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du commerce immonde accompli dans ces ténébreuses orgies auraient été solennellement immolés quatre jours après leur naissance (quelques auteurs disent huit jours), leur sang recueilli avec soin, leur corps brülé. De leurs cendres mélées au sang on aurait fait un pain servant à l’eucharistie des sectaires ‘. Cette accusation s'applique à la fois aux Bogomiles de la Thrace et aux Euchètes, dont, comme nous l'avons dit, une des branches parait s’être soudée à celle des Lucifériens ?. Elle fut également mise à la charge des Templiers. |
Dans la bulle qu’il publia en 1233 contre l'hérésie des Stadinghiens, Grégoire IX précise la première de ces imputations. Nous citerons quelques passages de cette bulle :
« Le néophyte qui entfe pour la première fois dans les conventicules de ces hérétiques voit apparaître une espèce de crapaud. Les assistants baisent l’animal immonde et introduisent dans leur bouche sa langue ct sa bave. Ce même être prend d’autres figures. Il apparaît sous la forme d’un canard, d’une ole, d’un homme pâle et maigre dont la chair semble tomber en pourriture. Le néophyte embrasse cet homme : un froid glacial se glisse dans ses veines et, après ce baiser, tout souvenir de la foi catholique est effacé de son cœur. Les assistants se mettent à table, et, le festin achevé, on voit descendre à reculons d’une certaine stalue qui se trouve d'ordinaire dans ces réunions un chat noir à queue tortillée et de la grosseur d’un chien de taille moyenne *. Le novice, le chef de l’assemblée et tous les
{ Guibertus NOVIGENTINUS, loc. cit. — ADEMARI chronicon, au t. X des Historiens des Gaules, p. 159.
? PsELLUS, p. 23. |
3 Per quamdam staituam, quæ in scholis hujusmodi esse solet, descendit retrorsum ad modum canis mediocris gattus niger, retorta cauda. — Cette phrase est ciaire : c’est évidemment d’un chat de la
"07% assistants lui baisent le derrière. On chante des cantiques en son honneur, et, chacun ayant incliné la tête : « Aie pitié de nous », lui ‘dit le grand-prêtre. Par ordre de ce dernier, son voisin en dit autant. Un troisième reprend : « Nous te reconnaissons pour notre maître. » Un quatrième ajoute : « Et nous devons l’obéir. » Cette espèce d’hymne récitée, les lumières s’éteignent et l'assemblée se livre aux actes de la plus abominable luxure..….. Quand les flambeaux sont rallumés, chacun ayant repris sa place, on voit sortir d’un angle obscur du cénacle un homme ayant, à partir des reins, le haut du corps brillant et plus clair que le soleil, le bas velu comme un chat : son éclat illumine toute lassemblée. Alors le grand prêtre, tirant quelque chose de lhabit du novice, dit à cet être lumineux.: « Maître, je te donne ceci qui m'a été donné », et l’homme brillant répond : « Tu m’as souvent bien servi ; tu me serviras mieux encore : je remets à {a garde ce que tu viens de me donner. v Cela dit, il s'évanouit incontinent. »
La bulle ajoute : « Chaque année, à Pâques, ces sectaires reçoivent l’hostie consacrée de la main du grand prêtre; ils la gardent dans leur bouche et, de retour chez eux, la jettent dans les latrines, en mépris du Rédempteur. » — Cette accusation se retrouve littéralement dans les informations faites en Angleterre contre les Templiers.
« Enfin, dit Grégoire IX, ces blasphémateurs, dans leur délire, osent assurer que le maître des cieux, par violence, par ruse et contre toule justice, a précipité Lucifer dans les régions infernales. C’est en ce dernier que croient ces malheureux, et ils affirment que, créateur des choses célestes,
grosseur d'un chien de taille moyenne qu’elle entend parler. Comment donc M. de Hammer a-t-il pu prétendre qu’il s’agissait ici d’un chien? (Voir la page 11 de son mémoire cité plus loin.)
PS il remontera un jour à la gloire d’où Dieu l’a précipité; c’est avec lui et non avant lui qu’ils espèrent arriver à la béatitude éternelle. Ils professent qu’il faut se garder de faire ce qui plaît à Dieu et faire au contraire ce qu’il déteste ‘. » Aux principes théologiques exprimés dans ces dernières lignes, on a reconnu les Lucifériens.
