CONTROVERSES QU'ELLES ONT SOULEVÉES
Il y a bien des côtés et des points de vue dans ce vaste sujet .de l’hérésie des Templiers qui ouvre sur les profondeurs les plus mystérieuses des croyances religieuses, sur les aberrations bien plus obscures encore de l'esprit humain, les plus sombres perspectives. Pour être envisagé sous tous ses aspects, suivi dans toutes ses ramifications, un tel sujet réclamerait ce que l’auteur de cette étude est bien loin de posséder, les connaissances les plus variées de l’historien, du mythologue et de l’antiquaire.
Qu'on nous permette, pour l'utilité du lecteur, de rappeler ici, en les dessinant à grands traits, les lignes principales des trois parties qui précèdent. Le résumé sommaire des accusations portées contre l’ordre du Temple ; la ques-
tion si grave et si controversée de l'existence d’un statut secret auquel l’ordre entier, ou du moins nombre de ses membres auraient obéi ; l’idée générale et les principes fondamentaux de son hérésie, telles sont les questions traitées dans la première partie de cette étude. La recherche des sources de cette mystérieuse doctrine ; ses relations avec certaines hérésies antérieures ou contemporaines de l’ordre; ses liens intimes avec celle des Euchètes et des Lucifériens; les conséquences de ces principes religieux; la morale, les rites, les cérémonies secrètes des sectes dont le culte exclusif fut celui du Dieu du mal, rapprochés des mœurs, des cérémonies, des rites imputés aux Templiers, ce sont là autant de questions dérivées des premiéres et auxquelles est consacrée la seconde partie de ce travail. Dans la troisième, nous avons exposé les relations effectives des chevaliers du Temple avec la célèbre tribu ismaélienne des Assassins, les rapports généraux et, en même temps, les dissemblances profondes de leur doctrine avec les idées religieuses et philosophiques des sectes asiatiques qui les entouraient dans leurs possessions d'outre-mer. Le lecteur a pu ainsi juger par lui même de l'influence, plus restreinte qu’on ne le croit généralement, que ces idées ont pu exercer sur la formation du système hétérodoxe dont nous essayons de restituer les grandes lignes.
Pour ne négliger aucun point important dans ce vaste champ de recherches, il nous reste à discuter les monuments que divers érudits attribuent à l’ordre du Temple et desquels ils ont prétendu induire la nature de ses principes religieux.
Déjà, à propos de l’adoration par certaines sectes d’animaux symbolisant le démon, nous avons été conduit à dire notre avis sur les églises qu’on dit avoir été bâties par les
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Templiers et sur les sculptures qu’on y remarque. Nous n’ajouterons rien ici à ce que nous avons écrit à ce sujet : il est beaucoup d’autres œuvres sculpturales également imputées à l’ordre et qui, plus significatives et plus accusatrices, sollicitent un examen plus approfondi. L'étude sur les sectes ismaéliennes contenue dans les deux chapitres précédents était, pour cet examen, un préliminaire indispensable. Sielle ne nous permet pas de percer toutes les ténèbres dont sont entourées ces œuvres étranges, elle nous mettra du moins en mesure de mieux comprendre l’origine qu’on leur à attribuée et les symboles qu’on croit y voir. Les révélations qu’on a droit d'attendre de ces monuments n’ont pas trait seulement aux pratiques abominables dont nous avons déjà entretenu nos lecteurs ‘. Les sculptures, les bas-reliefs, les emblèmes dont il s’agit soulèvent une question plus générale et qui tient aux entrailles même de notre sujet, celle de savoir si l’ordre du Temple a professé des croyances gnostiques, car tout ce qu’on a écrit du prétendu gnosticisme de l’ordre n’a pas d'autre fondement que ces sculptures. Cette question sera à vrai dire le but sérieux de l’examen qui va suivre.
C’est ici que nous aurons recours à la méthode que nous exposions en commençant celte étude, et qui consiste à contrôler les monüments par les doctrines, au lieu de chercher, selon le procédé trop employé jusqu’à ce jour, à demander à priori aux monuments la révélation des idées religieuses de leurs auteurs. Si les attributs, les signes symboliques, les scènes qui figurent sur ceux dont il s’agit sont en désaccord avec les principes des Templiers, avec la synthèse religieuse qu’il est permis de tirer de leurs aveux, nous serons autorisé à conclure que, par ce fait seul, ces
1 Voyez la seconde partie de cette étude, chap.
monuments doivent être considérés comme étrangers à l’ordre du Temple.
