‹ La Doctrine Sociale de Duguit: Ses Idées sur le Syndicalisme et la Représentation ProfessionnelleChapitre 39 sur 50 · LA: CONFRONTATION DES IDÉES DE DUGUIT : ET DES THESES DES AUTRES · texte numérisé non relu

LA: CONFRONTATION DES IDÉES DE DUGUIT : ET DES THESES DES AUTRES

L'exposé critique de la doctrine sociale de Duguit concer- ---nantson syndicalisme et la représentation professionnelle, que -nous.avons fait dans nos pages précédentes, parallèlement avec notre présentation du syndicalisme tel qu’il est dans la doc- -trine et dans les faits, et à côté de notre résumé de la représentation. professionnelle, telle qu’elle est envisagée par les publicistes et réalisée chez les autres en pratique, nous permettra de les confronter, l’un à la lumière de l’autre, en vue d’obtenir par ce. procédé de comparaison réciproque, des idées nettes sur la valeur propre. des conceptions sociales du doyen Duguit. Grâce à cette confrontation et par elle, les ancêtres - spirituels et-les antécédents théoriques et pratiques de la doc- -rine sociale de Duguit, s’ils existent, apparaîtront en nous permettant d'assurer la filiation théorique des conceptions syndicales du doyen de Bordeaux. Le parallélisme dans la compa- - raison également passera en revue et observera les défauts --et-les qualités de l’œuvre si subtile de Duguit. Les confirmations-par les autres des thèses soutenues par le doyen impli- -quent dans une certaine -mesure indirectement la reconnaïissance de leur bien fondé. L'opposition entre leurs points de vue respectifs nous permettra de mieux saisir la véritable portée des opinions sociales de Duguit, sinon d’en voir plus claïrement les défauts s’il en existe. Enfin, la méthode comparative déterminera notre opinion sur les applications dont la doctrine de Duguit a déjà été l’objet.

:J. = Done, premièrement, la doctrine syndicale de Duguit est-elle originale ? Sa filiation intellectuelle ne s’établit-elle pas ? Les attaches d'ordre doctrinal ne sont-elles pas visibles?

Lo À:v. pau

Tout semble nous dire que non parce qu'il paraît que la doctrine syndicaliste de Duguit et ses théories sur la représentation professionnelle sont si non originales, du moins indépendamment construites des autres théories. N’étant pas des traductions directes des conceptions des autres ou des applications théoriques des réalisations pratiques déjà acquises, les idées sociales de Duguit présentent ainsi, en tant que les premières affirmations dans son genre, une valeur historique certaine dans le développement des doctrines sociales sur le syndicalisme et sur la représentation professionnelle.

Quant au syndicalisme, la méthode comparative nous montre que dans la doctrine et dans lidéologie des mouvements existants, il n’y avait pas de conceptions pareilles aux thèses exposées et soutenues par Duguit, surtout à l’époque où pour la première fois (1), Duguit a rendu publiques ses théories sociales. Le réformisme révolutionnaire, le syndicalisme national de.collaboration des classes et le syndicalisme réformiste, sont d'origines récentes. Le syndicalisme chrétien, bien qu'il existât avant la guerre, ne s’est développé que depuis et théoriquement et numériquement. Fondé sur la base confessionnelle, le syndicalisme chrétien se distingue nettement et par ses motifs d'action et par son ambition, du syndicalisme duguiste. Les syndicats jaunes étaient les seuls qui, avant la guerre, soutenaient la doctrine de collaboration des classes. Hostiles à la lutte les jaunes ont proclamé la défense des intérêts professionnels, l'éducation corporative, la réglementation des grèves, l’accession à la propriété par les actions du travail et la nécessité de créer des chambres de capacité. Ainsi, ils n’ont presque rien de commun avec le doyen de Bordeaux. Le principe de collaboration leur est seul commun. Le syndicalisme patronal nor plus, n’a pu inspirer Duguit. Duguit comprend, mais n’admet ni la défense excessive des intérêts corporatifs, comme le veut le syndicalisme des patrons, ni l'opposition aux contrats collectifs du travail parce que l’inapplication des contrats collectifs et la défense des intérêts particuliers excluent toute collahoration dont Duguit fait le but et la base de ses théories. Les syndicats agricoles, enfin, corporatifs, luttant pour leur prospérité professionnelle et l’amé-

(1)Duguit : De l'élection des sénateurs, 1895.

: ’ | | RORP TER S lioration de leur situation économique et sociale, n’ont également en rien pu Contribuer à la formation de la doctrine Sociale duguise. Reste le syndicalisme révolutionnaire qui, à l'époque où Duguit a présenté ses idées, a été incontestablement une force théorique et pratique de premier ordre. Ses idées sur la grève générale et sur la lutte des classes étaient en vogue. Duguit, sûrement, ne partageant pas ces idées, n’a pas adopié la doctrine du syndicalisme rouge pour élaborer ses propres théories. Mais ne s'est-il pas servi de cette doctrine pour arriver par un raisonnement a contrario, à ses conceptions personnelles. En affirmant tout le contraire des théories syndicales anarcho-marxistes, Duguit n’a-t-il frayé le chemin à sa doctrine syndicale. On pourrait l’affirmer si on ne passait pas sous silence que Duguit cite dans ses textes, Durkheim, Spencer, Comte, dont il est le disciple. Ayant appris d’eux que dans la société, il y a des groupes sociaux et que la division du travail est sa règle fondamentale, Duguit est incontestablement par leurs affirmations et grâce à ses propres observations et enquêtes positivistes, arrivé au syndicalisme. qu’il a étudié en le représentant comme une doctrine nouvelle. Mais il se peut fort bien que Duguit ait corrigé dans ses propres conclusions le contenu de la succession intellectuelle qu’il a hérité de ses maîtres, aussi bien que les résultats de ses propres observations par les raisonnements déduits à contrario du syndicalisme rouge, lesquelles il a, à leur tour, imprégné dans une large mesure de l’esprit de la loi syndicale de Waldeck Rousseau. Cela est assez possible, parce que Durkheim, Spencer, Comte, n’avaient pas fait de théories sociales, mais seulement de simples constatations matérielles résultant de leurs travaux sociologiques. Il y avait le corps, mais sans l’âme. Et c’est Duguit sans aucun doute, qui s’est efforcé de donner à ce corps sa véritable âme, en esquissant le but, les tendances et les principes de son syndicalisme. Et dans cette vivification du corps, il est bien probable que Duguit s’est servi dans l’élaboration de ses principes de la méthode du raisonnement à contrario pour arriver aux principes sociaux pour lesquels il luttera jusqu’à ses derniers jours.

