LES COFFRETS DE M. LE DUC DE BLACAS
Au nombre des pratiques suspectes d’hérésie qui furent imputées à l'Ordre, il s’en trouve une qui mérite une atten-
üon particulière. Nous voulons parler de ces cordelettes avec lesquelles les chevaliers entouraient ou touchaient les idoles et qu’ils ceignaient ensuite, soit à nu, soit par dessus leur chemise : nous traduisons ici les termes de l’acte d’accusation. On a vu là un témoignage de l’affiliation des Templiers à certaines sectes orientales : la ceinture était le symbole d'initiation des mages et des brahmes.
Cette cordelette était de fil blanc. Tous les chevaliers devaient la porter. Dans les initiations ordinaires, celles qui n'avaient pas lieu au sein des chapitres généraux, le profés prenait la ceinture où il voulait ; mais l’usage le plus général était qu’il la reçût des mains de son initiateur. Pierre de Bonnefond apprit des témoins de sa réception que la cordelette dont il était ceint avait touché, dans les pays d'outre-mer, une certaine tête ‘. Les quatre premiers témoins de Florence déclarèrent avoir assisté à la cérémonie de la consécration de la cordelette et de sa distribution tant à eux-mêmes qu’à plusieurs frères présents. Une fois consacrées par leur contact avec l’idole, les cordelettes étaient conservées dans des coffrets pour en être extraites au fur et à mesure des réceptions. Ges coffrets voyageaient avec les Templiers et servaient aussi à serrer les idoles. Gaucerand de Montpesat déposa qu'il lui fat baïllé une ceinture que son initiateur tira de la caisse où était la figure de Baphomet et qu’il lui commanda de garder cette ceinture et de la porter perpétuellement *.
Dans le mémoire dont nous avons parlé, M. de Hammer avait publié les dessins de plusieurs coffrets appartenant au cabinet impérial des antiques de Vienne et qu’il supposait avoir servi à renfermer soit les cordelettes soit les idoles.
! Coll. des doc. inéd., Procès français, t. 1, p. 248. ? Dupuy, Condamnation des Templiers, édit. de 1713, p. 94.
Tous ont été trouvés en Allemagne, pays où l’ordre du Temple a été plus épargné qu'ailleurs, les conciles de Mayence et de Trèves ayant prononcé en faveur de son innocence. Toutefois il y avait lieu de s’étonner qu'aucun de ces monuments accusateurs n’eût été rencontré dans quelqu’une des autres contrées où l’ordre avait possédé des prieurés ou commanderies. Raynouard ne manqua pas de faire remarquer combien il était étrange que l'Allemagne eut seule le privilége de ces découvertes ‘. Contrairement à son attente, elles ne tardérent pas à se produire ailleurs. On sut qu'il existait à Paris, dans le cabinet de M. le duc de Blacas, très-riche en monuments orientaux, deux coffrets analogues à ceux que possède le cabinet de Vienne. L'un a été trouvé à Volterra, en Toscane, l’autre à Essarois, en Bourgogne, dans la terre de la Cave, à une lieue environ de l’ancienne maison du Temple de Voulaine, « prieuré d'une haute importance, qui ne relevait que du grand prieuré de Champagne et qui était un siége principal de ces grands chapitres généraux où lidole apparaissait à de certains jours comme un complément de la plus haute initiation dans les mystères de l’ordre. » Ces dernières: lignes sont empruntées à l’un des disciples les plus fervents de M. de Hammer *.
! Voyez sa note sur le Mysterium Baphometi revelatum, au t. IV, p. 680 de l’Histoire des Croisades, de MicHAuD. — Disons de suite ici que M. de Hammer ne s’est jamais rendu aux raisons de Raynouard : il a persisté dans son opinion jusqu’à sa mort, arrivée en novembre 4856, et l’a même appuyée de quelques nouveaux arguments contenus dans un mémoire inséré en 1855 dans les Mémoires de l’Académie de Vienne.