Si l’on excepte les églises dont nous avons déjà parlé et les coffrets dont il sera question tout à l'heure, tous les monuments regardés comme révélant l’hérésie du Temple ont été décrits par M. le baron de Hammer-Purgstall, dans un mémoire dont la publication remonte à 1818. Les controverses auxquelles ce mémoire a donné lieu seraient inintelligibles, et l’on comprendrait mal l'intérêt même que présentent les monuments en question, si nous ne tracions ici le cours historique de ces controverses.
Disons d’abord que deux des six témoins entendus à Carcassonne dans l'enquête contre l’ordre du Temple, Gauzerand de Montpezat et Raymond Rubei, parlèrent d’une idole faite en figure de Baphomet, d'un bois « wbi erat depicla figura Baphometi. » À Florence, l’un des témoins déclara qu’en lui montrant l’idole, on lui avait dit : Voici votre dieu et votre Mahomet : « Ecce deus vester et vester Mahumet. » Tel est du mois le texte qui a été suivi jusqu’à ce Jour. Le véritable, que nous publions à la suite de cette étude, porte Magumel et non Mahumet ; mais cette variante est sans importance dans la question.
Ces trois dépositions sont le point de départ de tout ce qui a été écrit sur le Baphomet et sur les figures dites baphométiques. Les bustes, les coffrets, les médailles dont M. de Hammer a donné les dessins n’ont pas élé invoqués à d'autre fin que de venir en aide au Baphomet et au sens gnostique qu’il lui attribuait. Ce qui a toujours fait défaut dans ses publications et dans celles de ses disciples, c’est la preuve formelle que tous ces monuments fussent l'œuvre de l’ordre du Temple.
Dès 1782, un littérateur allemand, Frédéric Nicolaï, s’était préoccupé du nom étrange donné à l’idole adorée par les
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Templiers, et avait essayé d'induire de ce nom et de la forme même de l’idole les principes gnostiques que l’ordre aurait professés ‘. Selon lui, Baphomet n’était pas le nom de Pidole, mais bien celui d’un hyéroglyphe empreint sur elle. La tête, au dire de Nicolaï, avait été un symbole, l’image du Père éternel en état de repos, tel que les anciens Gnostiques le représentaient. Quant à la figure hyéroglyphique peinte ou gravée sur cette tête, c'était (nous citons textuellement) « c'était probablement le pentagone pythagoricien, dont les Templiers avaient conservé le nom grec Bayn pñrovs, nom que leurs ennemis avaient changé en celui de Baphomelus. |
Cette supposition que le Baphomet était un hyéroglyphe reposait sur les termes de la déposition de Raymond Rubeï que nous citions tout à l'heure.
Le professeur danois Münter, celui-là même qui avait découvert à Rome le premier manuscrit connu des statuts de l’ordre du Temple, entreprit de réfuter cette opinion. Il rappela que la plupart des accusés qui avaient vu ou même adoré l’idole ne s’accordaient point sur sa forme. Les uns la dépeignaient comme ayant deux faces, les autres comme n’en ayant qu’une ; ceux-c1 lui donnaient un crâne humain ; beaucoup la réprésentaient comme horrible et terrifiante, avec de longs cheveux et une longue barbe ; quelques-uns, au contraire, comme ayant un visage d'enfant ?. N’y avaitil pas une hardiesse étrange à prétendre déterminer la forme
1. Essai sur les accusations portées contre l’ordre des Templiers et sur ses mystères, avec quelques observations sur l’origine de la francmaçonnerie.
2? D’après le premier témoin entendu à Florence, frère Egidius, l’idole qu'il a vu adorer avait une face blanche et presque humaine (quasi humanam), des cheveux noirs et crépus ou frisés, et des dorures autour du cou et d’une partie des épaules.
exacte d’un simulacre sur lequel les témoins n'étaient nullement d'accord; une témérité outrecuidante à l’assimiler, sur la foi des vagues et contradictoires descriptions que le procès en donne, aux figures gnostiques, dont le caractère, disait Münter, paraît avoir été, non pas seulement de longs cheveux et une longue barbe, mais plutôt l'attitude du repos el de la contemplation avec les bras en croix ? Pour le professeur danois, les têtes adorées dans les chapitres généraux étaient tout simplement des reliquaires.
