I. — La doctrine syndicale
1° Le syndicalisme de Duguit est nettement, exclusivement
professionnel. Professionnel dans sa base et dans sa forme
aussi bien que dans ses ambitions, son syndicalisme est bien. par là et en raison de cela une doctrine scientifique. S’attachant à la loi sur la division du travail et l’interdépendance sociale, voyant en elle le fait générateur de son syndicalisme, Duguit affirme en conséquence de la division par professions des hommes que cette division du travail opère dans la société, l'existence des classes professionnelles et leur organisation en syndicats. Professionnels dans leur forme, ces syndicats de Duguit restent aussi professionnels dans leurs objectifs, comme dans leurs ambitions. Général, de toutes les classes sociales, le syndicalisme de Duguit tend aussi à la collaboration de toutes les classes professionnelles. De collaboration et de coordination des classes, les syndicats de Duguit, pour réaliser le plus grand progrès de la société, assureront par le progrès des professions pleinement la loi sociale vitale de l’interdépendance sociale. D’où le syndicalisme de Duguit revêt aussi le caractère professionnel et l’empreinte corporative dans ses buts et ses objectifs. Et Duguit, en envisageant ainsi le syndicalisme a parfaitement raison. Le syndicalisme, s’il veut être tel et s’il veut exister ne peut être autre que professionnel.
Comme toute association, les syndicats professionnels trouvent leur raison d’être dans le dogme si bien résumé par Wa!deck Rousseau que « l’individu tend à l’association pour être plus fort, plus heureux et meilleur » (1). Un groupe intermédiaire entre les individus et la collectivité n’a donc sa base morale et scientifique que s’il assure le progrès et l’harmonie des forces sociales et professionnelles et tend au bonheur de ses membres. Les syndicats professionnels, en conséquence,
{) Waldeck Rousseau, préface à M: Paul Boncour : Le fédéralisme:
économique, p. 33.
RANre comme de nombreuses associations, trouvent la raison de leur utilité en affirmant que les professionnels réunis arriveront plus sûrement par leurs efforts communs au chemin du progrès professionnel et de la prospérité de la collectivité ellemême qu'’isolés et dispersés. « Association formée entre gens d’une même profession en vue de défendre leurs intérêts communs » comme l’a très bien dit M. Brethe de la Gressaye (1), « Le syndicat professionnel n’est en somme qu’un groupe de défense des intérêts moraux et matériels, économiques‘et professionnels. Particulariste, car il porte au maximum l'intérêt particulier des professionnels et la défense des intérêts de toute la profession, le syndicalisme professionnel a en même temps une importance générale, parce qu’il s’occupe de la profession et de sa plus grande prospérité. Par là, par la profession et son progrès, la solidarité sociale se renforce et la marche en avant de la société se réalise. Exerçant la même profession, les professionnels ont incontestablement le droit de se grouper en associations par là même qu'ils exercent un même ordre de besogne. Une profession est un des éléments de la vie. Son importance pour la vie sociale est certaine, mais son rôle n’est ni exclusif ni prépondérant : Le politique, l’intellectuel s'imposent et s’érigent toujours au-dessus de l’économique et du professionnel. D’où nécessaires à la vie, les professions organisées en groupes seront plus utiles à la société par suite de la valeur propre de toute association par rapport au progrès de la société. Défendant les intérêts de leurs membres et de ia profession toute entière, les syndicats sont nécessairement utiles à la profession ét aux professionnels. Groupes des patrons et des ouvriers, centres dans une certaine mesure de l’activité professionnelle, les syndicats professionnels mixtes par le concours de tous les élémetns professionnels (et de l’exécution et de la direction) incontestablement stimuleront la prospérité de la profession et par là, de Ia société entière. C’est cette prospérité professionnelle qui, à son tour, permettra la prospérité de la société en renforçant la südarité sociale qui est sa base et son but. Et c’est ainsi
(1) Brethe de la Grassave, dans Le syndicalisme moderne, éd. de la Faculté de Droit de Toulouse, p. 4.
par suite de ces deux raisons, que le syndicalisme arrive à posséder son droit de cité, car il n’est pas seulement utile aux professionnels en tant que particuliers, mais aussi, il n’est pas non plus dommageable à la collectivité elle-même, par suite de son action en faveur de l’augmentation de la valeur so- Ciale des professions.