Secondo, la question se pose si ses conceptions sur la représentation professionnelle sont aussi originales que ses idées

syndicalistes. La réponse qui s'impose semble être affirmative. La confrontation de thèses différentes sur la représentation professionnelle nous montre que de tous les publicistes qui ont précédé Duguit dans l'affirmation des théories de la représentation professionnelle, aucun d’eux n’a soutenu complètement une thèse pareïlle à celle de Duguit. Partisans de la réprésentation professionnelle, tous ses prédécesseurs dans lordre historique, ont réclamé tout comme Duguit, une place aux professions, soit sous la forme de la représentation des intérêts, soit sous celle des corps sociaux. Maïs pas un'seul n’a élaboré des conceptions dont on pourrait attester avec certitude que Duguit s’est fait l’héritier intellectuel. La différence est énorme entre eux, non seulement dans les: motifs par lesquels ils ont été amenés à la représentation -professionnelle, mais aussi dans l’organisation théorique et pratique qu’ils espèrent réaliser et dans les ambitions qu'ils se proposent d’atteindre. Fritot par son désir de représenter uniquement le commerce et l’industrie dans leurs chambres respectives, Saint-Simon, avec son apologie de l’industrialisme et de la science, aussi bien qu’avec sa représentation tripartite, ni Proudhon avec son exclusivisme de la représentation de l’économique, ni Bluntschli qui est partisan de la représentation professionnelle opérée par’ les élections dans les classés médiévales, ni Ahrens qui demande la représentation des corps politiques, ni de Grasserie, avec ses trois organes de représentation, ni le socialiste Malon, ni les autres antidémocrates Prins et Charles Benoîst ne peuvent prétendre à la patérnité intégrale des conceptions duguistes. Que Duguüit universitaire ait connu ces opinions, c’est bien possible, bien qu’il n’y fasse aucune référence. Qu'il se soit servi de leurs théories dans l’élaboration des siennes, c’est bien possible. Maïs qu'il ait présenté une théorie de représentation professionnelle que personne jusqu’à lui n’a ainsi soutenu en entier, c’est incôntestable. Durkheim la sûrement amené à la représentation professionnelle. Mais le grand sociologue n’a jamais présenté une théorie de la représentation telle que Duguit la faite. Peut-être parce qu’il les cite, l’abbé Lemire et Marc Sangnier, l’ont déterminé par leurs discours à la Chambre, a aïnsi esquissé ses théories professionnelles. Mais l’abbé Lemire a parlé de

l'importance de syndicats, et les travaux de M. Marc Sangnier sont bien postérieurs aux premiers écrits de Duguit sur les problèmes des organisations syndicale et professionnelle. A cette époque également, il n’y avait ni de représentation professionnelle, ni des conseils réalisés en pratique, sauf que les représentations des intérêts et des classe, plutôt des-castes, ont subsisté sous la formemédiévale dans quelque Etats européens, comme dernier vestige d’un système presque général de l’organisation pratique des temps anciens. Duguit ne s’est pas non plus inspiré d'elles parce que dans ses nombreuses pages où il a lutté en faveur de la représentation professionnelle, il a toujours souligné que cette dernière n’a rien de commun avec le corporatisme de l’ancien régime. Et comme la reprtsentation professionnelle organisée sous la forme archaïque est entièrement liée et dans son esprit et dans la forme de son existence, au corporatisme de l’ancien régime français, il est clair que Duguit, en elles, n’a pu rien trouver pour échafaud:r sa doctrine démocratique de la représentation professionnelle. N'oublions pas; du reste, que Duguit a toujours lutté pour !» démocratie. Son action pour la représentation professionnelle ne se présentera-t-elle pas commeun combat pour la réalisation de la plus pure démocratie. Lui, adversaire de la souvsraineté nationale, se sert d’elle pour démontrer la conformité de la représentation professionnelle et du principe de cette souveraineté qui est d’après les plus fervents partisans des principes révolutionnaires, la base.et la règle suprêmes de la démocratie: Il veut même prouver qu’elle-est:sa conséquence logique, ce qui montre clairement qu’en tant que démocrate, Duguit démocratisant la représentation professionnelle; ne pouvait nullement chercher en formes médiévales :des constitutions archaïques les bases de ses conceptions professionnelles. On peut nous obiecter qu’il a cité quelques-unes d’entre elles, au’il s’y est référé et même qu’il a souvent .esauissé l’image de la féodalité comme le type d’une:société où ‘la représentation professionnelle existât. Mais n’est-ce pas plutôt à titre d'exemple que de source, à titre de preuve que de référence et d'imitation que Duguit les a cités: Certainement ‘oui, surtout quand on ne se fait aucune illusion sur l’interpréation et sur la dépendance de la docrine syndicale de

Duguit et de ses conceptions sur la représentation professionnelle, du rôle que le positivisme avait joué dans leurs déterminations et de l'influence quoique de plus en plus effacée avec le temps que Comte, Spencer et Durkheim ont eue sur le doyen de Bordeaux.

