LES ISMAÉLIENS, LES ASSASSINS, LES SECTES KOURDES
C’est une opinion très-répandue que les Templiers ont emprunté une forte partie de leur hérésie à l’islamisme, ou du moins à quelques-uns des nombreux schismes qui l'ont divisé, car, quant à l’islamisme lui-même, tel que Mahomet l’a établi, son principe est absolument inconeiliable avec la doctrine du Temple. | |
Rien de plus simple, rien de plus sec, rien qui soit plus éloigné des tendances, des aberrations étranges, mais parfois grandioses et poétiques, des cultes dualistes, que cette religion dont la base est l’unité divine. « Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu » : tout l’islamisme est dans cette formule. Rappelons toutefois que le docétisme, l’une des hérésies qui semblent avoir le plus influé sur le système religieux des Templiers, n’est pas absolument étranger à la religion musulmane. Selon Mahomet, Jésus est le plus grand pro-
ATOS
phête qui ait paru avant lui : il n’a point souffert sur la corix ;, un autre homme lui a été substitué dans la passion ‘. C’est nous l’avons dit, dans les faux évangiles répandus en Syrie, et notamment dans celui de saint Pierre, particulier aux Docètes ?, que le fondateur de l'islam parail avoir puisé cette idée qui ne fait point partie indispensable du dogme et n’est qu’une superfétation. Elle diffère d'ailleurs notablement de l'opinion des Templiers sur la personne et la mission du rédempteur. C’est le docétisme sans doute qui les a conduits à cette opinion; mais ils l’ont franchie et sont allés sur ce point beaucoup plus loin que lislamisme et que la plupart des sectes où le docétisme s’est infiltré.
Malgré sa simplicité originelle, et sans doute même à cause de cette simplicité, contraire au génie rêveur et Indépendant des Arabes, l’islamisme est peut-être la religion d’où sont sortis le plus de schismes et d’hérésies. Il n’a point échappé à l'influence du mazdéisme et des doctrines dualistes originaires de la Perse, ainsi que le montrent les croyances de cerlaines sectes schyites. On sait que les Schyites sont, avec les Sonnites, les deux principales sectes qui partagent encore les musulmans.
Tandis que les Sonnites admettent la succession des kalifes, telle qu’elle a eu lieu, et regardent comme également saints tous ceux des compagnons du prophète qui furent fidèles aux lois de l’islamisme, les Schyites partant du principe qu’à Ali seul et à ses descendants directs, appartenait l’autorité, maudissent Abou-bekr, Omar et Osman, et rejettent tous ceux qui ne se rangèrent pas sous l’étendard d'Al.
UV, Mathieu PARIS , trad. de M. HUILLARD - BREHOLLES, t. IV, p. 159, et l’Hist. crit. du gnosticisme, de M. MATTER. ? Eusèbe, VI, ch. xn; MATTER, Hist. du gnost., t. HE, p. 31.
OR, Me
Les Schyites présentent des ramifications très-importantes. Les uns reconnaissent comme souverains légitimes Hassan et Hossein, fils d’Ali et les descendants directs de Hossein jusqu’au dernier de tous qui, ayant disparu à
l’âge de douze ans, passa pour s’être caché dans quelque
lieu inconnu en attendant qu’il pût reparaître sur la terre et y faire triompher la bonne cause. Ces personnages sont au nombre de douze et furent nommés les 2mams, c’est-àdire les chefs par excellence : le dernier est appelé le Madha et ses fidèles, qui sont nombreux en Perse et dans l’Inde, attendent encore son retour. D’autres Schyites n’admirent pas cette succession des imams, et soutinrent qu'à Ah seul avait appartenu, après Mahomet, le gouvernement des affaires de ce monde et qu’il reparaîtrait un jour pour faire justice des crimes de ceux qui le méconnaissent. La plupart de ces sectaires crurent même qu’Ali avait été revêtu d’un caractère surnaturel, et ils l’adorérent comme un dieu. Tel est le cas des Moloualis qui occupent aujourd’hui une partie des hauteurs du Liban.