? M. MicNaRp, de Dijon, Monographie du coffret de M. le duc de Blacas, Paris, Dumoulin, 1852, in-4o, p. 21. — Il n’entre pas dans notre plan, nous l’avons dit déjà, d'examiner si l’ordre a eu plusieurs
Les deux coffrets dont il s’agit sont à peu près d’égale dimension. Celui d’Essarois, le seul qui ait son couvercle, a environ 295 centimètres dans sa plus grande longueur, sur près de 19 de large et de 13 de haut, non compris le couvercle. S'il a en effet appartenu aux Templiers, il est difficile de croire qu'il ait servi à renfermer autre chose que des cordelettes, car les idoles devaient être trop grandes pour tenir dans un si étroit espace ; autrement elles n’eussent pas produit l'effet de terreur dont témoignent la plupart des dépositions. On sait toutefois qu’il y avait des idoles de toutes dimensions. Un témoin parle d’une petite idole de cuivre que l’initiateur tira de son sein et montra au profés. Mais la mesure la plus ordinaire paraît avoir été celle d’une tête humaine ‘. Il semble résulter du témoignage dont nous venons de parler qu’outre l'emblème exposé sur l’autel, il y en avait de plus petits que les initiés portaient sur eux: ils agissaient pour le signe représentatif de leur hérésie comme les chrétiens pour le signe sacré de leur foi ?.
Les deux coffrets de l’ancienne collection Blacas (nous disons ancienne, parce qu’elle est aüjourd’hui dispersée),
degrés d'initiation, parce que ce point est couvert d’obscurités et n'importe que très-indirectement à la solution de la question principale : disons toutefois que, sur cette question, nous inclinons vers laffirmative.
1 Respondit quod erat quasi grossitudinis capitis humani. Procès français, t. Ier, p. 190. — Une tête humaine pourrait, à la rigueur, tenir dans le coffret d’Essarois, dont le couvercle est bombé et relevé d'environ deux pouces.
2 Nous avons dit déjà que le troisième témoin de Florence, Guido de Ciccica, déposa que le précepteur de la maison de Sainte-Sophie, à Pise, avait chez lui une tête qu’il adorait. Ainsi, outre les petites idoles qu’on portait sur soi, les initiés en avaient d’autres chez eux, qui étaient de plus grande dimension.
ces deux coffrets sont en pierre calcaire et chargés d’inscriptions et de bas-reliefs. Sur le couvercle de celui d'Essarois figure un personnage androgyne, ayant tout à la fois de la barbe et des mamelles pendantes. Coiffé de la couronne crénelée de Cybèle, ce personnage soulève de chaque main une chaine tendue. Près de sa tête sont le soleil et la lune, à ses pieds un crâne, une étoile et un pentagone. L'étoile n’est point celle de Pythagore à cinq rayons que les disciples du philosophe devaient regarder chaque jour en se levant, comme symbole de constance et de pureté, mais celle des Gnostiques à sept rayons représentant les sept premières émanations de la divinité. Autour de celte figure règne une inscription en caractères arabes. Le-coffret de Volterra porte sur l’un de ses grands côtés une inseription analogue, mais moins complète. Enfin des inscriptions identiques, du moins au dire de M. de Hammer, se lisent sur les coffrets du cabinet impérial de Vienne. Nous nous occuperens d’abord de ces inscriptions.
M. le duc de Blacas fit faire des deux coffrets des lithographies qu'il envoya à M. de Hammer, lequel, ainsi rappelé dans la lice, publia, en 1832, une interprétation détaillée de ces monuments, où il les rapproche de ceux qu’il avait déjà décrits et qui existent à Vienne. Les uns et les autres appartiennent, selon lui, à des sociétés du moven âge ; le caractère des sculptures et des lettres est celui des monuments du XIII siècle. Les incriptions, celles de Vienne comme celles de Paris, offrent les mêmes incorrections : traits indécis, irrégularité des mots, confusion et transposition des lettres, tout ce qui peutembarrasser un traducteur et fournir carrière aux libertés les plus extrêmes de l’interprélation s’y trouve réuni, Ces défauts, M. de Hammer les attribuait, partie à l'ignorance des graveurs occidentaux qui auraient reproduit ces inscriptions d’après un texte
qu'ils ne comprenaient pas ‘, et partie à l'intention de dérober le véritable sens aux profanes, même à ceux qui, sachant lire l’arabe, n'étaient point initiés au secret de la doctrine.