D'où il nous semble plus conforme à la vérité d’affirmer que la doctrine Duguiste sur la représentation professionnelle est bien originale, qu’elle n’est que la suite et le couronnement de ses concptions syndicalistes, qu’il a non seulement dans une petite mesure hérité de Comte, Spencer et Durkheim, mais qui est surtout le produit de ses enquêtes et travaux positivistes aussi bien que de ses raisonnements à contrario et de la documentation théorique qu'il s’est faite sur et par l’idéologie du syndicalisme révolutionnaire et sur les écrits des nombreux publicistes de la représentation des professions, dont nous avons déjà exposé les opinions. Ainsi les doctrines du doyen Duguit, et quant au syndicalisme, et quant à la représentation professionnelle, nous semblent originales autant que cela est possible à une époque d’un travail scientifique intensifié et de créations intellectuelles quotidiennes.

II. — Secondo, la juxtaposition des doctrines sociales de Duguit avec le syndicalisme tel qu’il est en doctrine et en pratique aussi bien qu’avec la représentation professionnelle telle qu’elle est en théorie et dans les faits ne nous a pas seulement permis de bien préciser l’originalité des doctrines du doyen Duguit, mais nous conduit, même nous impose également, parce que c’est son but et sa raison d’être, la confrontation détaillée, la critique réciproque des thèses de Duguit et des idées et des réalisations déjà acquises du syndicalisme et de la représentation des intérêts. C’est par cette confrontation qui est le meilleur chemin pour aller à la vérité, en tant qu’elle est le reflet et la partie constitutive du parallélisme et de la méthode comparative, que nous avons incontestablement le droit le plus sûr d’espérer de voir les idées de Duguit dans leur pleine clarté scientifique.

Du reste, la confrontation par là même qu'elle est un moyen d'investigation scientifique est la mise en relief de la valeur propre des thèses respectivement juxtaposées. Reflétant en même temps et les défauts et les qualités d’une doctrine ov

d’un système, cette confrontation impliquera ainsi les confirmations ou les critiques des doctrines en question.

Forte dans ses jugements, impitoyable dans ses conséquences, la confrontation conduira d’abord à la confirmation d’une doctrine par une autre ou d’un système par un autre, ou du système par la doctrine. Travail méthodologique par excellence, la confirmation une fois opérée, la question se pose : qu’elle est la valeur réelle de ses données? Est-ce que cette adhésion signifie un jugement favorable et la reconnaissance scientifique des bien-fondés des positions prises ? Ou, au contraire, à la lumière de la vraie vérité scientifique, l'adhésion d’un certain nombre aux idées des autres ne se reconnait-elle pas comme sans importance pour cette vérité? Répondre oui ou non est très difficile. C’est une question des faits. Quelquefois, la confirmation correspond à la réalité scientifique, quelquefois elle diffère de cette vérité. Mais ce qui est certain, c’est qu'incontestablement dans beaucoup de cas, la confirmation vaut la présomption de la vérité, et qu’à ce titre, elle est scientifiquement utile, même indispensable. D'un autre côté, la confrontation implique des critiques à côté des confirmations. En rejetant des thèses soutenues, elle apporte des éléments nouveaux des thèses contraires. Démentis véritables des idées juxtaposées ces critiques toutefois comme les confirmations ne sont et ne doivent pas être scientifiquement exactes. Légitimes présomptions ces critiques ne valent que jusqu'à la preuve du contraire. D’un caractère incertain comme les confirmations, ces critiques n’ont donc qu’une valeur relative. D’où, à raison de cette incertitude scientifique, toute confrontation n’est en somme qu’une critique relative, virtuelle qui peut et ne doit pas toujours être exacte. Opposée ainsi aux vraies critiques formelles, dignes de foi et d’attestations, la confrontation n’est pas moins, malgré sa relativité bien utile à la vérité scientifique. Présomption ncéessaire, elle contribue en conséquence pour beaucoup à esquisser l’image exacte d’une doctrine ou d’un système. C’est pourquoi nous l’appliquerons à la doctrine sociale de Duguit et quant à son syndicalisme et quant à sa représentation professionnelle.

1° Le syndicalisme rouge n’a rien de commun avec le syndicalisme duguiste. Ses affirmations que l’avénement du cari-

DER T Vi

talisme conditionne l’avénement du syndicalisme, que les hommes sont divisés en deux classes et que ce divorce entre le capital et le travail les conduit non à l’entente mais à la lutte des classes, sont le contraire de ce que Duguit pense. Ses principes primaires, l’antiétatisme et l’antimilitarisme ainsi que l’antipatriotisme et l’antiparlementarisme aussi bien que ses méthodes de l’action directe : la chasse aux renards, le boycottage, le sabotage, la grève et la grève générale sont en opposition flagrante avec les principes et les méthodes du syn- -dicalisme duguiste. Les Soréliens sont également loin de Duguit. Moralistes et apologistes de la classe prolétarienne et de la grève générale, ils affirmente ce que Duguit combat. Le syndicalisme patronal égoïste comme le syndicalisme rouge, n’a évidemment aucune-attache avec les thèses de Duguit. Défen- ‘sif et conservateur il ne défend que les intérêts professionnels du patronat et ses positions sociales. Groupé en une confédération nationale sur le terrain de classe, le syndicalisme patronal répudie toute entente et la forme mixte de l’organisation syndicale, aussi bien que les conventions collectives du travail. Conscients de leur force, les patrons se refusent à participer manifestement à la direction des affaires publiques, ce ‘qui. est. un des chefs de la doctrine sociale du doyen. Le réformisme révolutionnaire, malgré les lettres des statuts syndicaux s'approche singulièrement du syndicalisme duguiste. Tout comme. Duguit, il croit en l’évolution-et voit dans le syndicalisme la base de la société future. Prêchant l’organisation des classes. sociales et l'abolition du salariat par les moyens légaux, le réformisme révolutionnaire propage l’idée chère à Duguit des contrats collectifs du travail et de la législation sociale. Mais partisan de la réglementation de la grève et de l’action uniquement corporative, en principe, le réformisme nouveau, par son programme minimum et par son conseil économique se détache par là de Duguit. Malgré que peu importants par leur force numérique les syndicats jaunes, réformistes, nationaux et chrétiens ont une grande importance théorique. Hostiles à la lutte des classes, ils sont pour la collaboration de toutes les forces sociales. Tous créés pour combattre les excès du syndicalisme anarcho-marxiste, ces syndicats.ont un principe commun avec Duguit : la collaboration