C’est donc par suite de cette compatibilité du syndicalisme avec la société, parce qu’il est une association premièrement et parce qu'il est un groupement exclusivement professionnel deuxièmement, que le syndicalisme doit rester et être uniquement professionnel. Mais ce ne sont pas seulement Ia source, la forme et les objectifs du syndicalisme, que Duguit a pleinement mis en lumière, qui l’obligent à être professionnel. Des raisons d'ordre historique et pratique s’y ajoutent. D’abord les premières institutions syndicales étaient nettement corporatives. Groupes de la défense professionnelle et de la recherche du bien-être de ses membres, les syndicats par la suite se sont érigés en organisations de lutte de classes qui tendent à la transformation économique sociale et politique complète de la société d'aujourd'hui. Secondo, les faits ont démontré que le syndicalisme, dès qu’il milite pour des idées autres que professionnelles, non seulement n’arrive pas à les réaliser, mais décroît aussi sur son terrain propre dans ses cadres nettement professionels. Le syndicalisme rouge d’avantguerre antimilitariste n’a même pas osé s'opposer à la défense nationale en France en 1914. Le syndicalisme révolutionnaire aussi après la guerre avec les forces accrués, a tenté de réaliser la transformation sociale en inaugurant la prépondérance de l’économie sur la politique. Les grèves générales de 1920 ont échoué à tous les points de vue, et depuis, le syndicalisme ne cesse de décroître, ce qui montre clairement que le syndicalisme ne peut être que professionnel en restant toujours sur son terrain propre que sa source véritable lui assigne, qui est la profession, le caractère et l’objectif de tout vrai syndicat. Tout autre syndicalisme est nécéssairment voué à l'échec.
2° C’est parce qu’il est corporatif que le syndicalisme professionnel conditionne la réunion des patrons et des ouvriers au sein d’un même syndicat aussi bien que la formation d’une
charte de la profession qui va résoudre tous les problèmes intéressant cette profession. Groupe de tous les éléments professionnels, le syndicat se présente comme une association de tous les facteurs corporatifs, formée en vue d’assurer le progrès professionnel et la défense des intérêts de la profession. Utile à ses membres et à la collectivité, le groupement professionnel syndical n’a dont qu’un seul but : défendre les intérêts communs professionnels et porter la prospérité professionnelle à son point culminant. Réunis, par suite de la profession, tous les professionnels par leurs forces communes ainsi augmenteront la valeur de la société elle-même. Une fois groupés, indispensables les uns aux autres, les profesionnels, pour canaliser et consacrer leur activité corporative, seront obligés d’esquisser la loi professionnelle. Et cette charte professionnelle, l’accord libre de tous sur les principaux points intéressant la profession et les professionnels, sera le fondement de puissance de toute association syndicale. Fruit de la libre discussion entre les intéressés, elle va déterminer leur participation à l’activité professionnelle et régler toutes les questions que cette activité peut susciter. Résultant des discussions et des compréhensions réciproques, des concessions mutuelles, de la coopération libre et intelligente de tous les éléments producteurs la loi de profession édictée par les professionnels qui ne se soucient que de la profession, deviendra une véritable charte du travail, qui trouve sa base et sa force dans la compréhension de tous de l'intérêt de la profession, qui est en même temps leur intérêt commun. Ensuite, cette loi professionnelle ne précisera pas seulement les modalités du travail de chaque membre du groupe, en conférant-la direction aux patrons et l’exécution aux ouvriers, mais elle déterminera les rapports des professionnels entre eux, notamment les questions de salaires et de participation aux bénéfices. Egalement cette charte va résoudre les questions de sécurité, d’hygiène, d'habitation, des retraites, de formation professionnelle, d'œuvres diverses, de culture et d'assistance et des autres institutions sociales. Par là, grâce à ce syndicalisme professionnel mixte, la défense de tous les intérêts des professionnels et de la profession elle-même, sera assurée, la profession dans une certaine mesure organisée, les patrons et les ouvriers que
les rouges traitent d’ennemis mortels, réunis et conciliés, la lutte entre les professionnels supprimée, et l’égoïsme personnel aussi bien que le désir des uns de profiter plus que les autres seront paralysés, en un mot, une harmonie constructive réalisée.