Avant d'aller plus loin, rappelons que quelques-unes des superstitieuses pratiques énumérées dans cette bulle furent imputées aux Templiers. L'article 14 de l'enquête dressée par la cour de Rome les accuse d’avoir adoré un chat qui quelquefois se montrait à eux dans leurs assemblées secrêtes. Plusieurs chevaliers, entre autres Gaufred de Thatan ?, Bernard de Selgues, Bertrand de Silva, Jean de Nériton *, déposèrent de l’adoration de cet animal. Nériton raconta avoir vu paraître dans un chapitre un chat d'un poil gris pommelé. Tous les frères présents se levérent aussitôt et, Ôtant avec respect leur capuce, inclinérent la tête. Lui-même s’inclina. Dans le procès inédit de Florence dont on trouvera le texte à la fin de cette étude, le quatrième témoin, Nicolas Réginus, fait une déposition analogue. À l’époque de sa réception, il a vu, dans un chapitre tenu à Bologne, apparaître un chat noir que tous les frères présents adorèrent : Æ£t diæit quod vidit dictum calum slantem in diclo capilulo per oram, et posteà evanuil. »
Tout le moyen âge a fait du chat l’une des métamorphoses habituelles de Satan. Cette idée semble dérivée de la mythologie indienne où le chat est une des formes sous lesquelles se manifestent les Rakhsasas, sortes de démons
1 Raynauni, Annales ecclesiastci, t. XIII, p. 447, ad annum 1933. ‘# MOLDENHAVER, Process gegen des Orden der Tempclherrn, p.195. 5 RayNoUARD, Monuments, etc, pages 280, 293, 296.
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voués au service du dieu Siva ‘. Après le chat, le serpent et le crapaud sont, dans le symbolisme du moyen âge, les apparences que Satan, le grand maître des apparitions décevantes, aime le mieux à revêtir. Tantôt le génie du mal était censé fixer véritablement sa demeure dans ces animaux, tantôt 1l en prenait seulement l'apparence, et alors l'animal n’était pas réel, mais fantastique ?.
On s'explique donc aisément le culte que certaines sectes, pour qui Satan était un Dieu, portèrent au chat, au serpent et au crapaud. Mais, de la présence de ces animaux sur divers monuments religieux, conclure, comme l'ont fait M. de Iammer et ses disciples, que ces monuments sont l'œuvre des sectes dont il s’agit, c’est là tirer une conséquence forcée et que rien n’autorise. Encore moins est-on en droit d'attribuer ces œuvres sculpturales à l’ordre du Temple et d’en induire qu’il aurait professé des opinions gnostiques où ophitiques, sous le double prétexte que ces œuvres représentent des animaux que les chevaliers furent accusés d’adorer et que ces animaux sont des attributs gnostiques.
Il ne faut pas l'oublier : ce ne sont pas seulement les sectes dualistes du moyen âge qui font des animaux dont on vient de parler l'emblème et la personnification de Satan : c’est aussi el surtout la symbolique chrétienne.'Il y a accord sur ce point entre l’hérésie et l’orthodoxie. Le chat napparaît que très-rarement dans les sculptures religieuses. Quand les artistes veulent montrer Satan sous la forme d’un quadrupède, c’estordinairement celle d’un chien
‘ Voir Saôptika-Parva, épisode du Mahäbhàrata, traduit par Théodore PAVIE; Journal asiatique, novembre 1840, p. 401, et les Légendes pieuses du moyen àäge, de M. Alfred MAURY, note de la p. 166.
? Légendes pieuses, etc., loc. cit.
qu’ils lui affectent ‘. Dans les églises d’Erfurt et de Wultendorf que M. de Hammer citait comme gnostiques, on trouve des figures de chiens, mais point de chats. Celle de Schœngraben, qui a fait si longtemps le désespoir des érudits, contient un bas-relief où figure une femme posant ses lèvres sur le front d’un’enfant et assise sur une chaise dont les pieds sont terminés par des têtes de chats. Mais les archéologues ne voient dans cet accessoire, d’ailleurs très-secondaire, qu’un symbole de la vigilance maternelle, et refusent d'y reconnaître un emblème gnostique.