des classes. Partisans de la grève sous certaines conditions, ils se séparent de Duguit par les modes pratiques de cette collaboration, comme la participation aux bénéfices et l’accession à la petite propriété que le doyen n’a jamais prévus. Enfin, le syndicalisme chrétien d’une source spéciale demande comme Duguït, la syndicalisation de toutes les forces sociales, l’organisation des syndicats féminins et une représentation professionnelle incomplète. Particulariste, le syndicalisme agricole ne réclame que sa prospérité corporative pour l’acquittement de sa tâche économique et sociale : l’amélioration de la culture et de la condition des ouvriers.

Ainsi de cette confrontation serrée, il résulte que personne ne fait dépendre ses doctrines syndicales respectives du mouvement et de la doctrine associationnistes comme le fait Duguit. Comme chez lui, aucune branche du mouvement actuel ne soutient et ne trouve son fait générateur dans la division du travail et dans l’interdépendance sociale. Ce sont les intérêts professionnels pour les uns, les oppositions de classes pour les autres qui les ont déterminés à se syndiquer. Presque tous les mouvements syndicaux et leurs doctrines respectives, contrairement à ce que prêche Duguit admettent les grèves. Certains les réglementent et les considèrent comme des moyens de faire triompher leurs revendications professionnelles; les autres les admettent sans procédure et voient en elles une manifestation puissante de la lutte sociale. La division et la diversité du syndicalisme actuel est le fait incontestable d’aujourd’hui. Divisé non seulement professionnellement parce qu’il est industriel, commercial, agricole, fonctionnariste, mais aussi socialement car il est soit ouvrier, soit patronal, le syndicalisme de nos jours ainsi ne dément-il pas le syndicalisme général de toutes les classés que Duguit prévoit; ou les patrons et les ouvriers seront les uns à côté des autres, au sein d’un même groupement? Egalement, aucun des mouvements actuels de collaboration dés classes qui, en principe, doivent être proches de Duguit, ne nie pas les thèses marxistes de l’existence des deux classes comme le doyen, sauf dans une petite mesure le syndicalisme chrétien. Mais ses idées sur la collaboration des classes ’'et la négation de la lutte comme facteur du progrès, le rapprochement des syndicats jaunes, réfor-

mistes, nationaux, chrétiens et par la force de leur situation des syndicats agricoles. Comme Duguit, tous s’accordent à penser que le syndicalisme aura des conséquences sociales énormes. Mais la différence toutefois existe dans la conception de ces conséquences et dans la vision de la société future. Les premiers voient dans le syndicalisme le progrès social, les autres la transformation sociale qui en résulte. Le progrès social se résumant dans la défense corporative, la transformation sociale se réalise pour les socialistes dans l’expropriation des expropriateurs et pour les réformistes comme Duguït, dans la collaboration des classes et dans leur coordination en un faisceau unanime. Mais personne, ni en théorie, ni en pratique, n’a vu dans le syndicalisme la base de la représentation professionnelle ni n’a trouvé que le syndicalisme conduit nécessairement et logiquement à la représentation des intérêts comme Duguit l’affirme. Duguit a plaidé pour le syndicalisme général qui, une fois réalisé, équivaudra au syndicalisme obligatoire. Il n’y à aucun mouvement qui ne voudrait être obligatoire, mais pas un seul ne l’a manifesté publiquement, comme le doyen de Bordeaux, par sa lutte en faveur de la généralisation du syndicalisme. Enfin, ni des doctrines des différents courants syndicaux, ni des théories des philosophes syndicalistes, personne n’a déduit les conséquences que Duguit tire de son syndicalisme; à savoir que la vie sera intensifiée par l’association, que la hiérarchie sociale sera restaurée, que le syndicalisme assurera la résistance aux lois oppressives et que l’organisation nouvelle de la société donnera une structure juridique définie aux classes sociales.

D'où la conclusion suivante s’impose : Duguit en positiviste a tort de qualifier le syndicalisme actuel de réformiste qui, comme « mouvement humain » tend à la collaboration des classes et à la représentation des intérêts, parce que les faits prouvent le contraire. Ces affirmations n’étant que des désirs et un programme d’action, ne doivent qu’attendre leur heure qui viendra sûrement en raison de la noblesse de leur portée et de la cohérence de leurs conclusions.

2° Comme les doctrines syndicales, malgré leur diversité, ont des points communs, les doctrines de la représentation professionnelle, elles aussi, incontestablement, se rapprochent

les unes des autres en tant qu’elles envisagent une nouveile représentation politique et une meilleure organisation sociale des intérêts professionnels ou des classes sociales, ou même de tous les groupements sociaux. Etant toutes hostiles au règne unique du politique, ces doctrines ainsi ont une foi commune, un impératif général : la lutte contre la représentation politique exclusive.