Enfin beaucoup de Schyites, admettant les six premiers imams, prétendirent qu’il y avait eu erreur au sujet du septième et, qu’au lieu de Moussa, il eut fallu proclamer un de ses frères nommé Ismaël. C’est de là qu'ils furent nommés Ismaéliens. Ces sectaires croient qu'après Ismaël, le caractère d’imam a passé à des personnages inconnus qui se manifesteront en leur temps. La qualité de Madhi fut successivement attribuée par eux aux kalifes fatimiles de la race d’Ismaël qui, pendant les Xe, XIe et XIIe siècles, dominérent "sur une partie de l'Afrique, sur
l'Égypte et sur la Syrie. À cette secte appartenaient les Ismaëliens établis en Perse, non loin de Casbin, et les
Ismaéliens qui, maitres des montagnes voisines du Liban, devinrent si fameux dans le moyen âge sous le nom d’Às-
= gr:
sassins. Nous préciserons mieux tout à l'heure leurs ramificalions.
Ce qui fait l'originalité de la religion des Ismaéliens, c’est la doctrine allégorique ou du sens caché qu’on pense avoir été établie par Mohammed, fils d’'Ismaël, mais qui fut poussée à ses dernières extrémités par un de ses successeurs, Abd-Allab. Ce dernier, dit M. de Sacy, voulut établir le matérialisme sur la base de cette doctrine mystique qui lui donnait un moyen facile d’anéantir tous les préceptes de la religion en les réduisant à de simples allégories *.
Ce système de doctrine formé par Abd-Allah nous a été révélé par deux auteurs célèbres, Makrizi et Nowairi : 1l importe ici de le faire connaître.
Tandis que les sectateurs du Tenzil ou de la lettre, nrenant les expressions du législateur dans leur sens simple et naturel, s’en tenaient à la pratique rigoureuse de leurs devoirs religieux, les disciples du Tawil ou du sens allégorique voyaient, sous l'écorce de ces commandements extérieurs, des obligations spirituelles, et soutenaient que la connaissance de ce sens allégorique les dispensait des sept commandements auxquels les musulmans orthodoxes rapportent tous les devoirs qui leur sont imposés par leur religion ?. |
Selon M. de Sacy, la doctrine secrète des Ismaéliens, à laquelle n'étaient initiés qu'un petit nombre d’adeptes, avait pour but de substituer la philosophie à la religion, la raison à la croyance, la liberté indéfinie de penser à l'autorité de la révélation. Aussi les Ismaéliens virent-ils naître parmi eux des partis qui réalisérent toute l’immoralité dont leur doctrine avait posé les bases, et qui se-
! Introd. à l’Expose de la religion des Druses, p. LxXxuI. ? De Sacv, Exposé de la religion des Druses, t. 1, p. 647.
ee re - couérent, avec le joug de la croyance et du culte publics, celui de la décence et des lois les plus sacrées de la nature:
« Au surplus, ajoute M. de Sacy, ni la liberté indéfinie de penser qui formait essentiellement le dernier degré de l’enseignement des Ismaéliens, ni la licence qui caractérisa plusieurs branches de celte secte, n'étaient communes à tous ceux qui faisaient profession de la doctrine allégorique, et reconnaissaient la transmission de l’imanat à Ismaël, fils de Djafar Sadek. On ne procédait même à l'admission des nouveaux prosélytes et à leur initiation que par degrés et avec beaucoup de réserve : ce que l’on révélait aux uns aurait révolté et éloigné pour toujours des esprits moins bhardis, des consciences plus faciles à alarmer. Pourvu que l’on pül insinuer, au moyen de la doctrine allégorique, la nécessité de. reconnaître la succession légitime au khalifat dans la personne d’Ali et dans celle des imams sortis de son sang par Ismaël, l'obligation de se soumettre aveuglément aux ordres des daïs ou missionnaires, comme ministres dé l’imam, qui se tenait caché sous les voiles du mystère en attendant le moment favorable à sa manifestation, on s’embarrassait peu d'introduire le prosélyte dans la connaissance des secrets ultérieurs. Il n’est pas étonnant d’après cela, que les Ismaëliens se soient partagés en plusieurs sectes, dont la doctrine s’éloigne plus ou moins de celle de lislamisme. Tels furent les Karmates, les Nosaiïris, les Fatémites ou Baténiens d'Egypte, les Druzes, les Ismaéliens de Perse, connus sous le nom de Molhed ou impies, et ceux de Syrie, auxquels s'applique spécialement le nom d’Assassins. »
1 De Sacv, Mémoire sur la dynastie des Assassins, au t. IV, p. 2 des premiers mémoires de l’Académie des inscriptions (classe d'histoire et de littérature ancienne, 1818).