Des inscriptions aussi défectueuses devaient se prêter complaisamment à tout ce qu’on demanderait d'elles. Or il fallait, pour le triomphe des figures baphométiques, que le personnage androgyne représenté sur le couvercle du coffret d'Essarois portât ce nom de Metè qui entre, au dire de l’orientaliste allemand; dans la composition du mot Baphomel. L’ignorance du graveur avait arbitrairement transposé les lettres ; la science de M. de Hammer les remit en place avec autant d’arbitraire, et, au moyen de toutes sortes d'efforts et de combinaisons, il parvint à tirer de l’inscription la formule que nous allons reproduire et qu'il place dans la bouche de Metè. Ce nom qui est de la plus haute importance, puisqu'il est le lien qui unit le coffret d’Essarois au Baphomet, et, par le Baphomet, aux Templiers, ce nom, dans l’incription, est simplement écrit TE. M., et ne fut obtenu qu’au moyen de Paddition d’une lettre, en transposant et retournant les autres et en plaçant le mot ainsi fabriqué de toutes pièces à une place arbitraire et qu’il n’occupe pas dans le texte. Un orientaliste attaché aux antiques du. musée du Louvre, à qui nous avons fait soumettre cette inscriplion, pense qu’elle n’offre aucun sens certain et qu'on peut y lire à peu près tout ce qu’on veut. Le mot Zonar
i Lors de la lecture de la présente étude devant l’Académie des inscriptions (séance du 26 novembre 1869), M. de Longpérier a rappelé que le cabinet des médailles de la Bibliothèque impériale possède deux statues d’albâtre au bas desquelles se lisent des inscriptions arabes, présentant des incorrections et des obscurités analogues, par suite de l'ignorance des graveurs occidentaux qui les ont reproduites, d’après un texte qu’ils ne savaient pas lire.
qui termine la phrase reconstruite selon les règles de la grammaire arabe n'existe, suivant lui, que dans l’imagination de M. de Hammer, et il en est de même de celui de Meté.
Quoi qu’il en soit, voici le sens attribué à l'inscription : « Que Metè germinatrice fgerminans) soit exaltée ! Notre souche, c’est moi avec sept autres. Toi qui renies, deviens un débauché immonde ‘. » L'inscription du coffret de Volterra ne contient qu’une partie de cette formule et n'offre ainsi qu'un moyen incomplet de vérification. Maïs 1l est ” juste de dire que, sur quelques cratères et coffrets du cabinét impérial de Vienne, on retrouve des inscriptions à peu près semblables à celle du coffret d'Essarois, toutes incorrectes, il est vrai, toutes présentant des omissions et des transpositions de lettres, toutes offrant les mêmes licences à l’interprétation, toutes frappées des mêmes suspicions.
Adoration d’une divinité qui fait germer la terre ?, reniement, invitation à la plus igncble des débauches, à celle justement que l'Ordre est accusé d’avoir permis à ses membres, voilà les rapports que l’orientaliste autrichien trouvait
‘ Ces derniers mots sont loin d'offrir une traduction littérale des mots {iz zonar, qui terminent ou sont censés terminer l'inscription. Tiz est le mot, vulgaire en Syrie et en Égypte, qui correspond au grec rpwztos ; C’est un mot ordurier qui entre dans un juron fort usité dans ces deux pays. Voici du reste, d’après M. de Hammer lui-même, le sens de linscription en latin, avec le mot {iz exprimé en grec : « Exallelur Mele germinans! Stirps nostra seplem et ego fuere: tu renegans reditus rpoxros fis. » D’après le Thesaurus Grœcæ linguæ d'Henri Estienne, édit. Didot, t. VI, col. 2131, rpwxr0s signifie âu propre : anus, podex, nates ; mais il a ici un sens dérivé tout particulier : le æpœxtès est le complaisant du pédéraste.
* On se rappelle que les Templiers attribuaient à leur idole le pouvoir de faire fleurir les arbres et germer la terre. (Articles 56 et 57 de l’acte d'accusation.)
entre cette formule et l’hérésie imputée aux Templiers. Il y voyait une parodie du cantique chrétien : Cantate laudes Domini. En effet le mot arabe qui correspond au mot latin cantale se lit au bas de la figure androgyne représentée sur le couvercle du coffret d’Essarois, et la formule est précédée du mot Yhalla, équivalent de Yallah, à Dieu ! qui est encore aujourd’hui dans la bouche de tous les Arabes. Or ce mot est exactement celui que le Templier Raymond Rubei déclara avoir entendu sortir de la bouche du supérieur, quand ce dernier baisait les pieds de lidole où était peinte une figure de Baphomet *.
Qu'est-ce que Metè germinatrice? « C’est, NE M. de Hammer, l'esprit saint des Gnostiques, appelé Achamoth, Sophie, Barbeloth, Prounicos, mère, brebis, terre, Jérusalem, Ogdoade, Bahomed ou Baphomet, et qui, sous ces différents noms, est, après le Père éternel, le premier personnage de la hiérarchie gnostique..……. La figure de Sophia, Achamoth, Bahomed, Baphomet, ou simplement Metè (comme le-marquent les inscriptions), est sculptée tantôt en ronde bosse, tantôt en forme de statue, tantôt en basrelief, comme on le voit sur les coffrets et les cratéres gnostiques. »
Ainsi Meté serait l’abréviation de Baphomet, et ces deux mots seraient synonymes de Sophia, l'esprit saint des Gnostiques. En note, et comme preuve de son dire, M. de Hammer renvoie à l’ouvrage de saint [rénée contre les hérésies, chapitre V, p. 25. Nous avons sous les yeux ce passage où il est en effet question de Sophia, le dernier éon échappé du Plérôme divin, celui qui gouverne le monde terrestre par l'intermédiaire du Démiurge. Eh bien ! faut-il le dire? saint Irénée, dans ce passage, ne donne nullement à cet
RAyNOUARD, Monuments, p. 291.