Cela montre bien que le syndicalisme professionnel mixte est la forme propre du syndicalisme professionnel. Maïs si par suite de l’incompréhension des avantages d’un tel groupement, ces professionnels se refusent à s'associer en syndicats mixtes, il nous semble qu’à titre provisoire, il faut admettre le système de la loi Waldeck-Rousseau. Que les patrons et les ouvriers, par suite de leur non maturité sociale et professionnelle, s’organisent en syndicats respectifs, un jour viendra où ces organisations antiscientifiques se transformeront en syndicats mixtes. Mais tant que ce ne sera pas fait, la liberté de syndicalisation doit être totale, le système des syndicats uniques doit être rejeté comme tentative de monopole et d’égoïsme au profit de l’un ou de l’autre groupe. Comme M. Caïllaux l’a bien démontré (1), et les patrons et les ouvriers sont nécessaires, indispensables à la profession. Quand ils ne veulent être, au sein d’un même groupe, il ne faut leur permettre de s’organiser ni en associations exclusives, ni en organisations de lutte sans merci. Le contrat collectif du travail doit intervenir, faute de quoi la magistrature du travail, après les conciliations et arbitrage, doit êre saisie et sa décision au nom de l'intérêt général, s’imposera sans appel. Cela encore une fois seule- “ment à titre temporaire jusqu’à ce que les professionnels euxmêmes se rendent compte de leur erreur.
Deuxièmement, le syndicalisme professionnel exclut des syndicats tous les gens étrangers à la profession. La profession aux professionnels, telle est la règle fondamentale du syndicalisme nouveau. Comme l’a demandé Georges Sorel (2) dans son Avenir socialiste des syndicats, les corporations professionnelles, seulement loin des maîtres chanteurs et des professionnels du syndicalisme, peuvent arriver à réaliser leurs buts et leurs programmes. Sans cela, le syndicalisme sera toujours détourné de son véritable chemin.
Troisièmement, le syndicalisme professionnel remplacera
(1) Voir notre page (2) G. Sorel : Avenir socialiste des syndicats, p. 63.
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FE la mesure de sa force, le réghune de tête à tête force par un système de marchandage collectif et par la substitution des accords d’ensemble aux contrats individuels. Ainsi, tous les abus de ia liberté de concurrence, par rapport aux partis moins avantageux, dans la conclusion des contrats, seront diminués, voire même supprimés. Le la liberté de concurrence restera ce qui fait sa vraie valeur : la sélection des plus forts, donc la formation des forces sociales et individuelles, la prospérité, parce que l’action, et un rendement supérieur. Ses défauts, l'exploitation d’une partie par l’autre, par suite de sa situation privilégiée seront réduits au minimum, grâce à l’action et à la compréhension de tous les éléments professionnels, donc du syndicat comme de leur organisation.
:e principe de la liberté de concurrence ainsi sera paralysé dans ses eïfets désastreux. Le syndicalisme profesionnel ensuite élèvera le niveau de la considération des professionnels entre eux. Réunis dans une organisation, les professionnels s’apercevront qu’ils sont indispensables les uns aux autres et qu'un travail d'ensemble est nécessaire, qui ordonné et consacré à la grandeur professionnelle, sera la source de leur bonheur individuel et de la prospérité sociale toute entière.
Quatrièmement, le vrai syndicalisme professionnel exclut toute politique, en se plaçant en dehors d’elle. Non seulement le syndicalisme doit se soustraire à toute influence et à toute liaison avec les partis politiques, mais aussi, il est obligé de rejeter toute politique et toutes les ambitions extérieures à la profession. L’homo politicus n’a rien à voir avec le syndicalisme. Les actions professionnelles et les actions politiques doivent s’exercer sur des terrains distincts. Le syndicalisme ainsi s’occupant uniquement de la profession, « se suffira à lui-même » comme la charte d'Amiens l’a bien formulé, mais seulement dans un autre sens : libérer le syndicalisme rouge de la tutelle du parti socialiste.