Cette explication, plus spécieuse que celle de Herder, qui voyait dans les têtes des trophées d'armes, était en même temps mieux fondée. Dans la séance du 13 mai 1910, une tête qu’on conservait dans la maison du Temple à Paris fut en effet produite devant la commission pontificale, et, vérification faite, il se trouva qu’elle renfermait des reliques. Cette tête portait le numéro LVII, mais il n’en fut nulle part découvert aucune autre ; les chevaliers, prévenus longtemps à l'avance des poursuites qui les menaçaient, ainsi que nous l'avons établi en commençant, avaient eu tout le loisir nécessaire pour faire disparaître ces preuves palpables de leur culpabilité. Nous le répétons, une seule tête fut représentée, et c'était incontestablement un reliquaire. Ge fait est grave, et 1l a induit plusieurs écrivains en erreur. S'il était bien démontré que cette tête était l’une de celles que les Templiers adoraient dans leurs assemblées secrètes, comme elle est la seule qui ait été produite au cours du procès, on sentce que: cette démonstration enléverait de valeur aux témoignages relatifs à l’idole, si nombreux qu'ils soient. Mais on va voir qu’il s’en faut de beaucoup que ee point soit solidement établi : on substitua vraisemblablement un reliquaire à une idole dans le but de surprendre la religion des juges.
Remarquons d’abord avec Grouvelle qu'aucun témoin, à
l’exception de celui dont il va être question, ne laissa entrevoir que lidole offerte à l’adoration dans les chapitres généraux lui eût paru un reliquaire ; aucun ne ait qu’on la lui eût donnée pour telle. Rien de plus simple pourtant qu'une pareille justification. Cette explication si naturelle et qui eût paru si concluante ne fut fournie par aucun des chevaliers défenseurs de l’ordre; on ne la trouve ni dans les discours du grand-maître et des grands officiers, ni dans cette multitude de dépositions faites en France, devant les commissaires pontificaux et qui, par la variété des expressions et des circonstances révélées, témoignent de la liberté des témoignages et de la véracité des déposants. Le seul témoin qui ait songé à cette explication est un frère servant du nom de Guillaume d’Arabloy. Il ne l'avait pas fournie dans son premier interrogatoire, celui de 1307, qui fut reçu par linquisiteur : c’est seulement trois ans plus tard, dans la grande enquête faite par les commissaires du pape, qu'il eut recours à cette explication; mais il faut se hâter de dire que la tête trouvée dans la maison du Temple à Paris et dans laquelle était une cédule où l’on lisait : Tête LVIIIe, lui ayant été représentée, d'Arabloy ne la reconnut point. Il affirma même ne lavoir jamais vue. Ce buste, analogue à ceux qui servent encore dé reliquaires dans certaines églises d'Espagne et des Pyrénées, différait de tous points de celui que le témoin avait souvent aperçu sur l'autel. La tête représentée n'avait qu’une face, tandis que l’autre en avait deux; elle avait un visage de femme et l’autre était terrible d’aspect; elle était dorée et sans barbe, l’autre au contraire avait une barbe d'argent. Des différences si notables et si nettement signalées, ne plaident-elles pas en faveur de la véracité du témoignage et ne donnent-elles pas lieu de supposer que les accusés avaient fait disparaître toutes les têtes accusatrices et n'avaient
laissé en évidence que celle qui pouvait donner le change à leurs juges?