éon les surnoms de Baphomet et de Metè ‘, et nous n’avons même trouvé ces noms dans aucune autre partie de son ouvrage. Que penser dés lors de l’aplomb avec lequel l’éru-
dit allemand déclare les avoir empruntés à ce livre? M. Mignard, de Dijon, qui, dans deux mémoires relatifs aux coffrets de la collection de Blacas, a repris, pour son propre compte, la thèse de M. de Hammer, n’est point parvenu à rendre plausibles ies hardiesses de son aventureux devancier. [l a bien trouvé, dans la mythologie grecque, une déesse du nom de Métis, et, dans la théogonie du philosophe néo-platonicien Damascius, qui vivait au VIe siècle, un personnage appelé aussi Métis, fils de l'Erèbe et de la Nuit ?; mais 1l n’a point établi que ce vocable ait jamais
1 Voici ce passage textuel, emprunté à la traduction même qui a servi à M. de Hammer, édition Massuet : « Hanc aulem matrem et Ogdoùdem vocant, et Sophiam, et Terram, et Hierusalem, et Spiritum Sanctum et Dominum masculiniter. » Pas un mot de Baphomet ni de Metè. — Nous ne pouvons discuter iei tous les autres noms que M. de Hammer donne à Sophia de sôn chef et sous le couvert de saint Irénée. Barbeloih était âme du monde pour une petite secte issue de celle des Carpocratiens, et dont les sectaires avaient usurpé le nom de Gnostiques. Quant à FProunikos, nous n'avons rencontré ce nom, dans saint Irénée, qu’au chapitre qui concerne cette secte, dite des Barbelonites. Deinde ex primo Angelo, qui adstat Monogeni, emissum dicunt spiritum sancium, quem et Sophiam et Prunicum vocant. (Lib. I, ch. xxix, p. 308.) Dans la grande secte gnostique des Valentiniens, Sophia, il est vrai, était aussi appelée Prounikos, mais ce n’est pas saint Irénée, c’est Origène et surtout saint Épiphane qui nous l’apprennent: (Ado. Hæres., lib. 1, t. IL, ch. xxxI, édition PETAU.) Ce dernier auteur explique que ce nom de Prounikos impliquait une idée de volupté et de débauche. (Lib. 1, t. IN, p. 72.) — Voyez, sur cette question, l’excellent article de M. Alfred Maury, intitulé : La Féronique, dans ses Croyances et légendes de l'antiquilé, p. 338 et suiv.
? M. MiGNaRD, Suite de la monographie du coffret de M. le duc de Blacas, p. 10, Paris, Dumoulin, 1853; Vacherot, Hist. crit. de l'École d'Alexandre, t. Il, p. 393.
été une des dénominations de la Sophia gnostique, pas plus chez les Valentiniens que chez les Ophites, Les deux principales écoles issues de la gnose. Il est donc bien probable .que Metè est sortie tout armée du cerveau de M. de Hammer et pour les besoins de son système. Il faut en dire autant, par les mêmes raisons, de Baphomet, mot dans lequel entrent, comme éléments constitutifs, suivant M. de Hammer, cette fantastique Meté et un substantif grec signifiant baptême.
Pour en finir avec le Baphomet, nous nous expliquerons ici sur ce mot qui a Joué un si grand rôle dans les hypothèses relatives à la doctrine secrète du Temple.
Dans la langue du moyen âge, Baphomet, Maphomet, Mahom, Mahomet sont autant de synonymes, et ces mots n’expriment pas seulement, ainsi que le pensait Raynouard, le nom du fondateur de lislamisme ; ils désignent aussi, par extension, un faux dieu, un démon, une idole quelconque ‘. « La foi vierge de la première moitié du moyen âge, qui n'eut sur les cultes étrangers au christianisme que les notions les plus vagues, se figurait Maphomet, Baphomet, Bafum comme un faux dieu, à qui l’on offrait des sacrifices humains. » Cest M. Renan qui parle ainsi ?. De là baffumerie, mahomerie, mômerie pour désigner tous les cultes superstitieux et impurs, et les lieux où ces cultes étaient pratiqués *.