Enfin, cinquièmement, le syndicalisme professionnel aura ses propres méthodes. Corporatif, le syndicalisme professionnel impose d’autres méthodes que celles qui sont les moyens d'action des syndicats rouges. I’ ne connaît ni le sabotage, ni la chasse aux renards, ni le soycottage, ni les grèves partielles, ni la grève générale. I! n’admet que le contrat collec-
tif du travail et a un degré inférieur, la conciliation et l’arbitrage. Parce que la lutte, les antagonismes et les combats ne sont ni des nécessités vitales, ni des moyens humains, avec lesquels les acquisitions durables s’obtiendront, le syndicalisme professionnel, avec beaucoup de justesse, à l'instar de Duguit, les rejette, car il voit dans l’entente et dans la collaboration les seules voies du progrès et de l’existence. Les contrats collectifs du travail, la conciliation et l’arbitrage étant les moyens de collaboration, le syndicalisme professionnel de collaboration de classes, les fait siens. Duguit, en les admettant a même surestimé l'importance des contrats collectifs en pratique. M. Caillaux, avec beaucoup de raison, a constaté cette exagération, mais cela est un des démentis que les faits ont apporté à leur grand apôtre ,le positiviste Duguit. Le principe en soi, reste inattaquable. Seuls compatibles avec un syndicalisme de collaboration de classes, et le contrat collectif et la conciliation et l’arbitrage sont et restent donc les méthodes exclusives de la détermination des rapports entre l'exécution et la direction, entre le capital et le travail aussi bien que des conditions du fonctionnement de la profession et de toute son activité. Duguit qui a souligné l’importance du contrat collectif du travail, n’a cependant pas prévu la magistrature du travail comme la charte du travail en Italie vient de le faire. Il a pu l’admettre à côté des autres moyens comme dernière et définitive solution d’un désaccord survenus au sein de la profession. Employées en vue de la prospérité professionnelle et de la solidarité sociale, ces méthodes nouvelles de l’action du syndicalisme nouveau devront résoudre les questions nettement profssionnelles : la journée du travail, les salaires, les modalités du travail. Seules, capables de réaliser la prospérité professionnelle, donc la solidarité sociale et le progrès, ces méthodes inaugureront au lieu de la lutte des classes, l'harmonie et la concorde de tous les éléments professionnels, de toutes les branches de l’activité sociale, que la division du travail détermine.
3° Comme le syndicalisme rouge, le syndicalisme COrpor® tif conditionne les nombreuses conséquences de la concepti propre du syndicalisme professionnel.
En premier lieu, le syndicalisme professionnel n’est rulle-
ment en opposition avec l'Etat, la nation, la patrie et l’armée. De collaboration des classes professionnelles, le syndicalisme nouveau accepte le statu quo actuel social. Il se refuse à voir dans l'Etat la forteresse des capitalistes qu’il faut détruire pour faire régner la justice et la concorde parmi lés hommes. L'Etat est pour lui une communauté politique nécessaire, qui groupe tous les individus et toutes les classes et qui, par là. ne s’identifie en aucun cas avec une seule classe, un seul groupe d'hommes. Commun à tous, l'Etat est aujourd’hui l’expression juridique de la nation. Parce qu'il n’est pas antiétatique, le syndicalisme professionnel en conséquence, n’est pas antinational. Il admet la nation comme une réalité et envisage son étendue uniquement dans les cadres nationaux. Jamais Duguit, lapôtre du syndicalisme profesionnel, n’a préconisé l’internationalisation de son syndicalisme. Professionnel, son syndicalisme reste national. National, il est patriotique. Patriotique, il doit combattre toute tentative en théorie et en pratique, et de l’antimilitarisme et de F’antipatriotisme. L’armée et la défense nationale s’imposent aux syndicats et ce sont les syndiqués qui par leur service militaire et leur participation à la défense nationale, ont le devoir d’assurer l'existence de leur patrie et la continuation de la flamme nationale. .