Et c’est tout. Dès qu'il s’agit de leurs motifs, de leurs conceptions, des modes d'organisation de cette représentation antipolitique et des conséquences qui en résultent, leurs doctrines difièrent. Les emprunts personnels sont à la fois très nets et trop visibles. L’uniformité des conceptions de représentation professionnelle n’existant pas, la doctrine de Duguit n’a été, par conséquent, comme toutes les autres, qu'insuffisamment confirmée et ne l’a même été que d’une façon fragmentaire. Durkheim, M. Marc Sangnier et M. Henri de Jouvenel et sur quelques points seulement M. Charles Benoîst ont approché de près dans leurs conclusions la doctrine de Duguit. Durkheim dont Duguit est un élève certain en sociologie, a presque les mêmes idées que le doyen de Bordeaux. Il constate comme Duguit la substitution de la solidarité du travail à la solidarité par similitude et son importance croissante qui, dans nos jours, devient même la condition sine qua non de la vie sociale. Tout comme Duguit, Durkheim affirme que la représentation professionnelle est déterminée par la division du travail et qu’un système des corporations nationales sera la meilleure solution de cette représentation. D’accord sur limportance et les conséquences de la division du travail, ils sont enfin d'accord et sur l’importance pour le maïntien de la notion des groupes intermédiaires entre l'Etat et les individus. M. Jouvenel, de son côté, se rapproche de Duguit en tant que syndicaliste fervent qui milite en faveur du syndicalisme actuel et de sa part dans la direction des affaires publiques. Comme Duguit et M. Marc Sangnier, M. de Jouvenel prévoit une nourvelle organisation des pouvoirs politiques pour neutraliser ainsi l’ardeur et la valeur combative du syndicalisme et l'intégrer en Etat. Mais la différence est nette entre eux quant aux modes d'organisation de ces systèmes politiques nouveaux. Tandis que Duguit et M. Sangnier, ayant les mêmes idées sur

le rapport de l’économie et de la politique (homme: n’est ni exclusivement producteur ni seulement citoyen) sont partisans du système de la dualité des chambres où le Sénat groupera toutes les professions, M. de Jouvenel désirant aussi l’harmonie des idées et des intérêts opte pour un parlement économique, qui, subordonné aux chambres actuelles et existant à leurs côtés sera élu dans les seize régions économiques seulement par certaines des catégories nominalement prévues. M. Charles Benoist enfin, confirme la théorie duguiste en-rejetant l’idée de la souveraineté nationale et en demandant la représentation de la collectivité toute entière aussi bien qu’en esquissant le vote d'ensemble des patrons et des ouvriers.

Mais plus nombreux sont ceux parmi les publicistes qui n’ont pas partagé les idées et les conceptions sociales: de Duguit et qui par là, ont apporté un démenti indirect à leurs valeurs respectives. Les motifs qui les ont amenés à la représentation professionnelle diffèrent beaucoup de ceux qui ont conduit Duguit à lutter en sa faveur. C’est la crise du: parlementarisme d’abord qui a déterminé certains d’entre eux à envisager l’organisation des représentations professionnelles, Adolph Prins las des défauts du système actuel, propage le retour au passé et tout comme Duguit, souligne l’importance de la féodalité. M. Charles Benoîïst décrit toutes les imperfections du parlementarisme en voyant les remèdes à la crise de l'Etat d’aujourd’hui uniquement dans la représentation des intérêts. MM. Fournière et Bernard Lavergne ont la même conviction. Emile Faguet la soutient par suite de l’incompétence des parlementaires et M. Georges Valois en: nationaliste enchanté la demande pour pouvoir représenter les vraies forces nationales des- producteurs et des chefs de famille: Et la plupart des publicistes enfin, comme Duguit, réclame cette représentation professionnelle pour assurer par là la représentation de toutes les classes sociales et de tous les: corps sociaux que la structure de notre société possède. Mais la différence entre eux et Duguit est très visible dans la façon de . concevoir comment cette représentation se produira et.s’organisera. Ainsi Fritot la veut parce qu'il ne trouve:que-deux .classes seulement, l’industrie et le commerce. Saint-Simon

aussi la demande et préconise même que par elle; on:réalisera

-une-meilleure organisation de toutes les classes sociales, mais “par: Fapologie qu'il fait des artistes, des industriels et des poètes, il est loin des conceptions de Duguit. Bluntschli et Lormier arrivent comme Duguit à exiger que l’élection photographie la structure sociale, mais leurs thèses sont d’origine et de caractère médiévaux, ce qui les sépare complètement de Duguit. Ahrens et de Grasserie aussi sont de chauds partisans d’une représentation de la vie sociale sous toutes ses faces mais ensuite, ils diffèrent de Duguit pour ce qui concerné l’organisation pratique de leurs représentations respectives. Mais “cette différence entre Duguit et les publicistes qui ont préconisé la représentation professionnelle est encore plus accentuée quant à l’organisation pratique de celle-ci. M. Fournière voit la société comme l’ensemble des associations. Duguit l’admet - également, mais ne demande pas la représentation de toutes "ces associations comme l’auteur de la Sociocratie. Comme le doyen Duguit, Emile Faguet et Benoit-Malon sont partisans de la dualité des chambres et de la conservation d’une chambre - politique. D'accord sur ce point, ils diffèrent dans la façon de - concevoir la seconde chambre, le corps professionnel. Duguit veut des classes professionnelles, tandis que Faguet désire représenter les compétences techniques, morales et intellectuelles et Benoïit-Malon les intérêts spéciaux et communaux Beranrd Lavergne admet à son tour le système actuel de la dualité des chambres, mais pour remédier à la crise de l'Etai moderne, ‘il propose l'introduction de représentants des élus sociaux et des corps constitués pour la moitié des élus dans -les chambres actuelles, ce. que Duguit n’a jamais soutenu.

Ensuite, plusieurs des publicistes admettent également le.