Comme on le voit, l’explication donnée par Münter ne soutient pas l'examen. C’est, nous l'avons dit déjà, en 1818 que M. de Hammer intervint dans la question, et ce fut pour reprendre la thèse de Nicolai; mais, plus versé que ce dernier dans la connaissance des monuments du moyen âge, il énonça l’idée que le nom de Baphomet sous lequel plusieurs témoins désignaient l’objet adoré dans les chapitres généraux, devait s'appliquer à l'idole elle-même et non à un hyéroglyphe peint sur elle. Persuadé, comme Nicolaï, que ce nom était composé de deux mots qui signifiaient : baptême de l'intelligence, il entreprit de prouver que la cérémonie mystérieuse accomplie dans les conventicules secrets était le baptême gnostique, ce baptême qui ne se faisait point par l’eau de la rédemption, mais qui était « une lustration spirituelle par le feu. » Baphomet, suivant lui, signifiait l’illumination de l'esprit, et l'esprit, lintelligence créatrice personnifiée dans une divinité nommée Mete, n’était autre que l’idole androgyne adorée par la majorité des sectes gnostiques. Le baptême de la Metè pouvait être appelé indifféremment Bays Märe OU Marx, puisque cette déesse réunissait les deux sexes ‘. « Comme les gnostiques, disait M. de Hammer, ont fourni aux Templiers les idées et les images baphométiques, le nom de Mefè a dû être vénéré chez ces derniers. Les gnostiques étaient accusés de vices infâmes : la Melè était représentée sous des formes symboliques, principalement sous celle des serpents et d’une croix tronquée en forme de tau, T. »
Le titre de l'ouvrage de ce savant est à lui seul un ré-
1 Cette opinion a été reproduite à la page 26 du Mémoire sur deux coffrets gnostiques du moyen âge, qui sera cité ci-après.
sumé de son système : Le mystère du Baphomel révélé, ou les frères de la malice du Temple, convaincus par leurs propres monuments, de partager l’apostasie, l’idolâtrie et l’impurelé des Gnostiques el même des Ophites ‘, De nombreuses planches où sont représentés des calices, des cratères, des bustes, des coffrets, des médailles, accompagnent le texte. On y remarque surtout vingt-quatre figures qui, suivant M. de Hammer, présentent les caractères du Baphomet des Templiers. Ce sont des figures androgynes ayant à la fois la barbe d’un homme et la gorge d’une femme. Les unes sont coiffées d’un bonnet ophitique (formé de serpents) ; les autres portent la couronne crénelée de Cybèle : celles-ci tiennent à la main une chaîne tendue, la chaîne gnostiaue des Æons ; celles-là celte croix à anse, en forme de tau grec, qui fut appelé Clef du Nil par les Éeyptiens. Aux pieds de plusieurs est un cratère à feu. Ces figures sont entourées ou accompagnées de divers symboles dont plusieurs sont gnostiques : le soleil, la lune, la peau de lion, la férule, le chandelier à sept branches, l'étoile, le serpent, le voile, le crâne et enfin le pentagone, dont les Pythagoriciens faisaient le symbole de la santé. Quelquesunes, représentant très-probablement des mystères ophitiques, semblent jouer avec des serpents. Sur plusieurs de ces singuliers monuments sont gravées des inscriptions arabes. M. de Hammer a publié douze de ces inscriptions : toutes sont remarquables par la confusion des syllabes, la transposition des lettres et dénotent la main inhabile de graveurs ignorant la langue qu'ils reproduisaient. I semble toutefois que la plupart se rapportent à une divinité qualifiée de toute-puissante et de germinatrice {germinans) et
1 Ce mémoire a été publié au t. VI des Mines de l'Orient, 1818, in-fo,
que M. de Hammer prétend être la même que la Sophia- Acamoth des gnostiques Valentiniens.
En même temps que ces monuments, le célébre orientaliste reproduisit dans son mémoire des médailles offrant des figures baphométiques (c'est le mot qui a été adopté, d’après lui, pour désigner tous les emblèmes de cetie nature), et, en particulier la Metè tenant en main la croix ansée, symbole de la vie divine. [ signale de plus sept églises d'Allemagne et d'Italie qu’il prétendait avoir appartenu aux Templiers, et sur les murailles ou bas-reliefs desquelles il croyait reconnaître les symboles du gnosticisme le plus dépravé, symboles semblables à quelques-uns de ceux qui accompagnent les figures idolâtriques dont il donnait le dessin. Nous nous sommes expliqué, à la fin de notre seconde partie, sur les sculptures religieuses dont il s’agit, et nous avons montré qu’elles ne renferment rien que d’orthodoxe : nous ne reviendrons point sur ce que nous avons dit à ce sujet.