L'abus!
Les Karmates, branche importante des Ismaéliens, admettaient la doctrine allégorique avec toutes ses conséquences. De là l’insurrection contre lautorité, le pillage des caravanes de pêlerins, les insultes aux lieux consacrés par l’islamisme. Les Nosaïris et les Baléniens ou Assassins sont deux rameaux de celte branche. Divers faits prouvent sans réplique, dit M. de Sacy, que les Karmates et les Baténiens, sortis d’une souche commune, avaient la même doctrine, le même but philosophique, et ne faisaient dans le vrai qu’une seule et même secte, quoique divisés par un intérêt politique ‘. La doctrine des Nosairis avait les plus grands rapports avec celle des Baténiens ?, et cette doctrine au fond était celle des Ismaëliens, lesquels, selon M. de Sacy, ne sont point différents des Nosaïris *. Hamza, le premier ministre de Hakem, dans la religion des Druzes, au cours d’un écrit destiné à réfuter cette doctrine et que M. de Sacy a analysé, accuse ses sectateurs de regarder comme permises toutes les choses qui ont été défendues aux hommes, le meurtre, le vol, le mensonge, la calomnie, la fornication, la pédérastie “. Ils croyaient à la transmigration des âmes, admettaient l’union de la divinité avec Ali et ses descendants et allégorisaient toutes les observances légales ?.
Comme on l’a dit plus haut, les prosélytes n'étaient ad-, mis que progressivement aux dogmes spéciaux de la doctrine : il y avait neuf degrés d’initation et très-peu arri-
1 Mémoire sur la dynastie des Assassins, p. 5. Sur les Karmates, voyez le mém. de M. Defrémery, intitulé : Essai sur l'hist. des Ismaéliens de la Perse. (Journal usiutique de 1856.)
? Exposé de la religion des Druses, 1. I, p. 557.
5 Jd., introduction, t. Ler, p. CLXXXUL.
# Exposé de la religion des Druses, t. KE, p. 570.
8 Id., introduction, t. ler, p. CLXXXUI.
— 81 — À valent jusqu’au neuvième. Nous ne parlerons que des trois derniers.
Le seplième avait pour but de détourner le prosélyte du dogme de l'unité de Dieu et de‘lui persuader que le titre de créateur ei l’œuvre de la création appartiennent à deux êtres distincts *.
Dans le huitième degré, on enseignait au prosélyte que, des deux êtres qui gouvernent l’univers, lun est préexistant à l’autre et élevé au-dessus lui; que le second est créé par le premier et formé de sa propre substance; que le préexistant a produit les êtres primilifs, et que le second leur a donné la forme et en a fiut des êtres composés. Le préexistant a lui-même reçu l'existence d’un être sans nom ni attribut, dont personne ne doit parler et à qui n'est dû aucun culte.
Mais tous les Ismaéliens ne s’accordaient point sur la manière dont le préexistant a été formé de l'être sans nom, ni sur la question de savoir si sa production avail été volontaire ou involontaire. C’est ce qui résulte d’un traité cité par M. de Sacy ct faisant partie du recueil des Druses, traité où sont exposées lès opinions des anciens docteurs des Baténiens ou Assassins, par rapport au préexistant et à l’être innommé dont il à recu l'existence ?. Il résulte de ce traité que les Ismaëliens confondaient souvent le préexistant avec celui de qui il tenait l'être, et Lel parait avoir été le ca$ des Assassins.