-bicaméralisme, mais contrairement à Duguit, ils rejettent le système mixte d’une chambre politique et d’une chambre professionnélle en prévoyant que toutes les deux seront pro-

fessionnelles. D’où Fritot est pour une chambre représentant

le commerce et pour une autre représentant l’industrie. Prins est aussi du nombre aussi bien que M. Charles Benoist. L’auteur de la Crise de l'Etat moderne prévoit une chambre professionnelle comme le Sénat de. Duguit et une autre chambre représentant les corps constitués. M. Valois esquisse aussi déux chambres. Tout d’abord pour lui, la prernière devant re-

présenter les thefs de famille et la seconde, les producteurs. Ensuite, dans la période récente, il propose les chambres civiles et techniques. Enfin, il y a des combattants de la représentation professionnelle qui sont pour une représentation tripartite, ce qui est de toute évidence en opposition avec le système duguiste ! Saint-Simon prévoit trois chambres. Mohl réclame Ia représentation des intérêts spirituels, locaux et matériels. De Grasserie demande à son tour que les intérêts territoriaux, politiques et professionnels soïent représentés. Tout en différant en cela de Duguit, il a des idées identiques aux siennes quand il met en honneur le syndicalisme actuel et quand il accorde aux membres de sa chambre professionnelle le droit de participer aux travaux de la révision de la constitution et à l'élection du président de la République. M. Boncour proclame comme Duguit, le fédéralisme économique, mais leur différence est irrémédiable. M. Hennessy lutte également pour une décentralisation régionale et professionnelle et le vote mixte des patrons et des ouvriers, mais à l’encontre de Duguit, ne prévoit que le système des conseils. Enfin la différence entre Duguit et ses corréligionnaires de la foi nouvelle qui est la représentation professionnelle se manifeste aussi dans les conséquences qu’on attribue à l’introduction de . la représentation nouvelle. Tandis que pour Saint-Simon, la représentation professionnelle implique une meilleure organisation sociale, pour Fritot elle est le résultat de la justesse tout ce qui est important doit compter et être représenté. Prins et M. Benoist ainsi que M. Lavergne y voient un moyen de remédier à la crise du système parlementaire. Mais aucun d’eux n’y trouve comme Duguit un moyen de collaboration “des classes, l'inauguration et la restauration de la paix sociale. De cette comparaison, il s'ensuit que la doctrine de Duguit confirmée dans certains cas ou rejetée parce que non adoptée aussi, contient également des idées que les autres n’ont pas soutenues. Personne, sauf Durkheim, n’a mis en relief comme Duguit la division du travail social en voyant en elle la clef de la différenciation des classes et de leur organisation en syndicats, voire de la réalisation de la représentation professionnelle dans une chambre syndicale. Rares sont également ceux qui admettent que le mouvement syndical conduit à la repré-

sentation professionnelle et ceux qui ne s’opposent à la forme parlementaire actuelle et aux attributions que Duguit confère à sa chambre. Aucun des publicistes n’a non plus affirmé qu’il faut représenter dans le nouvel organisme les syndicats des fonctionnaires et les femmes à côté des hommes, aussi bien que rares sont ceux qui ont admis expressément le vote plural -et les circonscriptions professionnelles nationales en rejetant les concentartions sur le plan horizontal, comme l’a fait le doyen Duguit. Personne n’a soutenu comme Duguit non plus, que la représentation professionnelle est conforme à l’idée de a souveraineté nationale et que la représentation professionnelle assurera lPéquilibre entre le législatif et l’exécutif. Egalement pas.un seul, sauf M. Sangnier, de tous les publicistes, n’a pensé au Sénat actuel pour réaliser cette représentation. D'où Duguit est seul à affirmer que le Sénat actuel n’assure pas la représentation professionnelle, qu’il l’assurera grâce aux syndicats et que la révision de la constitution française et le problème :du bicaméralisme, ainsi que la représentation des groupes sociaux ne seront seulement pratiquement résolus que par l'introduction au Sénat des représentants des professions. Enfin, sont d'accord avec le doyen de Bordeaux, les nombreux auteurs quant à la croyance dans l’évolution et dans la valeur du système bicaméral.

- Etant donné tout cela, il nous sembie que comme pour son syndicalisme, la représentation professionnelle de Duguit est un idéal à réaliser qui en soi porte tout le programme de l'action à mener.

3° Comme à propos du syndicalisme et des théories des publicistes de la représentation professionnelle, leur confrontation avec les conceptions de Duguit avait montré toute la portée de leur inadaptation, la comparaison entre la doctrine ‘sociale de Duguit et les réalisations pratiques de la représentation professionnelle nous témoigne incontestablement aussi qu'aucune des réalisations de la représentation professionnelle que nous avons connue jusqu'ici n’a rien de pareil aux conceptions du doyen de Bordeaux. La représentation organique, archaïque et réactionnaire sous toutes ses formes, assure la prépondérance des forces du passé. Médiévale elle favorise la fortune, les propriétaires, les grands du commerce et de

l’industrie, aussi bien que les universités, les églises et les professions libérales. Barrière à l’avancement de la démocratie, en mettant en honneur toutes les classes que la division du travail et les modernes professionnalistes rejettent à l’arrière plan, le corporatisme est ainsi loin des grandes tâches que les représentations modernes et en particulier Duguit leur imposent : la collaboration des classes et l’équilibre du système bicaméral. Les systèmes de la représentation professionnelle sous forme de conseils sont aux antipodes de la doctrine de Duguit. Participant à la souveraineté publique et l’exerçant, la chambre syndicale de Duguit se distingue nettement des conseils, organes consultatifs qui, dans une plus ou moins large mesure, participent à la confection des lois, en statuant sur les questions d'ordre économique et social. De caractère transitoire, ces conseils, aujourd’hui comité d’études, demain semi-organes constitutionnels, deviendront un jour les vrais organismes de la représentation professionnelle en s’identifiant avec la chambre de Duguit. Mais aujourd’hui, ils diffèrent sensiblement de celle-ci. Organe d'étude, le Conseil nationai économique n'étant pas d’origine constitutionnelle n’est ni un Parlement, ni une troisième chambre. « Seul à se frayer la voie », le conseil, par sa composition, est loin d’acquérir un prestige incontestable. Ni les représentants de la population et de la consommation ni ceux des familles nombreuses et des usagers des services publics, élus par leurs pairs et approuvés par le gouvernement, n’ont rien de commun avec la division du travail comme base de la représentation des professions. Le Conseil économique du Reich également par sa représentation mixte, mais d'avance déterminée et par sa composition où une plus grande place à été donnée aux professions déterminées par la division du travail, rappelle un peu les doctrines de Duguit. Mais par son origine et par le vote double par tête et par groupe, ce conseil s'oppose nettement à Duguit et à ses conceptions. Enfin les idées de Duguit sont loin de concorder avec le fascisme et le soviétisme. Issues des autres doctrines, suivant la tradition de Sorel et de Marx, le fascisme et le soviétisme diffèrent de Duguit et dans leur origine et dans leur système d'organisation aussi bien que par la prééminence dans la pratique de leurs partis respéctifs. Le fascisme, ordre