Le système de M. de Hammer, primitivement exposé dans un recueil allemand, était connu en France dès avant la publication de son mémoire et avait été lobjet de critiques insérées par M. Silvestre de Sacy dans le Magasin encyclopédique de Millin. Mais 11 n'avait point encore acquis cetle publicité qui fixe Pattention du monde savant. Cette notoriété qui, du reste, n’est jamais sortie d’un cercle assez restreint d’érudits, il la dut à la réfutation en règle que Raynouard en publia dans le Journal des savants de mars et avril 1819.
Raynouard devait aux Templiers une notable part de sa célébrité. Le succès du drame que leur catastrophe lui avait inspiré l’attachait à eux par les hensles plus solides : ceux que créent les triomphes littéraires. Il s'était mis en tête d'approfondir leur histoire et venait d'écrire, sur leur con-
darnnation, un livre fort bien accueilli du public. Les Templiers étaient ses héros : en les vengeant dans le passé et dans le présent il semblait que ce fût sa propre cause qu’il défendit. D’historien il était devenu érudit; de même que l’art dramatique l’avait conduit à l’histoire, l’histoire l'avait mené à la philologie. Il méditait, à l’époque où parut le mémoire de M. de Hammer, cette grammaire comparée des langues de l’Europe latine dans leurs rapports avec la laneue des troubadours, qui, malgré le point de vue erroné auquel l’auteur s’est placé !, allait ouvrir à la science du langage une route nouvelle. La critique religieuse était encore au berceau. Sur lParchéologie, sur la symbolique du moyen âge, sur l’histoire et la dogmatique des grandes sectes, l’auteur des Templiers manquait de données suffisantes. [l n’en signala pas moins avec beaucoup de sens
! Erroné en ce sens que Raynouard considérait la langue romane comme la mère des langues néo-latines. Du VIle au IXe siècle, il y aurait eu, pour le latin, une période de transition dans laquelle cette langue serait devenue le roman, duquel, après cette métamorphose, seraient sortis les divers dialectes romans de l'Italie, de la France, de l'Espagne et du Portugal. Cette théorie a été vivement combattue à l'origine par Auguste-Guillaume Schlegel et Cornewal Lewis, et, de nos jours, par M. Max Müller. On admet aujourd’hui que le français n’est point sorti du roman, mais qu'il s’est développé parallélement à lui par une évolution naturelle. Le français, l'espagnol, le portugais, italien modernes sont, aussi bien que le roman, des modifications indépendantes d’une même langue originale. Raynouard n’en a pas moins rendu de très-importants services à la science du langage et à la connaissance des règles de la syntaxe du vieux français. Sa distinction entre le cas régime et le cas sujet a été un trait de lumière, et c’est à juste titre que M. Max Müller le proclame un des plus grands rhilo- —Jogues de la France. Ayant plus loin à critiquer son opinion relativement au sens trop restreint qu’il donne au mot Baphomet, c'était une obligation pour nous de montrer par une note que nous ne méconnais-" sons ni ses mérites, ni ses services,
les côtés faibles de l’argumentation de son savant adversaire.
Le raisonnement de M. de Hammer (et c’est un reproche qui est commun à lui et à tous ceux qui ont suivi la route qu’il a frayée), ce raisonnement se réduisait presque toujours à ces deux formes : « ces monuments sont gnosliques, donc ils concernent les Templiers : ces monuments sont relatifs aux Templiers, donc ils sont gnostiques. » Ainsi pour les églises. M. de Hammer prétendait y reconnaître des emblèmes gnostiques, mais 1l ne prouvait pas qu’elles eussent appartenu aux Templiers. « Et quand même, disait Raynouard, l’ordre les aurait fait bâtir, concevrait-on que, s’il eût existé une doctrine secrète, les chefs en eussent exposé les symboles en public dans les églises? » Ainsi encore pour les médailles. M. de Hammer en avait gravé plusieurs, parce qu’il croyait y voir la croix à anse des Gnostiques et la divinité qu'il baptisait du nom de Metè. Il s'était figuré y lire le mot gnosis. Mais, dans Popinion d’un numismatiste allemand très-compétent, Nicolas Seelander, ces médailles portaient simplement un nom de saint. Raynouard triomphait de ces erreurs, et il disait comme pour les églises : « Quand bien même ces médailles constateraient l'existence d’une secte gnostique, point qui n’est pas même démontré, cela ne prouverait rien contre les Templiers, puisqu'il n’est pas établi qu'ils aient frappé ces médailles. » Cette objection garde encore aujourd’hui toute sa valeur : tant qu’on ne commencera pas par déterminer le sens et l’origine des monuments au moyen de leur analogie avec les doctrines, nous ne voyons aucun moyen d'y échapper.