Le serpent et le crapaud sont infiniment moins rares que le chat dans les sculptures religieuses du moyen âge. Les églises de Montmorillon, de Moissac, de Saint-Hilaire de Melle, de Saint-Jacques de Ratisbonne contiennent des basreliefs où se voient des femmes allaitant des reptiles. La plus célèbre de celles qui viennent d’être nommées, l’église octogone de Montmorillon est ornée d’un groupe où figure une femme nue qui tient à la main des crapauds qu’elle allaite ; près d’elle une autre femme presse entre ses doigts deux gros serpents enlacés à ses cuisses et qui sucent ses mamelles pendantes. M. de Hammer voyait là des symboles ophitiques et atiribuait sans hésitation ces sculptures aux Templiers, opinion que Raynouard, son contradicteur, ne refutait que par des raisons peu directes. On sait aujourd’hui que l’octogone de Montmorillon faisait partie d’un hôpital destiné aux malades et aux pauvres, et qu'il fut bâti en 1107 par un ordre hospitalier fondé à l'instar de celui de
* Dans son mémoire sur le gnosticisme des Templiers, mémoire sur lequel nous reviendrons à la fin de cette étude, M. de Hammer, intéressé à prouver que le chat qu'ils adoraient dans leurs chapitres secrets figure sur leurs monuments, confond continuellement le chat avec le chien, sous le prétexte que, dans la basse latinité, gattus signifie indifféremment un chien ou un chat.
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Saint-Jean de Jérusalem, au retour de la croisade qu'avait entreprise Guillaume X, duc d'Aquitaine et comte de Poitou. . Le symbole parfaitement orthodoxe qui s’y trouve représenté n'est autre que celui du supplice des damnés. C'était, au moyen âge, une opinion généralement reçue que la peine principale des impudiques en enfer consistait à devenir la pâture d’affreux reptiles. Ainsi s’explique pourquoi, dans les peintures et les sculptures représentant le supplice des débauchés, ces animaux s’attachent presque toujours au sein et aux parties naturelles ; témoin le jugement dernier du Campo-Santo de Pise peint par Orcagna ‘.
À la différence de l’octogone de Montmorillon et contrairement à l'opinion de Raynouard, la mystérieuse église de Schœngraben parait bien avoir été bâtie par les Templiers ; mais vraisemblablement les bas-reliefs symboliques de sa demi-rotonde ne cachent pas le sens gnostique que M. de Hammer leur attribuait. Dans l’opinion d’un archéologue estimé d'Allemagne, M. Eiszi, le drame qui se déroule sur les tableaux sculptés de cette église est celui de la chute de l’homme, de ses conséquences et du jugement après la mort ?. Le même mythe est représenté, dans la cathédrale de Milan, sur un sarcophage du quatrième siécle, bien antérieur à l’ordre du Temple. Si donc, comme on l’assure, c’est un artiste du Temple qui a exécuté les ornements de la demi-rotonde de Schœngraben, il n’a fait que reproduire un mythe très-orthodoxe et tout chrétien. La façon dont ce sujet est représenté tant à Schœngraben qu’à Milan ne s'accorde pas-d’ailleurs complétement avec les idées gnostiques. La théologie de Valentin admet bien, comme le
‘ M. Alfred Maury, Légendes pieuses du moyen âge, p. 151, 152. ? Le dessin de la demi-rotonde de Schœngraben, en Autriche, a été publié dans le Magasin pilloresque, année 1836, p. 225.
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dogme chrétien, la chute et la rédemption de l’homme, mais non le jugement après la mort : c’est en vertu de leur nature même, et non en vertu de leurs œuvres, que les pneumatiques sont sauvés !
L'ordre des idées nous a conduit à trailer dès à présent des églises attribuées aux Templiers et des figures prétendues gnostiques qu’on y signale. Nous reviendrons plus loin sur les mémoires de M. de Hammer et sur les autres monuments qu'il impute à l'ordre du Temple et dont il infère son affiliation aux croyances gnostiques.
Pour résumer ce qui précède, bornons-nous à dire en ce moment que si l’adoration par les Templiers et par certains bérétiques d'animaux symbolisant le démon est un fait très-vraiscmblable, voisin même de la certitude, tant parce qu'il est affirmé par des auteurs dignes de foi, que parce qu’il est en harmonie avec une doctrine où Salan jouait le rôle de créateur du monde, ce fait toutelois n’est point allesté par les sculptures religieuses desquelles on a prétendu l’étayer. D'une part on ne prouve pas que ces sculptures soient l’œuvre des sectes ou de l’ordre militaire auxquels on les attribue; de l’autre les signes et les mythes qu’elles représentent, n'offrent, sainement interprétés, qu'un sens parfaitement orthodoxe. |
Chose singulière ! il en est tout différemment d’un acte bien autrement criminel que l’adoration de quadrupèdes ou de repules. Nous voulons parler de l’immolation d’enfants dont les cendres auraient servi à confectionner un pain eucharistique. Ce forfait abominable, imputé aux Bogomniles de la Thrace, aux Euchètes, aux Lucifériens, fut aussi mis par la voix publique à la charge des Templiers ?, et les
1 V. MATTER, Hist. crilique du gnosticisme , t. IL, p. 83 et 442. ? Avec une variante toutefois : c’est pour obtenir l'huile qui de-
chroniqueurs du temps n’ont pas manqué d'accueillir ce bruit populaire.