Le. syndicalisme professionnel ne sera pas un Etat dans l'Etat. Professionnel, il conduit à la concentration verticale. Les organismes pareils à Ja C. G. T. et à la C. G. T. U. d’aujourd’hui n’existeront pas, La force matérielle que les syndicats groupés en confédération possèdent à notre époque, par suite detcette concentration, ne subsistera pas. Les syndicats professionnels ne disposeront, en dehors de leur profession, que de Ia force morale. Du reste, la politique domine toujours l’'économique. Toutes les tentatives faites pour renverser ce.rapport ont partout échoué (Italie, Russie). Le professionnel n’a-donc aucune chance de réussite en s’insurgeant contre le politique. Corporatif, le syndicalisme doit rester dans sa propre fonction professionnelle tout en n’ayant qu'un seul objectif : la prospérité professionnelle.
Egalement, le syndicalisme professionnel résout seul et seul met en lumière le problème des classes. Comme nous l'avons
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A ] Poe ER té D EE ES PO ETES æl TR UE RS MT | déjà DOS, DIE de A Re posé et théoriquement résolu cette question brûlante des classes sociales en l’attachant à la division du travail et à la loi de l’interdépendance sociale. Duguit et le syndicalisme professionnel, en conséquence, à l'instar de Durkeim trouvent et affirment leurs propres conceptions de classes sociales et professionnelles que la division du travail détermine. Le syndicalisme professionnel admet autant de classes qu’il y a de professions sociales. M. Georges Scelle, avec beaucoup de clarté, précise la même opinion. Aussi, pour M. Scelle, ce sont des raisons d’ordre naturel qui déterminent la naissance du syndicalisme. Il affirme qu’il y aurait autant de classes sociales que « de catégories d'individus se livrant aux mêmes occupations et ayant le même genre de travail» (1), D’où le syndicalisme professionnel nie l’existence de deux classes sociales, comme une affirmation antiscientifique et purement gratuite, en considérant au contraire qu’il y a plusieurs classes, qu’elles sont toutes professionnelles, et’enfin qu’elles ne sont pas déterminées par l'exploitation de l’une par l’autre, mais qu’elles sont au contraire uniquement conditionnées par les lois vitales de la société, comme le sont la division du travail et la solidarité sociale.
Ensuite, le syndicalisme professionnel met en relief la vraie notion de producteur. Tandis que Saint-Simon considère les gros commerçants et industriels comme les uniques producteurs, et les socialistes et syndicalistes rouges, la classe ouvrière exploitée comme la seule digne de s’en orner, le syndicalisme duguiste attribue le qualificatif de producteur à tous ceux qui sont investis par la division du travail social d'une activité professionnelle. Elargissant ainsi considérablement le nombre des producteurs, Duguit avec beaucoup de raison, trouve dans la division du travail, le critérium nécessaire de la distinction des vivants en producteurs et non producteurs, en ceux qui sont socialement utiles et ceux qui ne le sont pas.
Enfin, le syndicalisme professionnel pose une nouvelle motion du syndicalisme en général par rapport aux mouvements syndicaux actuels. C’est Duguit qui y a le plus contribué. Pour
(1) Georges Scelle, Précis de législation industrielle, p. 2.
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les rouges, le syndicalisme est l’action et l’organisation d’une seule classe, de la classe ouvrière et paysanne exploitée en vue de la modification de l’organisation sociale capitaliste et du changements des rapports économiques dans la collectivité. Duguit et le syndicalisme professionnel à sa suite, affirment au contraire que le syndicalisme est l’organisation et l’action de toutes les classes sociales qui veulent défendre leurs intérêts professionnels et organiser la production. Le syndicalisme duguiste ne renie pas le système social actuel, il l’admet. Il ne veut pas détruire les rapports économiques d’aujourd’hui, Tout ce qu’il désire, c’est les organiser, mais seulement et v*'
“ment dans les cadres de la profession. La profession, pour le nouveau syndicalisme est sa source et sa raison d’être, sa force réelle et son but principal. Secundo, le syndicalisme professionnel et Duguit voient dans les syndicats des organismes qui doivent se perpétuer et toujours exister par suite de leur fait générateur et de leur valeur propre. Donc, ils sont loin du syndicalisme révolutionnaire qui prétend que les syndicats sont des organisations temporaires, aœui, une fois la révolution sociale accomplie, s’effacent et définitivement disparaîtront. Troisièmement, grâce à Duguit surtout, le syndicalisme n’est pas une philosophie de la lutte sociale et de la grève générale comme le veulent Sorel et les syndicats rouges. De collaboration entre tous les éléments productifs, le syndicalisme se présente comme un produit de la vie, qui a les ambitions de l’organisation de cette vie, et de sa rationalisation, Enfin, quatrièmement, le syndicalisme professionnel délimite le syndicalisme et le socialisme. Duguit, en le fondant scientifiinuement, a bien démontré -aue le syndicalisme et le socia- Jjisme n’ont rien de commun, aue le syndicalisme ne veut nas dire le socialisme et aue le syndicalisme doit être tout autre « au’une des manifestations du socialisme en action ».