corporatif, économique et social, par ses principes du nationalisme et du parti unique national de la solidarité nationale dans la production et de l’organisation de l’économique par les institutions multiples, se sépare évidemment de Duguit. La chambre reformée avec le système électoral dictatorial, le grand conseil fasciste et le conseil national des corporations n’ont rien de semblable à l’organisation professionnelle de Duguit. Aussi, le fascisme s’oppose à Duguit par sa prétention de représenter exclusivement les syndicats reconnus, mais s’identifie avec ses conclusions sur la nécessité de collaboration des classes et de la réciprocité des droits et des devoirs, ce qu’a également voulu prociamer le rivérisme et sa constitution mort-née. Le soviétisme qui comme le fascisme en fait n’est le règne de l’économique, voire des professions, ni en théorie ni en pratique, n’a donc rien qui le rattache à Duguit. Apologie des producteurs, son droit électoral donne le pouvoir aux ouvriers, aux paysans et aux soldats, ce qui est loin des données de la division du travail. Son système des conseils essentiellement politique, favorisant le parti communiste ainsi en tant que système d'organisation, ne rappelle en rien Duguit et ses idées. D’où en positiviste, si Duguit était encore parmi nous, il serait sûrement obligé de reconnaître que les faits l’ont démenti et que les réalisations de la représentation professionnelle n’ont pas une seule fois, confirmé les façons de voir et les conclusions du doyen de Bordeaux.

IX. — Enfin la doctrine de Duguit a-t-elle été appliquée? Les mouvements syndicaux actuels et leurs doctrines respectives ne résultent-ils pas en tant que produits des conceptions sociales du doyen de Bordeaux ? Et ses théories sur la représentation professionnelle ne sont-elles pas consacrées par les réalisations déjà acquises de cette dernière, sinon adoptées par ses nombreux partisans ? Tout le problème de l’application des idées de Duguit est là. Pour être résolu, il sollicite d’abord la détermination de la véritable portée, voire de ce que nous sous-entendons sous l’application d’une doctrine et sous Ia filiation des autres, par rapport à la doctrine principale. L’application d’une doctrine par les autres n’est que la traduction et l’admission intégrale de tous les principes et de toutes les idées que la doctrine première avait esquissés et que ses

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successeurs ont adoptés. Totale, cette application ne: tolère aucune infraction ni dans l'assimilation, ni.dans l’interprétation. L'originalité des thèses où cette application totale a lieu ne se voit que dans le choix de la liaison aussi bien que dans l'attachement aveugle aux idées primaires. L'application indirecte du contraire est plus souple, beaucoup pius nuancée:;

elle n’est même pas reconnaissable. L'originalité des doctrines ou des. réalisations secondaires étant en apparence plus.icertaine, l’attachement d’une thèse à une autre, leur application est inconstablement plus difficile à être établie. C’est: plutôt une question d’ordre subjectif que d'ordre objectif; on conclut plutôt d’après les sentiments et les impressions qui,se. sont dégagés des appréciations des faits qu’en raison. de: considérations et des enquêtes scientifiques nettes comme des. lignes géométriques. Affaire de cœur plus que de raison, la détermination de la filiation d’une doctrine par rapport: à une autre est donc scientifiquement bien incertaine et par conséquent, d’une valeur relative. L'application totale et l’application indirecte une fois ainsi délimitées, le problème de da succession intellectuelle et de lapplication des .idées de Duguit, et.dans

le domaine syndical aussi bien que pour ce qui concerne a.

représentation professionnelle se résoudra par et de lui-même.

Premièrement la doctrine socialiste de Duguit n’a pas, été totalement appliquée. Ni:aucun des théoriciens syndicalistes ; ni aucune des branches du mouvement syndical actuel ne.,se réclament de Duguit, ni ont appliqué d’une façon intégrale toutes les idées du doyen de Bordeaux. L’appréciation.égalements de cette représentation déjà. réalisée en pratique,.monsentation professionnelle aussi bien que l’examen. des. fondements de celte représentation déjà réalisée en pratiqu, montrent clairement que la part de Duguit dans leur :élaboraion et dans leur constitution est insignifiante, mieux encore inexistante. N'ayant pas éié appliquée d’une. façon intégrale, les idées de Duguit n’ont-elles pas.été suivies partiellement pariles nombreux publicistes et hommes politiques dans:leurs écrits et leurs réalisations pratiques ? Et ici, la réponse est négative. Pour ce qui concerne le syndicalisme, aucun des courants.d"1 syndicalisme actuel ne peut être considéré comme dépendant et résultant des théories syndicales du doyen. Le syndicalisme