Nous laissons de côté les objections de détail. Au fond, le défenseur des Templiers contestait l'existence même des figures baphométiques. L’acte d'accusation n’en parle point.
Il n’en est pas question dans la grande procédure faite à Paris, ni dans les dépositions des nombreux témoins que l’inquisiteur et les commissaires du pape interrogérent. C’est à Carcassonne seulement qu’il fut fait mention d’une idole faite en figure de Baphomet. « Mais, disait Raynouard, il est évident que c’est par une faute d'orthographe ou de prononciation que ce mot est ainsi écrit, soit qu’alors, dans les provinces du midi, on prononçât ainsi le nom de Mahomet, soit que le copiste ait écrit par erreur Baffometti, comme il a écrit en même temps assorare pour adorare; et ce qui ne doit laisser aucun doute à cet égard, c’est que le second témoin de Carcassonne prétend qu’on lui fit prononcer Yallah, mot des Sarrasins, dit-il, qui signifie Dieu. » Nous reviendrons sur ce mot arabe qui joue un grand rôle dans l’argumentation de M. de Hammer et de ses partisans. € Enfin, poursuivait Raynouard, on restera convaincu que les inquisiteurs ont voulu faire avouer aux témoins que les Templiers rendaient un culte à Mahomet, et que le mot Baphomet ne s'applique qu’à Mahomet, si l’on se souvient que l’un des témoins entendus à Florence prétend qu’en lui montrant l’idole, on lui disait : Voici votre Dieu et votre Mahomet. »
On pressent la conclusion: le mot même dont M. de Hammer faisait la désignation de la secte baphométique n’existant pas, tout le système étayé sur lexistence de ce mot croulait par la base.
Nous dirons tout à l’heure notre opinion sur le sens de ce vocable, objet de tant de contestations et qui a fort contribué à égarer l’opinion au sujet de la doctrine secrète du Temple : les uns ont cru Raynouard sur parole et nié jusqu’à l'existence d’un secret dans l’ordre; les autres, et c’est le cas de presque tous les écrivains qui, depuis uñe tren- (aine d'années ont traité de l’histoire générale de la France,
les autres ont suivi la bannière de M. de Hammer et tiennent pour le Baphomet duquel ils infèrent le gnosticisme de l’ordre du Temple. Bornons-nous pour le moment à remarquer que Raynouard se trompait tant sur la sigmification que ce mot avait dans la bouche des chevaliers que sur. l'intention qu’il prêtait aux inquisiteurs. N’est-il pas clair en effet que les frères de la milice du Templen’ont pu rendre un culte à Mahomet, ni-les juges essayer de le leur faire avouer ? Les Templiers adoraient l’idole présentée dans leurs chapitres généraux : cela est attesté par une foule de dépositions, tandis que les Musulmans n’adorent point le fondateur de leur religion. Ils le traitent d’envoyé de Dieu, mais ils nelinvoquent point. Les inquisiteurs ne pouvaient ignorer cela, car, depuis les croisades et la traduction du Coran exécutée par ordre de Pierre le Vénérable, on avait sur le prophète de lislamisme des données plus exactes que celles dont se contentaient les chroniqueurs de la premiére moité du moyen âge. N’est-il pas absurde de faire les Templiers plus mahométans que les mahométans qui n’adorent point Mahomet? D'ailleurs les orthodoxes musulmans n’admettent point le culte des images, et l’on sait que leur prophète renversa de sa main toutes les idoles de la Câba.
Revenons aux monuments attribués aux Templiers et à ces figures symboliques que Raynouard croyait avoir pulvérisées.