4, — Les syndicats professionnels, pour être des organisations utiles à la société et aux particuliers, doivent ensuite se démocratiser en rejetant toute tendance de la dictature des minorités et de la tyrannie syndicale aussi bien que les ambitions à inaugurer un système de syndicats obligatoires. D'origine antidémocratique et tyrannique, le syndicalisme rouge a consacré dans son sein le règne des minorités. En ces fédé-
rations et confédérations, le vote s’opère par les syndicats. Les profesionnels ne sont pas représentés, ce qui fait qu’une minorité bien disciplinée peut s’imposer à la grosse majorité des syndiqués. Du reste, cela s’est produit dans le syndicalisme révolutionnaire d’avant-guerre, malgré les vaines protestations de la fédération du Livre et des syndicats réformistes. Duguit en militant démocratique authentique, pour la représentation professionnelle, s’est déclaré adversaire acharné des majorités artificielles, aussi bien sur le terrain national que dans le domaine syndical. Le syndicalisme professionnel, vu tous les défauts de l’antidémocratisme syndical rouge, devra assurer la représentation là où celle-ci doit avoir lieu, en raison du nombre des syndiqués et non pas en rapport au nombre des syndicats. Et cette démocratie syndicale correspondra bien au syndicalisme professionnel, qui, et dans ses sources, et dans ses objectifs, est démocratique et représentatif. Par là, seulement, les syndicats se soustrairont aux dictatures des minorités en devenant des organes vraiment sociaux et démocratiques. Secundo, le syndicalisme professionnel doit empêcher tout empiètement des syndicats sur les libertés individuelles. La liberté syndicale, va rester le principe dominant. Aucun privilège ne doit être conféré aux syndicats en tant qu'institutions. Comme il faut admettre la liberté de l’existence des syndicats, il faut également assurer celle d’entrée et de sortie dans le syndicat. En principe, le syndicat en tant qu’organisation est un excellent moyen de sauvegarder les intérêts des associés et de mieux stimuler le progrès social, car la valeur des forces réunies est incontestablement supérieure à celle des individualités dispersées. Le syndicat, association -des ‘forces, doit faciliter aux profesionnels et à la collectivité toute entière, l’acquisition de résutats meilleurs, dans la mesure que les représentants de l’intérêt général, les ‘élus du suffrage universel, lui déterminent. Mais si les associés jugent que les syndicats les oppriment et vont à l’encontre de leurs intérêts et de leus tendances,les élus du suffrage universel doivent, au nom de l'intérêt général, leur assurer la libre sortie de l’organisation et la récupération de leur pleine liberté. Céla non seulement à titre moral et réciproque, mais aussi en vertu de {la loi qui nous semble la seule digne de ‘foi en matière ‘de :for-
mations des systèmes politiques, qu’un système vaut jusqu’à la réaction dans le sens contraire de ceux qui ie subissent ou l’appliquent. Le syndicat ne doit pas être un instrument d’oppression, mais un moyen de progrès social et professionnel dont la valeur et l’utilité ne peuvent être jugées que par les seuls professionnels. C’est seulement ainsi par la liberté syndicale que les grandes conquêtes de la révolution française : légale accesibiité de tous à l’exercice des professions rendues libres à chacun, sans formalité, sans charge, sans restriction, seront sauvegardées, la tyrannie syndicale supprimée, aussi bien que les conflits entre les gropes et les individus. Le syncalisme professionnel tend et par sa source et par ses ambi-. tions, au meilleur, au progrès, donc à la liberté. Il n’implique nas seulement la