révolutionnaire principalement incarné en C. G. T. U. avec ses principes de lutte de classes et de grève générale est aux antipodes des thèses soutenues par Duguit. Le syndicalisme patronal également avec ses conceptions et par son action diffère beaucoup du syndicalisme duguisie. Egoïste, venu pour opposer aux Syndicats ouvriers le syndicalisme patronal ne s’occupe que des intérêts propres des patrons et de leur défense. Au contraire, Duguit par son syndicalisme, prêche la collabora: tion entre les patrons et les ouvriers, la coordination de leurs efforts et leur syndicalisation au sein d’une seule organisation. Le syndicalisme agricole, particulariste et corporatif étant antérieur aux thèses de Duguit ne peut être son application. C'est Duguit qui suit plutôt le syndicalisme agricole que les syndicats agricoles qui suivent la doctrine du doyen. Le syndicalisme des collaborations de classes a beaucoup d’attaches avec la doctrine syndicale de Duguit, c’est certain. Mais que malgré cela, les syndicalismes : jaune, chrétien, réformiste, national, ne procèdent pas de Duguit, c’est encore plus évident. Les. syndicats jaunes réformistes et nationaux d'aujourd'hui sont apparus. par suite des méthodes et des principes du syndicalisme rouge. Luttant contre le syndicalisme révolutionnâire et en raisonnat a contrario sur ses dogmes et ses techniques, comme.il se peut que Duguit lai fait, ces syndicats de collaboration des classes sont arrivés aux principes tout à fait identiques avec ceux qui sont le fonds de l’œuvre sociale de Duguit. Nés, non sous l’impulsion des thèses duguistes, mais en raiscn de l’intransigeance des rouges, ces syndicats ne sont en aucune sorte l'application des thèses duguistes. Le syndicalisme chrétien est le fruit de la doctrine sociale de l’église catholique. L’encyclique Rerum Novarum l’a sanctionné, la encouragé, lui a donné son empreinte définitive. Le syndicalisme Duguiste, laïque par excellence, n’a rien de commun avec le syndicalisme confessionnel. Enfin le réformisme révolutionnaire, malgré son évolution certaine est toujours et par sa lettre et dans certaines de ses applications révolutionnaire ce qui l’oppose nettement à Duguit. Ainsi donc il n’y a scientifiquement vu aucun lien entre le mouvement actuel et la doctrine syndicale de Duguit. Mais qu’il y ait certainement des attaches communes entre les doctrines du doyen et les tendan-

ces du mouvement syndical actuel, comme nous l’avons vu, ne fait aucun doute. Ces attaches, ces points communs ne témoignent-ils pas que la doctrine du doyen est appliquée par le syndicalisme national, chrétien, réformiste, même réformiste révolutionnaire ? Nous dirons plutôt non que oui, malgré cette identité dans les résultats objectifs, parce que tous les éléments que nous venons d'exposer montrent clairement que la doctrine du doyen n’était aucunement appliquée et consacrée par les faits.

Deux des publicistes nombreux qui ont penché en faveur de la représentation professionnelle ont seulement des idées assez semblables avec celles du doyen de Bordeaux. Ce sont MM. Sangnier et de Jouvenel. Comme nous l’avons déjà vu en beaucoup de points, leurs doctrines sont identiques. Mais cela suffit-il pour lier leurs opinions et les faire dépendre de la doctrine sociale de Duguit ? Nous ne le croyons pas. Ils n’y ont jamais fait de références. Contemporains de Duguit, ils sont de fortes individualités qui ont pu arriver aux mêmes conclusions que le doyen et y sont parvenus indépendamment de lui. D’où leur originalité et une nouvelle confirmation que la thèse de Duguit n’est pas confirmée par les publicistes. Même les jeunes n’ont pas adopté les idées de Duguit. MM. Lataud et Pondenx (1) préconisent la représentation professionnelle aussi bien que M. Dendias, mais sont pour le système des conceils. M. Charier (2) envisage aussi favorablement l’entrée des compétences au Parlement et insiste pour la consécration du professionnel. M. Cazalis seul, se rapproche beaucoup de Duguit (3). Enfin, le Comte de Clermont-Tonnerre en plaidant pour une « société coopérative organisée », n’est pas loin de Duguit. Il veut voir établis « les corps professionnels semblables aux membres du corps humaïn, où chacun remplissant sa tâche particulière, qui seraient soutenus et maintenus en bonne harmonie réciproque par l’organe dirigeant dans lequel ils auraient leur centre comme les nerfs dans le

(1) Poudenx et Lataud : La représentation professionnelle.

(2) Charlier : Le rôle politique des syndicats dans le syndicalisme moderne. édition de la Faculté de Droit de Toulouse, p. 156.

(3) Cazalis : Le syndicalisme ouvrier et l’évolution sociale; Les positions sociales du syndicalisme.

cerveau » (cité par M. Léon Saint-Martin dans son syndicalisme agricole, p. 139).

La doctrine de Duguit sur la représentation professionneile n'a pas été non plus appliquée dans ses réalisations, ni dans les tentatives de construction de la représentation professionnelle. Toutes les réalisations de la représentation des professions du type médiéval sont antérieures aux écrits de Duguit et sont d’un caractère tout à fait opposé. Les systèmes de conseils sont contraires au système de Duguit. La représentation syndicale du Doyen au Parlemnt jouit de l'exercice de la pleine souveraineté et est dotée des pouvoirs analogues à ceux de la chambre élue au suffrage universel. Et les conseils ne le sont pas, ni dans leurs pouvoirs, ni dans leur organisation. Organes secondaires, ils ne doivent que faciliter le bon exercice du pouvoir législatif, sans pouvoir en aucun cas empiéter sur les prérogatives de celui-ci. Les détails de l’organisation des conseils en Allemagne et en France nous montrent aussi que la doctrine de Duguit n’a contribué en rien à leur formation. C’est pour satisfaire les milieux syndicalistes trop forts qui réclamaient la substitution au gouvernement des personnes de l’administration des choses que la majorité de Weimar a donné la vie au conseil économique du Reich, aidée dans son institution par la droite, qui, par le conseil, espérait barrer la route à l’emprise totale du gouvernement par les socialistes. Le C. N. E. français prévu par la C. G. T. et créé par la majorité de gauche du type consultatif n’est ni par ses origines, ni par sa constitution, ni par ses pouvoirs la réalisation de cette chambre syndicale tant désirée par Duguit. Egalement le fascisme se réclamant de Sorel et le soviétisme procédant de Marx, n’ont rien de commun avec la doctrine de Duguit. Enfin bien que mort-né, le système espagnol corporatif devant renaître le système ancien était ainsi aux antipodes des idées du doyen. D’où après cet exposé parallèle quant aux appli cations, il nous semble que nous sommes en droit d'affirmer que la doctrine sociale de Duguit n’a obtenu jusqu’à nos jours ni l'application intégrale, ni même des applications partielles.

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