1 V. DucanNGE, au mot Mahumeria, et Roquefort, au mot Mahommel.
2 Éjudes d’hist. relig., 3e édit., p. 223. La chronique faussement altribuée à Turpin, et qui paraît être du XIe siècle, raconte que Charlemagne n’osa détruire l’idole d’or Mahom, par crainte d’une légion de démons qu’elle renfermait.
5 On lit dans les Grandes chroniques de France, édit. Paulin Paris, sous l’art. 9 des accusations dressées en 1207 : « Se nul Templier eust entour luy çainte ou liée une corroie, laquelle estoit en leur mahommerite. »
Les mots cités par les témoins entendus tant à Carcassonne qu’à Florence, dans l’affaire des Templiers, signifient donc tout simplement : une tête faite en figure de démon. Toutefois une distinction est ici nécessaire. Dans la bouche des chevaliers, Baphomet ne pouvait avoir le sens injurieux que leurs contemporains orthodoxes attachaient à ce mot. Il n’était pas pris en mauvaise part, puisqu'il exprimait l’idée d’une divinité que l’ordre révérait. On a vu, en effet, que, dans la métaphysique du Temple, le dieu mauvais n’était point un objet de haine ou d’effroi, mais au contraire une divinité protectrice et secourable.
Le mot Yallah qui se lit dans la déposition du Templier Raymond Rubeiï, et sur lequel on a tant argumenté, est simplement le nom arabe de Dieu. Il ne prouve qu'une chose qu’on sait parfaitement : c’est que, pour les chevaliers du Temple, lidole était l’image de leur dieu, mais nullement qu'ils fussent initiés à l’islamisme. L’existence de beaucoup de chevaliers s'était écoulée presque entière en Terre: Sainte, et ces chevaliers parlaient couramment l'arabe. On peut conjecturer qu’il en était ainsi de Raymond Rubeï. Il y avait d’ailleurs des Sarrasins dans l’ordre du Temple : le secrétaire du grand-maitre était Arabe ‘. Cette facilité à admettre dans son sein des infidèles fut justement un des graves molifs de suspicion qui s’élevèrent contre l'Ordre.
Le mot Yallah est donc sans intérêt dans la question. De ce qu’il se rencontre à la fois dans la déposition d’un Templier et sur l'inscription de quelques coffrets, on n’est point autorisé à conclure que ces coffrets soient l’œuvre de l’ordre du Temple. Quant au mot Baphomet, il n’a point le sens qu’on lui a attribué ; il n’est point composé de deux
* Voyez GROUVELLE, Mémoires historiques sur les Templiers, p. 289, note, et Procès, t. II, p. 299 et passim.
mots grecs signifiant baptême de l'intelligence ; il ne révèle absolument rien de gnostique ; la prétendue divinité gnostique nommée Metè n'entre point comme élément constitutif dans la composition de ce vocable. Les figures androgynes sculptées sur les coffrets etles cratères existant soit à Paris, soit à Vienne, ne doivent point êlre appelées baphométiques. Toute connexité entre ces figures et celles qu’adoraient les Templiers, fondée seulement sur la conformité de la dénomination, est illégitime et sans lien solide.
Mais qu’on ne s’y trompe pas : pour avoir été mal dénommées, ces figures n’en existent pas moins. La réfutation d’une erreur philologique ne suffit point à laver l’ordre du Temple du reproche de les avoir produites et adorées. Avant de se prononcer sur ce point, il faut les examiner de plus près : il faut savoir si leurs attributs, si les signes symboliques et les scènes qui les accompagnent sont en harmonie ou en désaccord avec la doctrine des Templiers, teile que nous l'avons induite de leurs aveux.
Sur l’un des côtés étroits du coffret toscan figure un enfant dont la tête et les bras pendent dans l'abandon de la mort : deux hommes sont occupés à laver le cadavre, plongé à moitié dans une cuve. L'autre côté représente ce cadavre posé sur un bûcher dont les flammes l’enveloppent. Un des assistants détourne la tête et se la cache de la main par un geste de pilié ou d'horreur. M. de Hammer n’a pas voulu comprendre ce bas-relief, très-clair cependant. Il y voyait un personnage qu'on initie aux mystères ophitiques, un Adamite chauffeur se préparant à d’infâmes voluptés ‘. Le doute pourtant parait difficile. Le corps est bien celui d’un mort : la tête abandonnée, les jambes et les bras pendants, tout l'indique, et ce qui confirme encore cette inter-
1 Mémoire sur deux coffrets gnostiques du moyen äâge, page 21.
prétation, c'est la sculpture du côté opposé qui représente la purification du cadavre.