Passons au neuvième degré de linitiation. Là tous les voiles étaient levés. Le prosélvte apprenait enfin que la philosophie est au-dessus de toutes les religions, et que, dans tout ce qu’on lui avait enseigné jusque-là, on ne s'était
i M. Silvestre de Sacy, introd., p. CXXI.
LIU," DYCXXV:
Pa proposé.qu’un but : lui faire considérer comme indifférentes, comme également dignes de son mépris, toutes les croyances religieuses fondées sur la révélalion et sur une mission prophétique ‘. Les initiations précédentes navaient été mises en usage que comme des moyens pour conduire le procélyte à la connaissance des opinions des philosophes et de la méthode scientifique par eux suivie, méthode fondée, suivant les iniliateurs, sur les quatre éléments qui sont les sources et les principes constituants de toutes les substances et sur l'étude de ce qui concerne le ciel, les astres, l'âme et l'intelligence ?. |
« Ceux qui parviennent à ce degré d'instruction, dil le célébre historien arabe Nowaïri, adoptent quelqu'un des systèmes reçus par les infidèles qua croient à l'éternité des principes élémentaires des substances... Quelques-uns reconnaissent un créateur éternel, et lui adjoignent les éléments et les principes primitifs, ou bien admeltent lopinion contraire *. On examine ce que c’est que ces éléments, . quelles sont leurs définitions, ce qu’on sait précisément de leurs propriétés, et par quels moyens on les connaît. »
« Souvent, dit encore Nowaïri, l’adepte qui est parvenu à la connaissance de tout cela embrasse les opinions de Manès ou du fils de Daïsan (Bardesane, fondateur d’une des écoles gnostiques de Syric); tantôt il adopte le système des mages, tantôt celui d’'Aristote et de Platon. Le pius souvent il emprunte de chacun de ces systèmes quelques idées qu'il mêle ensemble. » Le même auteur ajoute : « On détourne le sens des paroles de chaque religion pour l’accommoder à cette nouvelle doctrine, ayant soin de se conformer à ce
‘ De Sacy, introduction, pages CXXX, CXXXIIL. 2 TE pAACXAXT:
PIS DTA
= = qui plaît au prosélyte, quelle que soit la religion à laquelle il appartienne. »
Les Ismaëliens n’arrivèrent sans doute que progressivement à un tel éclectisme religieux. « Ce développement, dit à ce sujet M. Silvestre de Sacy, cette forme systématique, ce plan d'insurrection et de révolte plutôt que de religion, fut l’ouvrage d’Abd-Allah qui paraît avoir vécu au milieu du Ile siècle de l'Hégire, puisque ce fut sous le gouvernement de son fils Ahmed que sa doctrine donna naissance dans l'Irak, à la faction des Karmates, ctque cet événement arriva en l'an de lPégire 274 ! ». Les Nosaïris sont à peu près de la même époque ?, et M. de Sacey pense même que les deux sectes ont un même fondateur. Les Karmates se divisérent en plusieurs sectes, parmi lesquelles on compte les Baléniens ou Assassins, qui ont donné naissance aux Druses *. On voit quels liens de parenté et quelles affinités réunissent toules ces sectes, et qu’elles diffèrent entre elles plutôt par les détails de leur croyance, que par les principes fondamentaux.
Les Druses seuls ont une originalité propre et un caractère bien tranché, provenant de la réforme accomplie dans leur religion par Hakem-Biamr-Allah, calife faumite du XIe siècle de notre ère. Tout en répudiant lislamisme dont ils tiennent les préceptes pour abrogés aussi bien dans leur sens liltéral que dans le sens allégorique propre aux Ismaëliens, les Druses reconnaissent pourtant un seul Dieu qui s’est montré aux hommes, à différentes époques, sous une forme humaine et dont Hakem est la dernière manifestation ‘.
{ Introduction déjà citée, p. CLXXL.
? Exposé de la religion des Druses, t. If, p. 562, 565.
5,,Jdis te, p#565, 567.
# De Sacy, Mémoire sur les livres r'elig eux des Druses, aux tomes IX et X des Mémoires de l’'Acad. des inscriptions.