L’invraisemblance de l'accusation, tirée de sa monstruosité même et de la crédulité de ceux qui l'ont accucillie, n'est point un argument solide et suffisant. Une révélation toute récente nous à appris, non seulement la réalité, mais l'étrange vitalité de pareilles pratiques. Un recueil mensuel qui se publie à Moscou, le Messager russe, dans un arlicle reproduit en juin 41869 par divers journaux français ‘, nous a fait connaître les usages religieux de deux sectes encore existantes en Russie, les Æhlisti et les shoptsi (mutilés), dont les rites sanguinaires furent dénoncés à l’empereur Alexandre Ier, dans un mémoire du métropolitain de Moscou. Selon ce mémoire, dont un journal de Saint- Pétersbourg a publié des fragments, quand une fille incomplètement mutilée vient à concevoir, par le fait secret d’un homme étranger à la secte, et met au monde un enfant du sexe masculin, les skoptsi, voyant là un événement miraculeux et comme une bénédiction du ciel, immolent cet enfant le seplième jour après sa naissance, à minuit ; ils le lavent ensuite dans l’eau tiède, en ayant soin de presser sa blessure, afin d’en tirer la plus grande quantité de sang possible. L’eau où l’enfant a été plongé se conserve comme une chose sacrée. Quant au corps, il est déposé dans un vase
vait servir à consacrer l’idole que le sacrifice reproché aux Templiers aurait eu lieu : € Un enfant nouvel engendré d’un Templier et d’une pucelle estoit cuit et rosti au feu et toute la graisse ostée, et d’icelle estoit sacrée et ointe leur idole (Grandes chroniques de France, édit. Paulin Paris). Voyez aussi Pierre du Puy, p. 26, d’après la chronique de Saint-Denis, où ce fait forme l’article 10 de l’acte d'accusation.
1 Voyez en particulier le Temps du 24 juin 1869, où se trouvent des extraits du rapport de Msr Platon, métropolitain de Moscou, à l’empereur Alexandre Ier, |
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rempli de sucre pulvérisé où l’on parvient à le dessécher. Il est ensuite réduit en poudre, et cette poudre entre dans la confection de pains consacrés que les sectaires coupent en morceaux et distribuent aux assistants à la fin de leurs. réunions. C'est là ce qu’ils nomment la grande communion de la chair de l’agneau, par opposition à celle du sang qui se fait avec l’eau où la victime a été purifiée. Les journaux russes ‘ assurent que ces faits, dénoncés par le métropolitain de Moscou, M9r Platon, ont été constatés par une enquête officielle.
C’est bien là, comme on voit, la pratique sanguinaire qui fut impulée aux Bogomiles de la Thrace, aux Euchètes, aux Lucifériens, et que la voix publique mit aussi à la charge des Templiers. Il est juste de remarquer qu'aucun des articles dressés pour l'enquête des commissaires pontificaux ne mentionne ce fait si grave. Mais, outre que les grandes chroniques de Francele donnent comme ayant fait partie de l’acte d'accusation rédigé en 1307, il semble attesté par certains monuments dont nous avons déjà dit un mot au commencement de cette étude et qu’on attribue à l’ordre du Temple.
Ge serait donc ici le lieu d'interroger ces monuments et de voir si véritablement l’on est en droit de les imputer à la célèbre milice. Mais, pour porter la lumière dans cette enquête, 1l nous faut préalablement faire connaissance avec les cultes asiatiques dont les emblêmes semblent sculptés sur les monuments attribués aux Templiers; il nous faut exarniner si, comme on l’a dit bien des fois, ces cultes, et en particulier celui des [smaëliens, eurent une influence décisive sur la doctrine secrète du Temple.
‘ Particulièrement le Nouveau Temps de Saint-Pétersbourg, du 30 maï (11 Juin) 1869, et les Nouvelles contemporaines, Sovremenniya Isviestiya.