liberté par ses ambitions vers le progrès qui est son attribut, mais aussi par sa base, qui suppose la formation naturelle et libre des groupements syndicaux. C’est par suite de cela que le syndicalisme duguiste conditionne et la liberté d’entrée et la liberté de sortie des organisations syndicales. Il admet la généralisation du syndicalisme et s’oppose en conséquence au syndicalisme obligatoire. Adversaire de la syndicalisation forcée et obligatoire, le syndicalisme professionnel ainsi rejette par ses principes toute tendance par les syndicats d’oppression des non syndiqués. La liberté de tous envers tous doit être sauvegardée; sinon ce serait ressusciter un nouvel absolutisme, une nouvelle aristocratie syndicale où mieux encore, comme l’a dit Georges Sorel, une nouvelle « hiérarchie sociale », qui va s'imposer au profanum vulgus. Comment pourrait-on admettre que 6 % seulement des syndiqués fassent la loi à l’autre énorme partie des producteurs? (1). Sûrement c’est impossible. La bonne raison et la liberté corollaire du progrès s’y opposent. Le syndicalisme professionnel, synonyme dans le domaine syndical de la liberté, s’oppose à toute reconnaissance des anciennes corporations, sous la forme de syndicats obligatoires. Les élus du suffrage universel, de leur côté, par des mesures d’ordre général, doivent empêcher toute consécration des syndicats obligatoires en faisant triompher
(1) Roger Picard : Le syndicalisme durant la guerre.
le seul vrai principe scientifique : « la profession organisée dans le syndicat libre ».
Les groupes associationnistes, les syndicats ne doivent pas être privés du régime juridique qui dans un pays et dans une époque régit les associations en général. Prolongement et partie la plus importante du mouvement asociationniste, le syndicat doit donc jouir de toutes les prérogatives et se voir doter de toutes les restrictions que les autres associations possèdent et subissenit.
5. — Le syndicalisme professionnel étant le seul scientifique et avantageux et pour ses membres et pour la collectivité, la question en conséquence se pose : faut-il ou non admettre d’autres branches du syndicalisme professionnel lui-même par suite de son caractère particulariste. Que le syndicalisme considéré en bloc présente des dangers sérieux, c’est incontestable. D'abord dans sa grande partie, le mouvement actuel, et surtout sa branche révolutionnaire, se sont détournés de leur propre voie professionnelle. Beaucoup de syndicats sont en proie à une philosophie collective de destruction et aux idées extrémistes. Formés en majorité par des extémistes, leurs syndicats portent leur empreinte. Les extrémistes rouges en France sont en particulier loin de la lettre et de l’esprit de la loi de 1884, qui a prévu uniquement des syndicats professionnels. Etant ainsi tout autres que profesionnels, ces syndicats sortent de leur domaïne et par là, se mettent en opposition avec la collectivité et l’intérêt général. Deuxièmement, en lui-même, le syndicalisme présente un danger. Il consacre par la défense des intérêts de ses associés le particularisme, l’égoïsme particulier sous la forme collective, qui par ses ambitions, est en opposition nette avec l’intérêt général. Troisièmement, on s’oppose au syndicalisme parce qu’il met en honneur les intérêts matériels. Le matériel est nécessaire, maïs n’est pas tout. Là où il va être le maitre, la société « sera amenée dans la boue », comme l’a dit M. Caïllaux et une réaction inévitable se déclenchera comme cela s’est produit en France en 1789. Le matériel ne peut donc être utile que dans la dépendance des autres éléments de la vie et cela dans les limites que l’intérêt général lui prescrit.
