MŒURS ET RITES DES SECTES DONT LA DOCTRINE S’EST INSPIRÉE
Il est nécessaire d’insister sur les mœurs et les rites des sectes dépravées dont le culte exclusif fut celui du dieu de la matière : ces mœurs expliquent celles des Templiers et les pratiques abominables qui leur sont imputées. Que des calomnies se soient mêlées aux justes accusations dont ces sectes ont été l’objet de la part de leurs ennemis, cela n’a rien que de vraisemblable. Le secret dont elles entouraient leurs réunions, leur doctrine qui élevait le principe du mal au rang d’un dieu, le respect qu’elles étaient amsi amenées à lui témoigner, en voilà plus qu’il n’en faut pour expliquer les horribles soupçons que leurs contemporains orthodoxes firent peser sur elles, soupçons quelquefois absurdes, souvent empreints d’une exagération passionnée et qui trop souvent coûtérent la vie à ceux qui les inspiraient. Tout fut-il faux cependant dans ces suspicions homicides, et sontelles également méritées par toutes les sectes qui en furent les victimes ? |
La distinction que nous établissions tout à l’heure entre les deux grands courants auxquels ont obé1 les systèmes dualistes répond en partie à ces questions. Les doctrines ont leur logique qui les pousse à tirer des principes les conséquences dernières, même les plus blessantes pour la dignité individuelle comme pour l’ordre social. La branche du catharisme pur, vouée à la mortification, au jeûne, à l’abstinence, exaltant l'esprit et abaissant la matière, marchait
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tout droit vers l’ascétisme ; la branche opposée, partant de cette idée que le corps est impuissant à dégrader l’âme, devait aboutir au plus immonde sensualisme. C'est faute d’avoir fait cette distinction fondamentale que des auteurs modernes, d’ailleurs fort érudits, ont été conduits à traiter d’inventions calomnieuses tout ce que les écrivains ecclésiastiques nous ont transmis sur les mœurs ignobles des hérétiques de leur temps. Ces écrivains ecclésiastiques euxmêmes, incapables de distinguer entre les diverses sectes, trop rapprochés des faits pour les bien juger, n'ayant aucun fil conducteur pour se reconnaitre au milieu de la confusion des croyances hétérodoxes, les ont toutes englobées pêle-mêle dans les mêmes accusations. Mieux éclairés, plus éloignés qu’eux des événements, nous pouvons aujourd’hui discerner tout à la fois ce qu'il y a de fondé dans’ces ineriminations et à qui 1l convient de les appliquer. Ce n’est pas à tous les Cathares, comme le prétend maître Alain ‘, ce n’est pas même aux Bogomiles de la Thrace, comme on peut l’induire de Psellus ?, c’est aux Lucifériens seuls que conviennent ces actes odieux contre la religion et les mœurs dont déposent tant de témoignages écrits. Encore faut-il, dans ces accusations, faire la part de la crédulité des temps et de la passion qui animait les accusateurs. | Quelques faits toutefois paraissent empreints d’une suffisante vraisemblance pour être élevés au rang de probabilités historiques, tant parce que des témoignages concordants les attestent que parce qu’ils sont en harmonie avec les dogmes religieux des adorateurs de Satan. D’autres, au contraire semblent tellement en désaccord avec la nature humaine, avez l'esprit qui semble devoir présider à toute asso-
4 ALANUS, adversus hæreticos et Valdenses.
? PseLLUS, De operatione dæmonum, 9.
ciation religieuse qui aspire à se répandre, qu’on ne peut y ajouter foi que s’ils ont pour eux, outre l'autorité des témoignages écrits, celle plus probante encore des sculptures et des monuments.
Parmi les faits de la première catégorie, nous rangerons sans hésiter les réunions nocturnes et certaines pratiques impies ou licencieuses qui s’y accomplissaient. Dans ces conventicules cachés à la lumière du jour, Lucifer était invoqué; on lui chantait des hymnes, parodies des litanies chrétiennes, on lui offrait des sacrifices {nefanda sacrificia). Les lumières éteintes, on se livrait aux plus honteuses promiscuités : tout était permis dans ces orgies véritablement diaboliques, l’adultère, l'inceste, les crimes que la langue refuse de nommer. Il paraît même qu'il y avait, pour chacun d'eux, un tarif appliqué pour les frais communs de ce culte infàâme ‘. Quelque monstrueuses que puissent paraitre de pareilles pratiques, elles s'expliquent toutefois, parce qu’elles répondent à l'esprit d’une doctrine qui condamnait le mariage et qui voyait, dans la satisfaction des appétits les plus grossiers, un hommage agréable à son dieu. Mais en peut-on dire autant de celles dont'il nous reste à parler, l’adoration de divers animaux et les sacrifices d'enfants ?
Certains hérétiques, dans leurs réunions nocturnes, auraient adoré et baisé des animaux qui leur semblaient la personnification du dieu mauvais, des oies, des canards, mais surtout des crapauds et des chats ?. Les enfants nés
1 V. Radulfus CoccesHaLe, Chronicon anglicanum, au t. XVI, p. 92 du Recueil des hist. des Gaules; Joacmm, Expositio în Apocalypsim, fe 130; Tractatus de hæresi pauperum de Lugduno, au t. V, c. 172 du Thesaurus nov. anecdot. de MARTÈNE et DURAND ; Guibertus NoviGENTINUS, p. 519, 520.
2? Tractatus de hæresi pauperum de Lugduno, loco citato, — ALA- NUS, 176.