Quant au coffret d’'Essaroiïis, on remarque, sur l’un de ses petits côtés, un personnage vêlu d’un costume hiératique et attirant à lui deux petits enfants dont l’un est monté sur un crocodile. Un génie ailé élève une couronne au-dessus de la tête de l’autre enfant et porte sur son bras gauche une épine dorsale dépouillée de ses chairs. Un dernier personnage tend au grand-prêtre une hache et tient de son autre main un instrumeny que M. de Hammer croit être un timon, symbole du pouvoir exécutif. Sur le côté opposé du même coffret, figure à l’un dès angles un taureau qu'un sacrificateur semble tenir par les cornes ; le centre est occupé par un vaste récipient enflammé dans lequel cuisent des pains ronds; une figure nue, les veux fixés sur ce récipient, paraît verser des larmes.
M. de Hammer ne tient aucun compte de cette figure. . Dans les pains ronds placés au milieu du foyer, il voit d’abord des hosties que les hérétiques font consumer par les flammes après les avoir dérobées, conformément à l’accusation contenue dans la bulle que nous citons plus haut et que Grégoire IX fulmina contre l’hérésie des Stadinghiens. Deux lignes plus loin ‘ 1l déclare y reconnaître: « l’eucharistie des Gnostiques du moyen âge. » Il faut choisir pourtant, car les deux interprétations sont contradictoires. Si le bas-relief en question représente la confection des pains destinés à la communion des Gnostiques, il ne représente pas la profanation et la destruction d’hosties dérobées aux catholiques.
Sans prétendre rien affirmer, il nous paraît difficile de ne pas faire un rapprochement entre les scènes qui figurent
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sur les deux côtés étroits du coffret toscan et celles qui sont sculptées sur les côtés semblables de son congénère. L’immolation et l’incinération d’un enfant semblent bien représentées sur le premier, la confection des hosties avec les cendres et le sang de la victime sur le second. Si cette interprétation est plausible, elle prête "un singulier appui aux imputations des écrivains ecclésiastiques que nous citions dans un des chapitres précédents ". Mais ces sculptures accusatrices sont-elles l’œuvre des Templiers, comme l’ont pensé MM. de Hammer et Mignard ? Sont-elles au moins l’œuvre d’une secte dont la milice du Temple ait embrassé les principes philosophiques et religieux ? C’est là qu'est la question et, toute difficile qu’elle soit, nous montrerons tout à l’heure qu’elle n’est pas absolument insoluble.
Poursuivons, pour le moment, la description des coffrets dont nous connaissons déjà les quatre petits côtés.
Sur l’un des grands côtés de celui d’'Essarois, on remarque, à l’un des angles, une statue élevée sur un socle. C’est une figure androgyne à longue barbe et à mamelles pendantes, semblable en cela à celle du couvercle, mais ayant, à la différence de celle-ci, des parties sexuelles masculines trés-accusées et que deux personnages à figure de chien ou de chat semblent adorer : l’un d’eux les touche même de la main. À l’angle apposé se dessine une scène ignoble à deux personnages, scène dont un. hiérophante, la tête ceinte d’une couronne crénelée, est le principal acteur, « Sa main, dit M. de Ilammer, s’égare dans des œuvres d'iniquité dont Île résultat paraît tomber à’terre *. » Près de ce groupe se tient une figure nue, à cheval sur le dos d’un Jeune taureau qui se dresse sur ses pieds de der-
! Voyez le chap. m1 de la seconde partie.
? Mémoire sur deux coffrels gnostiques, p. 22.
rière. Le grand côté opposé du même coffret présente, lui aussi, deux scènes distinctes : un homme nu est maintenu sur un hypocauste par d’autres personnages également nus, tandis que de l’autre côté, deux figures aussi peu vêtues que leurs voisines lavent et purifient un veau mort; un second veau, ou plutôt un jeune taureau, car les cornes de l'animal sont déjà apparentes, est enlevé par un dernier personnage qui le tient dans ses bras.