Mais d’un autre côté, le syndicalisme n’est plus un mouve-
PRES LLTYANE
D ARTE ment et une force sociale mystique dont on a peur. Des eines et des dizaines d’années de son existence ont contribué à ce que l’opposition d’ordre psychologique s’efface. Ensuite, toutes ces tentatives insurrectionnelles ont échoué. Aux moments les plus brillants de l’existence du syndicalisme révolutionnaire français, l'Etat a su le dominer et le maîtriser. Enfin il s’est assagi. Il se tourne vers sa loi propre : la profession. Décru dans saforce, le syndicalisme révolutionnaire se tourne vers le réformisme, du moins dans sa plus grande partie qui suit la C. G. T. Le même fait se produit dans les autres pays. Les mouvements syndicaux antirévolutionnaires naissent et par là le danger qu’ils ont présenté diminue. Secondo, le particularisme du syndicalisme n’est pas si tragique. Le syndicat est particulariste, parce qu'il défend les intérêts des professionnels et de la profession. Mais par là, il est socialement utile parce qu’il va stimuler la profession, donc aussi le progrès social, car le développement de la profession conditionne la prospérité de la société. Cela a été bien mis en relief par Duguit. La loi dominante de sa doctrine, la division du travail, implique l’interdépendance sociale. Autant qu’une profession sera prospère, autant la solidarité sociale sera renforcée, donc la propriété de la collectivité, qui certainement ne fait qu’un avec le progrès de cette solidarité. Troisièmement, le syndicalisme, en raison de son caractère propre, prendra un jour sa forme propre nécessairement il deviendra professionnel. Quatrièmement, le syndicalisme, comme toute organisation associationniste, a un intérêt certain : il défend les individus contre l'Etat. Il se peut que les élus du suffrage universel, au nom de l’intérêt général, empiètent sur la liberté des individus. Les associations et les syndicats le défendront. Plus forts parce que réunis, les syndicats deviendront aussi des organisation où le groupe est un « moyen, avec l'individu pour fin » comme l’a bien dit M. Cazalis.
Vu tout cela, nous considérons qu’il faut admettre en principe le syndicalisme. Mais les professionnels syndicalistes, d'eux-mêmes, doivent favoriser le retour du syndicalisme à son véritable chemin et devenir membres des vrais syndicats professionnels. Aussi, il faut avoir confiance en la vie ellemême. C’est la vie qui opère la synthèse. C’est à tort que cer-
tains croient que l’idée et l’intérêt, le politique et l’économiquè sont en opposition. L'histoire nous montre que le politique et l’idée englobent toujours l’intérêt et l’économique en raison de leur plus grande force. C’est la vie qui opère ainsi la synthèse au détriment du matériel. Et le syndicalisme ainsi par suite de la vie sera amené dans ses ambitions extra-professionnelles à se soumettre à son idée vraie et de telle sorte qu’il sera réduit à son propre rôle professionnel. Enfin l’Etat, la collectivité organisée doit intervenir. Les élus du suffrage universel doivent toujours tenir sous main le syndicalisme. L'Etat, l'intérêt général restant la forteresse suprême, est obligé d’intervenir dès que le syndicalisme, dans son particularisme, devient démesuré, aussi bien que dès qu’il s’érige en force insurrectionnelle contre l'Etat. Sa haute figure doit le neutraliser en le laissant coexister avec lui dans son ombre. En dépendance directe de l'Etat, ainsi le syndicalisme deviendra par la force des choses professionnel. Là, le confiit direct entre eux disparaîtra. L'Etat doit donc permettre l’existence et la formation des syndicats, mais il ne doit pas pousser la syndicalisation. Qu'elle se fasse d’elle-même par ses propres forces. Il ne doit que tout faire pour ramener seulement les syndicats à leur propre rôle : le professionnalisme ,en l’adaptant avec la solidarité sociale et la division du travail, qui sont ses lois, ses bases et ses objectifs.
6° Le syndicalisme de Duguit est enfin plus juridique qu'économique. L’observant plutôt du côté juridique et social que du côté strictement économique, Duguit envisage son syndicalisme davantage par l’idée doublée des faits aue par les chiffres et les lois du monde économique. Il affirme et c’est le sens de tous ses efforts que les syndicats organisent leurs professions, Maïs en même temps, il les considère comme des moyens excellents d’organisation de la production. Pour le syndicalisme professionnel, le syndicat a donc un double rôle : l’organisation de la profession et de la production. Et c’est tout à fait logique et naturel. En organisant la profession par la réunion de tous les éléments professionnels au sein d’un même groupe et par la régularisation de leurs rapports grâce à la loi de la profession, le syndicalisme professionnel par là organise même la production. Par suite de