justifier la guerre, et si de plus, la guerre entreprise peut assurer la paix dans l'avenir.
II. La guerre n est permise que si elle est nécessaire, c'està-dire si, d'une part, elle est indispensable au bien commun de l'Etat, et si, d'autre part, il n'y a aucun moyen, en dehors de la guerre, d'assurer ce bien commun.
III. /l faut donc être, pour avoir le droit de déclarer la guerre, certain que ladversaii'c refuse de réparer Vinjuslice qu'il a commise et qu'il le refuse obstinément : on est, par conséquent, oblige de lui demander auparavant réparation et à fortiori d'accepter cette réjiaralion, si elle est accordée ou offerte. Nous allons, dans les chapitres qui suivent, examiner ces Irois questions.
LA l'AlX BLT DE LA GUERRE 09