Voilà pour les grands côtés du coffret bourguignon; passons à ceux du coffret toscan. Ici c’est bien nettement le veau ou le taureau qui Joue le rôle principal. L’un des côtés montre l’animal éievé sur un autel et entouré d’adorateurs, tous dans un état de complète nudité. Deux sont agenouillés; un {roisième offre au dieu une couronne ; le dernier tient d’une main un rouleau où est dessiné un oiseau et de l’autre la croix à anse, la véritable clef gnostique et le symbole de la vie divine, au dire de M. de Hammer ‘. L'autre côté a pour motif principal le sacrifice d’un animal qui est soitun taureau, soit plutôt un buffle, à en juger par la forme des cornes. La bête, dressée sur ses pieds de derrière, est entre les mains du victimaire qui la tient entre ses jambes, et l’égorge en lui tenant le muffle élevé vers le ciel : un flot de sang s'écoule de sa gorge et est recueilli dans un vase. Au-dessus de sa tête le sculpteur a dessiné un cartouche contenant une inscription arabe où M. de Hammer voit une reproduction tronquée de celle qui est gravée sur le couvercle du coffret d'Essarois. |
Ceux qui sont familiers avec les monuments mithriaques reconnaîtront sans doute l’analogie qui règne entre cette dernière figure et plusieurs de celles qu’a décrites M. Félix Lajard, et qui représentent Mithra immolant de ses mains
! Memoire sur deux coffrets gnostiques, p. 21.
un taureau qui toujours a le muffle élevé vers le ciel, attitude qui exprime un sacrifice fait aux grands dieux ‘. Ceux-là savent que, selon la doctrine mithriaque, le sacrifice le plus digne d’être offert à Ormuzd était celui de la vie. C’est en effet le sacrifice de la vie que, sur plusieurs des monuments que M. Lajard a interprétés, Mithra offre au dieu suprême, sous le symbole d’un taureau, animal dont le nom, gueïé, a, dans la langue zende, le double sens de vie ct de taureau.
Il semble donc légitime de voir, avec M. de Hammer, dans les bas-reliefs dont il s’agit, des traces de la doctrine mithriaque, surtout si l’on songe que, sur les huit côtés qui forment le total des parois latérales des deux coffrets, le taureau n’est pas représenté moins de cinq fois.
Ce n’est pas tout : la secte, quelle qu’elle soit, qui a exprimé son symbolisme religieux sur les coffrets, semble avoir formé un mélange des rites des mystères de Mithra avec ceux des Ophites, l’une des principales sectes gnostiques. Ce fait important n’a pas pour lui moins de vraisemblance que le premier. En effet, des coffrets du même genre que ceux de la collection de Blacas existent, nous l'avons déjà dit, au cabinet impérial de Vienne et ont été décrits par M. de Hammer dans son mémoire sur le Baphomet, inséré au tome VI des Mines de l'Orient. ls appartiennent bien à la même famille que ceux dont nous parlons, car on voit, sur les uns comme sur les autres, la figure androgyne à coiffure de Cybèle, soulevant des chaînes tendues, qui est, avec le taureau, la plus caractéristique de toutes celles qu’on y remarque. Mais les coffrets de Vienne, à la différence de ceux que la France vient de perdre, por-
1 Recherches sur le culle public et les mystères de Mithra, par M. Félix LAJARD, p. 660.
tent des scènes qui sont clairement inspirées par l’ophitisme. On y voit la croix ansée entourée du serpent; des femmes nues enlacées par des serpents et jouant avec eux; des orgies enfin où le serpent remplit le principal rôle. Il est tout à fait vraisemblable que ces rites et ces symboles sont ceux des Ophites, et il suit du rapprochement qui vient d’être indiqué que la secte auteur des monuments dont il s’agit avait fondu et combiné certains rites ophitiques avec d’autres empruntés au culte de Mithra. Nous résumons ici, en cherchant à leur donner toute la clarté et toute la vraisemblance dont elles sont susceptibles, les idées exprimées par M. de Hammer à ce sujet.
Mais quelle secte exactement a opéré ce syncrétisme, et peut-on établir que les Templiers aient emprunté la mythologie de cette secte? C’est ici qu’il devient difficile de sui-. vre M. de Hammer dans ses déductions et même de le mettre d'accord avec lui-même. +
La secte dont il s’agit était gnostique et même ophitique : nous accordons volontiers ce premier point sur lequel nous appuierons même tout à l'heure avec plus de force que ne l’a fait l'illustre orientaliste allemand. Mais quels sont-ils, ces sectaires mystérieux qui ont formé leur culte d’une synthèse si compliquée? Sont-celes Adamites, les Caïnites, les Druses, les Yezidis? M. de Hammer flotte entre tous ces parus religieux sans s’arrêter nettement sur aucun. Quant à nous, nous éliminerons tout d’abord les Adamites et toutes les sectes congénères issues de l’école de Carpocrate : PBarbeloniies, Prodiciens, Phibionites, Archontiques, et cela par une raison dont la valeur se fera comprendre dans un instant, à savoir qu’on ne trouve presque aucune trace appréciable des syzygies, des éons et de la doctrine des émanations dans l’école de Carpocrate. Ne faut-il pas aussi éliminer les Druses, bien que leur doctrine religieuse ail
une lointaine analogie avec celle des Gnostiques? Dans la religion druse, les sept ministres de Hakem forment avec Hamza, son pontife suprême et sa seule production immédiate, une sorte d’ogdoade qui rappelle celle du gnosticisme. De plus, les Druses adorent leur dieu sous la figure d'un veau ou d’un buffle, symbolisme qui semble exprimé sur l’un des grands côtés du coffret de Volterra. Enfin la religion druse paraît avoir, au moins à ses débuts, emprunté quelque chose des préceptes sanguinaires et des mœurs infâmes de son fondateur, le plus cruel et le plus dépravé des despotes. Mais les Druses, nous l'avons dit déjà *, sont monothéistes, et l’on s'accorde généralement à reconnaitre que le dualisme religieux est formellement exprimé sur les coffrets et sur les autres monuments analogues par l’androgynisme de la divinité qui s'y voit représentée. |
Peut-être faut-il chercher la solution du problème chez les sectes qui tirent, comme les Druses, leur première origine des Mardes. On se rappelle que ce peuple, dont nous avons parlé dans la troisième partie de cette étude, habitait primitivement les pays au nord de la mer Caspienne, qu’il fut transplanté par les empereurs grecs dans les montagnes du Liban et de la Mésopotamie, et qu'il est, selon M. de Hammer, la souche commune d’où descendent les Druses et les sectes qui n’ont point obéi à leur réforme religieuse, en particulier les Yezidis, lesquels habitent encore les hauteurs du Djoudi, l’ancien mont Izalé. Ces tribus, elles aussi, adorent la figure d’un veau, et comme ce culte leur est commun avec les Druses, il faut en conclure qu'il est un fait primitif remontant aux Mardes, emprunt probable fait à quelque secte persane, près de laquelle ce peuple habi-
! Voyez la troisième partie de cette étude, chapitre 1er.
tait à l’origine. M. de Sacy pense en effet que l’emblème du veau n’est point la pérsonnification de l'humanité de Hakem, fondateur de la religion actuelle des Druses, et qu'il est beaucoup plus ancien que ce calife . Les sectes dont il s’agit sont restées dualistes : elles reconnaissent deux principes également nécessaires, également éternels, mais rendent surtout leur hommage à celui du mal : leur morale abominable est ia conséquence naturelle de cette doctrine. Ces tribus se sont trouvées de bonne heure en contact avec les Caänistes, la sectela plus dépravée qui soit sortie de l’école des Ophites et qu’on sait avoir fait de grands : progrès en Syrie à partir du [Ve siècle ? . Ennemis déclarés des doctrines mosaïques, les Caïnistes se posaient en vengeurs de tous ceux qui furent punis par le Dieu des Juifs, Caïn, Cham, Dathan, Abiron, les habitants de Sodome et de Gomorrhe *. Ces victimes étaient pour eux la véritable famille de Sophia, les adversaires de l’orgueil et des institutions du démiurge Jéhovah. C’était pour affranchir le principe de lumière captf dans l’homme, qu’ils se livraient aux plus monstrueuses débauches. Il se pourrait done que le culte du mauvais principe se soit introduit chez les sectes du Djoudi par les Caïnistes et se soit mêlé chez ses sectes au culte du feu et des astres, à l’adoration du soleil et des parties sexuelles de la femme, qui serait ainsi le fonds primiuf de leur croyance.
Mais ce n’est là qu’une pure hypothèse. Ce qui est certain, et nous l'avons dit déjà dans la troisième partie de cette étude, c’est que la doctrine de ces sectes présente avec celle des Templiers des différences essentielles, provenant
1 Mémoire sur le culte que les Druses rendent à la figure d’un veau, au t. IT, p. 117 des Mémoires de l’Acad. des inscriptions.
? M. MATTER, Hist. crit. du Gnosticisme, t. II, p. 176.
S Ibid, p. 171.
principalement de ce fait qu’on ne trouve chez ces derniers aucune trace du culte des astres. Ce serait déjà là un fort indice que l’ordre du Temple n’a point “UE les croyances fondamentales de ces sectes, et qu’ainsi les monuments où l’on croit reconnaître leurs rites ne sont point son œuvre. Rappelons à ce sujet que leur idole n’a rien de commun avec le veau des Druses, pas plus qu'avec le taureau mithriaque, et que tous les témoignages s'accordent à lui attribuer la forme et le visage d’une tête humaine.